Accomplir l’humanité : un choix au quotidien

Lors de la soirée Cap 360° sur le thème « Accomplir ou détruire l’humanité », les questions ont fusé. Réponses croisées de Tugdual Derville, Pierre-Yves Gomez et Gilles Hériard Dubreuil, co-initiateurs du CEH.

Introduction

Tugdual Derville : « Cette question d’accomplir ou détruire l’humanité est une alternative quotidienne qui dure toute notre vie. Nous ne sommes pas des crapauds. Un crapaud n’a pas à devenir d’avantage crapaud et personne ne peut lui reprocher de l’être moins qu’il ne l’est. D’ailleurs, il revient à sa mare tous les printemps et si on la bétonne, il continuera instinctivement à y retourner.

Notre voix intérieure à nous, êtres humains, au contraire, demande à ce que nous fassions toujours plus preuve d’humanité. On peut y répondre ou pas : soit l’on grandit en humanité, soit l’on grandit en barbarie.

Une seconde allégorie est celle du tisserand : le monde a besoin que nous tissions sans cesse des fils d’humanité pour constituer ce tissu social dans lequel nous vivons. Il va s’agir de repérer les trous, les usures, les effilochages pour, ensemble, apporter des éléments de réparation. On peut aussi, à l’inverse, par notre individualisme intégral, faire en sorte que ce tissu social se décompose… c’est notre responsabilité au quotidien !

Où sont ces endroits où l’humanité est menacée de déshumanisation ou, au contraire, peut réussir à s’humaniser ? Ce sont peut-être les mêmes : là où l’on appelle au secours parce qu’il y a de la misère morale, spirituelle, civique ; là aussi sont les lieux où l’humanisation se manifeste, que ce soit au centre de nos sociétés sclérosées, comme manquant de vitalité, ou à la périphérie où sévissent misère et exclusion.

Chacun a sa place dans le tissu social et peut se rendre compte des endroits où il est appelé par sa conscience à humaniser la société. »

Question : « On prend conscience que l’humanité peut s’autodétruire et disparaître. Cette prise de conscience est-elle nouvelle ? Est-elle partagée par les politiques ? »

Pierre-Yves Gomez : « Aujourd’hui, on dit souvent que ce qui différencie l’homme de l’animal est très peu de choses, voire rien du tout. En fait, la différence fondamentale réside dans le fait que l’humain est un devenir alors que l’animal est un présent. C’est précisément parce que l’on n’est pas encore totalement humain que l’on est humain (!) et que l’on se différencie des animaux. C’est cette extraordinaire puissance dans l’accomplissement qui caractérise l’être humain.

Une autre caractéristique profondément humaine est le fait de se sentir solidaire des autres humains. On n’a pas encore trouvé de solidarités entre les lions d’Afrique et les lions des montagnes, par exemple, mais il y a un sentiment d’unité de l’espèce entre les hommes. Les hommes sont solidaires dans leur destin, y compris dans leur destin d’humanisation.

Alors, est-ce que cette humanité a déjà eu conscience qu’elle était ou pouvait être en péril ? Oui ! Déjà, après la Première Guerre mondiale, il y avait le sentiment que l’éradication de l’humanité était possible. Et c’est encore plus net après la Seconde Guerre mondiale. Et le fait que l’humanité peut disparaître avec le nucléaire est l’un des thèmes récurrents des années 50-60.

Est-ce que les politiques ont conscience de cette problématique ? Je pense qu’aujourd’hui, si l’on réfléchit à l’humanité et à la planète, personne ne peut nier qu’il y a un risque de destruction très important. »

Gilles Hériard Dubreuil : « Il y a des menaces qui me semblent insidieuses. Les hommes ne sont pas seulement une collection d’individus ; l’humanité fait corps et c’est parce qu’elle construit des relations de confiance, parce qu’elle est solidaire qu’elle est humanité. La question de l’individualisme dans nos sociétés modernes est une menace insidieuse à mon sens parce que l’on ne peut pas dire que les politiques prennent tellement conscience du fait qu’être une société d’individus va contre notre humanité et pourtant, c’est le cas. Cette prise de conscience est donc vitale : nous appartenons à ce « tous les hommes ».

Question : quelle devrait être la juste place pour les institutions politiques ?

Gilles Hériard Dubreuil : « On peut commencer par dire que la critique vis-à-vis des institutions politiques est facile et fréquente. C’est lorsqu’elles disparaissent que nous nous apercevons de ce qu’elles apportent. D’un coup, c’est le règne de l’arbitraire, de la force, de la violence. L’effondrement des institutions politiques ou leur perte de crédibilité provoque un désarroi profond. C’est une dimension importante à prendre en compte.

Cela dit, on voit bien qu’aujourd’hui, les institutions politiques tendent à considérer que ce qui est au-delà de notre intérêt individuel doit être pris en charge par des politiques publiques. Les politiques publiques essaient de mobiliser des individus vus exclusivement par le prisme de leurs intérêts personnels. Elles agissent par la contrainte ou par l’incitation : elles auraient donc besoin de prendre conscience des ressorts d’actions et de solidarité très puissants qui permettent d’affronter, de traverser les difficultés et les épreuves à venir. Il y a un besoin de transition et de transformation. Il s’agit de construire un équilibre qui suppose que ces politiques publiques puissent mobiliser différemment les personnes. Je le vois particulièrement dans les contextes catastrophiques et post-catastrophiques qui ne sauraient se résoudre sans que les personnes ne prennent une part active. Il s’agit de créer des conditions favorables pour que les personnes puissent agir.

