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Sortir du temps pressé pour densifier sa vie #SBC

22 novembre 2018
Philippe Pozzo di Borgo est un homme d’affaires français. Devenu tétraplégique en 1993, à la suite d’un accident de parapente, il a raconté son expérience et son retour à la vie dans un livre, Le Second Souffle (1). Son histoire, ainsi que sa relation avec son auxiliaire de vie, Abdel Yasmin Sellou, d’origine algérienne, ont inspiré le film Intouchables (2).
Cet article est issu de l’ouvrage « Société de Bien Commun vol.2, révéler l’humanité, combattre l’inhumanité ».

Il s’agit de passer de l’homme dans le temps pressé où le temps ne semble pas avoir de consistance, un temps sans fin, à un homme dans le monde du temps fini, où le temps prend toute son importance, sa densité.
Le temps est cette composante de l’espace-temps, borné d’un côté par le big bang et de l’autre par la fin de notre vie, de notre temps sur terre, qui s’ouvre sur le temps infini de l’éternité. Dans l’histoire de l’univers, le temps est cette période courte qui prend naissance avec l’expansion de l’univers, origine du temps et de l’espace. Notre temps minuscule dans cet univers mis en expansion, lui-même infiniment court, oblige notre temps d’être humain epsilonesque, à être dans l’intensité, la conscience et la nécessaire humilité.
L’échéance perçue d’un temps fini et l’absurdité d’un temps gâché nous obligent à réévaluer notre emploi du temps. Toute futilité, toute dilution dans un temps inutile est cocasse ou tragique. J’ai eu deux vies (pour le prix d’une !) sur deux tempos. La première, celle d’un gominé privilégié, bien sous tous rapports, à l’image de ce que l’on attendait de lui, productif, efficace, aimable. Dirigeant d’une filiale du groupe LVMH, mon temps était compté. J’avais dans la tête un emploi du temps planifié plusieurs semaines à l’avance. Constamment en déplacement, j’avais peu de temps pour les miens, et bien souvent les préoccupations liées à mes responsabilités encombraient mes relations familiales, amicales et occultaient ma conscience.
Mon épouse Béatrice souffrait d’un cancer depuis 10 ans et j’étais incapable de me mettre au diapason de ses souffrances. Ma thérapie consistait à vouloir la remettre debout, dans le rythme, alors qu’elle ne souhaitait que ma présence intense et apaisée à ses côtés. Elle priait, je courais. Je m’écrase en montagne, Béatrice meurt. Pour la première fois, je perds pied, j’entre en dépression ; maladie fréquente dans notre société de performances qui n’accepte pas l’échec ou la vulnérabilité. Je passe plusieurs mois sur mon lit d’hôpital qui ondule, ronronne et propulse un air chaud qui m’abrutit.

Atone, je considère le plafond de ma chambre ; les heures s’embrouillent avec ma mémoire qui flotte, je n’ai pas de regrets, ni de projets ; je m’absente. Ce plafond devient un miroir. Au fond du fond de moi-même, dans l’absence du temps et le chagrin de l’absence, je retrouve la voix de l’innocence, mon unicité, ma conscience. Je perçois enfin le temps compté, la futilité de l’hyperactivité, l’absurdité des appétits. Dans la désolation de la disparition de l’être aimé, de mon corps atomisé et de la souffrance neurologique qui s’installe, je partage la condition de l’humanité dans sa fragilité et sa finitude.
Je perçois pour la première fois l’espace immédiat qui m’entoure, la densité du temps présent, la consistance d’une visite. J’investis le moment, libéré de tout appétit, de toute promesse. Je suis enfin présent et disponible.
Je découvre dans ma renaissance que ce temps limité m’oblige à revoir mes priorités, que la souffrance est constitutive de notre humanité et débouche sur la fraternité, que je dépends de l’autre pour ma survie alors que je pensais faire l’économie de la dépendance que j’assimilais à l’asservissement. Je deviens patient, un parmi d’autres ; je ne suis plus acteur centré sur moi-même, impatient. L’usage du temps révisé, revisité et précieux, encadre le calendrier, abandonne le futile et privilégie l’essentiel.
Faut-il pour autant répondre à l’urgence d’un temps rare par une activité fébrile qui éviterait tout temps gâché ? Cette fébrilité qui caractérise l’homme des temps modernes n’est pas la réponse à la rareté du temps disponible. C’est le temps qui fait sens, qui donne tout son sens à l’existence. L’activisme qui vise à satisfaire ses sens dans un polysensualisme exacerbé est un non-sens. Croire qu’exister se résume à l’accumulation des sensations ou expériences, c’est faire fausse route. Dans le temps pressé de l’individu qui cherche à satisfaire ses ambitions, ses désirs, fût-ce en opposition ou au détriment des autres, on débouche à la fin du temps sur un sentiment de vacuité, d’un temps perdu.
Il faut faire silence, et dans le fond du fond de soi-même, en dehors de tout temps, se mettre au diapason de la condition humaine qui est d’être en relation pour donner du sens à son existence. Le temps n’est plus consommé mais partagé ; c’est le vrai sens à donner au temps. L’impasse de notre société, qui feint d’ignorer la finitude et utilise la force dans les rapports humains pour satisfaire ses appétits, donne au temps d’aujourd’hui toute son urgence. L’usage intempestif d’un temps forcé amène notre création dans une impasse. Il y a urgence à revoir notre usage du temps : nous avons peu de temps pour que la question du temps fasse encore sens dans un univers où l’Homme se sera effacé par son usage déraisonnable d’un temps qu’il s’est approprié sans discernement ni prudence. Le temps n’est pas loin où la question du temps pourrait bien ne plus faire sens, l’homme ayant tout fait pour disparaître de l’espace-temps. Comment basculer du temps pressé, destructeur, au temps précieux qui perdure et fait sens ?

La caractéristique du temps moderne est la cadence, la frénésie, l’agitation et le bruit. Le contretemps de cette absurdité trouve sa source dans le silence de sa conscience, l’assagissement, l’immobilité, lasidération de la découverte du sens et la considération de l’autre pour mettre en musique cette émergence d’un nouvel usage du temps.
Prenez le temps du silence pour donner du sens au temps. Cette mise en retrait, en abîme, de l’individu saturé est source de renouveau. Dans mes dix mois passés alité sur mon lit fluidisé à l’hôpital de Nantes, j’ai cru d’abord perdre mon temps, presque perdre conscience. Au fil du temps, le regard au plafond, le miroir de ma conscience désencombrée m’a redonné consistance. C’est au fond du fond de moi-même, dans l’immobilité et l’inaction, dans le silence de ce plafond blanc que j’ai retrouvé le fil de mon existence. J’ai enfin perçu le mystère de la condition humaine que je partage avec toutes les générations passées et à venir et qui remet de l’humilité dans mes ambitions, de la mesure dans mes idées, de la fraternité dans mes relations, de la responsabilité dans mes actes. Dans cet espace immuable, dans le temps qui s’étire, la rencontre devient proximité et densité. L’homme pressé que j’ai été, croisait l’autre ; il n’y avait pas de rencontre, d’arrêt sur l’autre. Cette longue pause de dix mois m’a remis au diapason de ma condition humaine, que nous partageons tous ; elle m’a redonné le goût de l’autre.
Il faut être désarmé, authentique, pour percevoir l’autre, sa différence, son chemin de dignité, et la responsabilité que nous avons chacun d’y répondre.