Prenons l’exemple d’une personne qui aurait sa vie complètement détruite. Pour reconstruire sa vie, qui sera nécessairement différente, elle doit être au cœur du processus de reconstruction. Il ne s’agit pas de faire les choses pour elle mais de l’aider à surmonter et traverser cette épreuve. Pour cela, il faut être dans l’écoute, l’attention et l’accompagnement. C’est tout l’enjeu de la société de bien commun qui doit prendre en compte la capacité des personnes à avoir une part active à la génération de ce bien commun »

Question : les entreprises investissent massivement dans le numérique et l’intelligence artificielle : quel peut être un chemin d’humanisation dans ce contexte ?

Pierre-Yves Gomez : « Le chemin d’humanisation continue et continuera indépendamment de l’intelligence artificielle. On essaie de nous vendre l’idée que l’intelligence artificielle fait ressembler, un  peu, les robots aux humains. Revenons à ce que nous disions sur l’humanisation : le propre de l’humain, c’est cette dynamique, cette caractéristique de s’accomplir dans le futur, d’une part, et dans le lien de solidarité avec tous les autres humains qui sont, comme nous, en devenir, en accomplir. Si les machines peuvent être comparées aux humains – une pelleteuse creuse vaguement comme un humain pourrait creuser avec ses main – il n’y a pour autant aucun rapport entre eux. On décuple les capacités de calculs et d’apprentissage des machines ; pour autant ce n’est pas l’humanité. L’humain n’est pas un gros calculateur mais celui qui doit associer son destin aux autres hommes. »

Gilles Hériard Dubreuil : « On aurait tendance à juger la technologie et la technique dans ses effets : ce qu’elles provoquent chez les hommes, si elles ouvrent des possibilités d’humanisation ou au contraire si elles déshumanisent. Il faut pouvoir poser un regard très concret dans chaque contexte, sans se laisser aller à un rejet a priori d’une technique. La technique vient de l’homme. Il y a un problème quand la technique ne sert plus l’homme ou lorsqu’elle sert des intérêts étrangers à ceux de l’homme. »

Tugdual Derville : « Quelques critères peuvent nous permettre de répondre à cette question. La machine nous aliène-t-elle ou libère-t-elle notre capacité d’humanisation? Est-ce qu’elle nous relie aux autres ou au contraire nous isole des autres, de nous-même, de notre fort intérieur ? Est-ce qu’elle nous coupe des plus fragiles, des plus vulnérables ou est-ce qu’elle nous en rapproche ? Prenons en exemple l’application Entourage, développée par Jean-Marc Potdevin, permet de se rapprocher physiquement des personnes de la rue. Voici la technique utilisée dans le rapprochement des hommes et l’approfondissement de notre humanité… Ça n’est pas toujours le cas. »

Question : « accomplir ou détruire » ne sont-ils pas deux options stratégiques de l’homme ou de sa communauté pour sa survie ? D’un côté la peur qui amène à détruire ce qui nous fait peur, de l’autre, la confiance qui assure la paix et la survie ?

Gilles Hériard Dubreuil : « La confiance n’est pas une option. Elle est absolument vitale ! Une société qui n’arrive pas à installer la confiance est condamnée à (se) perdre. Quant à la peur, il y a de légitimes, mais une humanité, normalement, se déploie dans et grâce à la confiance. Je n’opposerais pas forcément directement la peur à la confiance. Cette dernière est une constante, la peur apparaît à certains moments, lors de phases spécifiques de transitions, par exemple. »

Question : quid d’une gouvernance mondiale comme moyen d’éviter des guerres entre les pays ?

Pierre-Yves Gomez : « Dans « gouvernance » on entend deux choses. Il y a d’un côté le « gouvernement »: on pourrait imaginer un gouvernement mondial qui assurerait la paix, la sécurité pour l’ensemble de la planète, devenue très étroite. L’autre sens est l’ensemble des procédures et des institutions qui permettent de trouver des compromis, des consensus et de communiquer entre les pouvoirs – États, ONG, associations…

Prenons l’exemple de l’Église catholique : c’est une gouvernance mondiale. Ça n’est pas du tout un gouvernement mondial ! Comme il y a des problématiques mondiales aujourd’hui, il est nécessaire d’avoir des lieux, des espaces, des temps pour pouvoir négocier au niveau de la planète. Imaginer un gouvernement mondial, en revanche, c’est, à mon sens, une grande illusion. On a déjà beaucoup de mal à imposer un gouvernement national dans un univers où les sources de pouvoirs émergent partout. Créer un gouvernement mondial est une utopie hors de notre portée et dangereuse. Gouverner le monde, c’est imposer des normes, des régulations pour tous. Il ne serait plus possible de prendre en compte la diversité du monde. Donc, oui à une gouvernance mondiale, au sens d’une collaboration entre les différents intérêts, représentations, perspectives. Oui pour qu’il y ait des compromis et des consensus vis-à-vis de ce qui nous touche tous ensemble, tels que le nucléaire ou le réchauffement climatique. Mais non à un gouvernement mondial. »

Gilles Hériard Dubreuil : « Sur la question du climat, les dernières années nous ont montré l’échec des tentatives des gouvernements nationaux de se mettre ensemble et former un gouvernement mondial sur un problème précis. Après l’échec de Copenhague, la conférence de Paris n’a pas non plus aboutie à un accord multilatéral : l’objectif fixé n’a pas été atteint. La conclusion est que nous avons besoin de tout le monde, de toute la société, des associations, des villes. C’est une sorte d’appel à une contribution de chacun dans les questions mondiales. »

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Courant pour une écologie Humaine

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