Dans mes rencontres avec les autres à l’extrémité de leur vie, souvent incapables de communiquer, de comprendre, il m’a fallu apprendre à me désarmer, à me sortir de moi-même ; de sujet actif devenir passif, disponible, avec tout le temps nécessaire pour considérer cet autre extrême dans sa condition. Cette considération qui allie attention, tendresse, respect, bienveillance, perception de la demande de l’autre, de son chemin de dignité, m’engage. Je me dois en toute responsabilité de répondre aux exigences de ce chemin de dignité aux extrêmes. Cet exercice de la considération des plus fragiles, de ceux qui sortent totalement de la norme, m’oblige à m’extraire de l’espace et du temps, à faire un arrêt sur image, sidéré, à m’oublier pour – dans cette considération – trouver des solutions qui répondent à la dignité de cet autre. Cet exercice de la considération de l’extrême est aussi important que celui du silence et de l’immobilité pour donner du sens au temps précieux. En vous désarmant, vous oubliant, vous êtes capable de percevoir les solutions posées par ces extrêmes conditions. Cette considération devient intelligence de l’autre et appliquée à la création, intelligence du monde. Nous devons faire silence régulièrement pour nous retrouver dans notre intégrité et être capables d’être en relation vraie. Nous devons considérer l’extrême différence et fragilité pour trouver des solutions pertinentes et participer ainsi à la beauté du monde. Dans ce silence dense et dans la considération, se trouvent les solutions à l’impasse de notre société, aux urgences du réchauffement climatique et de la mort annoncée du temps sur Terre pour l’Homme, sans oublier toutes les espèces déjà disparues ou en voie d’extinction.
Le silence m’a donné l’audace de proposer à l’autre une éthique, une injonction à l’humilité, l’authenticité, l’honnêteté dans la relation à l’autre, dans la confiance.
La confiance est le terreau de la communauté, échelon humain entre l’individu et la société abstraite. C’est par l’adhésion en confiance, de communauté en communauté, que les fruits du silence et les exigences de la considération pourront s’exprimer, faire tache d’huile. D’où l’importance pour les pouvoirs publics, pour les entreprises, les collectivités de s’inspirer du terrain. Créer le cadre des règles, assurer les contrôles du respect de celles-ci et laisser les communautés de confiance agir.
L’audace est d’être au diapason du silence de votre vie intérieure et, dans son retour à l’autre, de risquer la confiance. Cette audace demande une pratique régulière du silence, une prise de risque dans la confiance et l’acceptation de l’échec. On ne peut pas être en demi-teinte : je ne peux pas être moi-même dans la sphère privée et un autre, dissimulé, dans la société, au risque d’être schizophrène.
Simon de Cyrène, journalier agricole d’origine Libyenne en Palestine juive sous occupation romaine, intervient dans une querelle qui n’est pas la sienne ; sous le regard de l’occupant il a l’audace de rester en vérité avec lui-même et son éthique en portant secours au plus faible, le Christ portant sa croix, au risque de tout perdre. Aujourd’hui la Fédération Simon de Cyrène (3) crée des lieux de vie partagés entre traumatisés crâniens, polyhandicapés et des jeunes en service civique encadrés par des professionnels. Les foyers sont ouverts sur la ville et les résidents ont la responsabilité d’inoculer le virus de la fragilité dans leur quartier. Après des rapports parfois d’incompréhension, petit à petit s’installent la confiance et la détente ; les valides se réconcilient avec leur propre fragilité qu’ils occultaient. Ainsi, Laurent de Cherisey, directeur de la fédération Simon de Cyrène, raconte les temps tendus du début du premier projet à Vanves. Avec le temps et la curiosité, les habitants du quartier se sont détendus, ont baissé la garde et maintenant prennent le temps de rendre visite pour un échange ou repas avec les résidents du foyer. Ils sont entrés dans le temps de la relation. La vulnérabilité est à l’opposé de la vanité, de l’individualisme et illustre notre condition humaine partagée, incite à la fraternité. Le temps moderne de l’homme productif, voire augmenté, veut s’opposer à la réalité de cette condition et, en prolongeant la vie, occulter la préciosité du temps. La science nous promet une quasi-éternité en bonne santé pour un petit nombre d’élus. Ces programmes empêchent cet homme augmenté d’accepter sa condition humaine, l’amène à vivre dans la terreur de la faille et à refuser la relation à l’autre, source de dangers ou d’insoutenable différence. Quel avenir inouï que ces prophètes des temps modernes nous proposent ; tout à l’opposé du bon sens inséré dans le silence, du temps dense de la rencontre et de l’acte de la considération des plus fragiles. Il n’y aura pas de salut dans une fuite en avant de la science, mais au contraire dans un retour au respect de notre condition qui allège les affrontements, les peurs et propose des solutions durables dans une confiance porteuse de bonheur.
La souffrance est omniprésente. La science devrait la considérer en priorité. Mais la souffrance incompressible nous extrait du temps. Dans le temps libéré qui est celui de la souffrance, dans l’absence de mouvement et de bruit, il y a un espace de libération, celui du temps dilaté. Dans ce temps intense, la conscience d’exister domine. Dans ce temps intense de la respiration, du temps dilaté, j’existe. Le souffle de vie de ce temps de silence est existence, consistance.

Dans le temps moderne pressé, il n’y a pas de temps pour la rencontre ; chacun est dans sa solitude en manque de relations. La demande de liens, constitutive de notre humanité, n’est pas satisfaite dans notre société moderne. Mon épouse Khadija cite ce dicton marocain : « Vous avez la montre, nous avons le temps ».
Il faut prendre le temps du lien. Le temps de la rencontre est un temps de l’écoute, de la considération. Dans notre société où nous nous égarons, la science nous propose l’autonomie comme panacée à une existence. Je recherche la mise en relation pour donner du sensà ma vie. Mon attente n’est pas d’être l’homme augmenté par la science, mais d’être dans ma condition humaine partagée. Quel luxe d’être soi-même en sobriété sans la pression de la performance et de l’apparence. La sobriété est aussi la solution pour épargner ce qui est rare, les richesses de la création, les richesses de la relation. Pour donner de la constance au temps, il faut s’avoir s’en extraire régulièrement, faire une pause pour réanimer sa conscience.
Même dans son rapport à la mort, la société marche sur la tête. Par l’homme augmenté, l’acharnement thérapeutique, ou à l’inverse, l’euthanasie proposée aux extrêmes de la vie, le rapport au temps et à la mort estbrouillé.
J’ai côtoyé l’extrême fragilité, la différence et la souffrance insoutenables du
polyhandicapé, du traumatisé crânien, la laideur de celui qui ne sait plus se contenir, gémît et hurle sans contrôle. L’Homme a aboli la peine de mort ; il abolirait la peine de vie ! La dignité ne consiste pas à choisir la mort au menu de la vie. Certes, avant mon accident, j’aurai signé toutes les pétitions en faveur d’une légalisation du suicide assisté ou de l’euthanasie. Quel « progrès » ! Maintenant que je suis de l’autre côté, dans la fragilité et l’inconfort, l’euthanasie et le suicide assisté ne constituent en rien un progrès… Bien au contraire, quel mépris de l’être humain !

Condamner les humiliés au désengagement est dramatique. Je comprends que certaines personnes réclament le droit de décider du temps de leur fin de vie. Accorder ce droit à certains, le rendre disponible à tous, est une manière de
dire à ceux qui sont les plus misérables qu’on ne les retient plus. C’est très violent. La demande de ces très grands fragiles en fin de vie, ou dans une très grande souffrance, est d’être en lien avec l’autre.
Quelle meilleure thérapie pour notre société anxieuse que de se pencher sur ces plus extrêmes de la vie ? Réconcilier la société avec ses fragilités plutôt que se décharger de cette condition humaine, en accordant le droit à la fin de vie abrégée. Les humiliés tombent dans la désespérance, ils ne souhaitent pas qu’on les efface, ils souhaitent qu’on les raccorde, dans le temps qui leur est imparti.
Redonnons un peu de fraîcheur au mot de dignité. Notre vivre ensemble
est fait de liberté entendue comme responsabilité, d’égalité devant la considération, de fraternité à l’égard des plus faibles et de solidarité dans l’épreuve. La dignité est le respect dû à la personne, à son temps.
Lorsque vous ne pouvez rajouter du temps à votre vie, rajoutez de la vie au peu de temps qu’il vous reste, mais ne touchons pas à l’Intouchable !
Le rapport au temps reconsidéré par le silence nous amène à envisager le rapport à l’autre en vérité, transposable à tous les temps de la vie, personnelle, professionnelle et sociale. Imaginez un temps de famille dense, une entreprise de la considération, une politique de la solidarité. Une véritable refondation du vivre-ensemble à partir d’une « intériorité citoyenne ».
Le temps pressé est perdu. Donner du sens à la vie, c’est donner du sens au temps. Pour cela il faut prendre le temps du silence et pratiquer la considération de la grande fragilité. Ce moi revisité me permet la rencontre avec l’autre en confiance, condition d’une communauté de confiance, source de renouveau. Le temps reconsidéré dans le silence est enfin pertinence. Changer le tempo de l’homme et retrouver le temps de l’homme dans sa condition humaine de fragile, de différent, le temps dense d’homme à homme.

 

>> Pour approfondir cette réflexion sur la Société de Bien Commun, cliquer ici. <<

Ce livre est un appel lancé aux femmes et aux hommes d’ici et d’aujourd’hui : les idées pour humaniser le monde se trouvent dans la vie de tous les jours ! Nous sommes tous de potentiels acteurs de cette conversion positive. Pourquoi pas vous ?

 


(1) Philippe Pozzo di Borgo, Le Second Souffle, Bayard, 2011.
(2) https://lamaisondesfilms.webnode.fr/products/intouchables/
(3) https://www.simondecyrene.org/

Révéler l’humanité, combattre l’inhumanité #SBC

5 novembre 2018
Comment faire advenir la Société de Bien Commun ? Cette question passionne le Courant pour une écologie humaine, qui lance le deuxième volume d’une collection dédiée à la recherche des conditions et des moyens nécessaires pour faire émerger cette société.
Pour changer la donne, à hauteur d’homme.

 

Présentation

Révéler l’humanité, combattre l’inhumanité : voilà le fil rouge qui lie les vingt-deux contributions rassemblées dans cet ouvrage, que vous pouvez trouver ici en version numérique. Vingt-deux acteurs ont transformé leur vie – et celle de leur entourage – grâce à des initiatives insufflant plus d’humanité dans leur secteur de prédilection : de la cosmétique aux réseaux sociaux, en passant par l’agriculture et les VTC (Voitures de transport avec chauffeur).

La diversité des angles de vue est une richesse : elle permet une vision « à hauteur d’homme » de questions complexes posées à notre société aujourd’hui.

Ces 22 points de vue ont un objectif commun : comment développer la Société de Bien Commun dans son domaine d’activité ? Quelles sont les conditions requises ?
Autres points communs qui lient ces textes :
• chaque contributeur a à cœur de faire surgir une société où l’homme – digne de confiance – peut prendre toute sa place, une place centrale,
• tous posent un regard bienveillant – dans le sens de « veiller au bien » – sur le contexte dans lequel ils évoluent. Cette bienveillance les pousse à souligner, avec le plus de justesse possible, les dysfonctionnements et les atouts de ce contexte,
• tous, enfin, sont engagés sur le terrain depuis longtemps. Ils connaissent de façon empirique la problématique qu’ils abordent.

Cet ouvrage n’est donc pas le fruit d’une approche « par le haut ». Chaque contribution s’enracine dans une expérience de vie : c’est à partir du terrain que l’on peut agir de façon réaliste et mesurer le chemin à parcourir, en prenant en compte, au mieux, la complexité et la richesse du monde qui nous entoure.

Ce livre est un appel lancé aux femmes et aux hommes d’ici et d’aujourd’hui : les idées pour humaniser le monde se trouvent dans la vie de tous les jours ! Nous sommes tous de potentiels acteurs de cette conversion positive. Pourquoi pas vous ?

Où l’acheter ?

Vous pouvez commander ce volume dans toute librairie.

Les contributeurs de ce volume 2 (cliquer sur les titres en mauve pour accéder à l’article) :

Tugdual Derville, Révéler l’humanité, combattre l’inhumanité
Rémi Brague, les temps modernes, un piège pour l’homme
Philippe Pozzo di Borgo, sortir du temps pressé pour densifier sa vie
Gilles Hériard Dubreuil, catastrophes : les clés de la résilience
Tanneguy Ramière de Fortanier, humanisation : éloge du temps long
Philippe Holidote, Survivre aux réseaux sociaux
Dominique Grève, cultiver au naturel
Renaud d’Hardivilliers, la réinsertion par le maraîchage biologique
Élisabeth Segard, le journaliste, tisseur de liens
Carole Marchais, Cosméthique ?
Julie Chailley, troubles cognitifs : quel accompagnement ?
Victor Larger, soigner les équipes en gériatrie
Luc Jeanneney, réhabiliter l’éducation affective et sexuelle
Romain, de notre rapport au cinéma
Pierre Rosi, Mysam Cab : réhumaniser l’ubérisation
François-Xavier Saint-Macary, un chemin vers le bien commun
Éric Jourdain, territoire et économie sociale et solidaire
Éric Boël, un tisserand d’écologie humaine
Thibault Lacheteau, humaniser un parc d’activités
Arthur Fouchère, Haut-Karabakh : une lumière sur la guerre
Sébastien Coquoz, Colombie : les droits de l’Homme au service de la paix
Adeline Le Gouvello, être avocat pour servir la justice
Pierre-Yves Gomez, partout où il y a des hommes, l’humanité est possible

 

>> Cliquer ici pour découvrir le premier volume de la Société de Bien Commun. <<

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humaine, environnementale, intégrale… : point sur l’écologie

20 septembre 2018
La question est souvent soulevée : quelle est la différence entre écologie humaine, écologie intégrale, écologie environnementale ? Voici comment le Courant pour une écologie humaine (CEH) comprend chacune de ces notions.
La question écologique : tout est lié
"Le souci du devenir du monde vivant et le souci du devenir de l’humanité ne sont pas des questions séparées ; elles sont profondément liées ; il n’est pas possible de les traiter séparément"

La question écologique s’inscrit dans un contexte historique au moment où certaines formes de vie et de développement humains sont à l’origine d’une dégradation accélérée des milieux vivants et des conditions de la vie humaine. Le sort fait à la nature est indissociable de celui qui est fait à l’humain. Les modes de vie et de développement mis en cause sont relativement récents ; ils sont associés à l’avènement du Projet moderne, qui a pris naissance depuis quatre siècles dans l’histoire de l’Europe et s’est matérialisé et propagé au travers des mutations scientifiques, techniques, économiques et financières à partir de la fin du 18ème siècle.

L’enjeu principal pour l’Humanité est d’engager une transition des modes de vie ; c’est donc d’abord une question politique, que l’étude des écosystèmes peut éclairer mais certainement pas régler. Les travaux scientifiques sur le climat, leur tentative de traduction politique au plan international avec ses échecs et ses désillusions illustrent une difficulté collective à atteindre l’objectif qui s’impose : comment réorienter un train mondial lancé à pleine vitesse sur une voie qui n’a ni conducteur ni but, sinon celui d’avancer de plus en plus vite ?

Il faut en premier lieu reconnaître que ce sont bien les humains qui sont à l’origine de cette situation (Anthropocène), tout en admettant aussitôt que ces formes de développement moderne sont profondément inéquitables et profitent, en définitive, à un nombre restreint de personnes. La question n’est en effet pas d’ordre démographique : elle repose sur une conception du monde qui sépare l’homme de la nature et confère à celle-ci le statut de ressource à exploiter sans réserve, au bénéfice de la forme de développement qui semble devoir s’imposer. Cette conception moderne du monde repose sur ce que l’anthropologue Philippe Descola a désigné comme une ontologie naturaliste parmi les nombreuses ontologies identifiées dans la diversité des cultures humaines qui sont aujourd’hui connues. Cette ontologie naturaliste n’est donc pas une fatalité, même si elle est aujourd’hui dominante.

Dans ce contexte, le souci du devenir du monde vivant et le souci du devenir de l’humanité ne sont pas des questions séparées ; elles sont profondément liées ; il n’est pas possible de les traiter séparément. Il ne suffit pas de protéger la nature, d’une part, et l’homme, d’autre part. Il est nécessaire de retrouver les termes d’une coexistence entre humains et non-humains dans ce que Philippe Descola décrit comme « des environnements fragiles où coexistent des humains et des non-humains et dans lesquels la vie épanouie des premiers est en très grande partie dépendante des interactions avec les seconds[1]»

La question écologique est donc étroitement liée à la façon dont les humains comprennent leur relation avec le monde (leur place et leurs responsabilités) mais également leur compréhension de la notion de nature. La dénonciation de l’anthropocentrisme est souvent brandie pour disqualifier les tentatives de repenser le statut de l’humain dans la biosphère. Cette dénonciation est paradoxale car elle revient à perpétuer ce qui est la cause profonde du déséquilibre qui affecte notre modèle de vie et de développement : une conception biaisée de l’être humain. Ce dualisme artificiel est perpétué si l’on adopte une équation réductrice qui ferait de l’écologie intégrale le résultat de l’addition de deux écologies séparées, l’une « environnementale », l’autre « humaine ».L’écologie humaine : partir de l’homme

"Le but n’est pas suffisant, le chemin aussi doit lui-même être humanisé"

En réalité, l’écologie humaine permet d’aborder la question écologique « par le haut » ; à travers une perspective anthropologique, elle recherche les conditions d’un dépassement du clivage « humain versus nature » attaché au projet de la modernité. Cette proposition renouvelle notre compréhension de la notion de nature et la reconnaissance de son altérité et de sa vocation propre. On ne peut plus prétendre aujourd’hui aborder les enjeux métapolitiques attachés à l’écologie sans savoir « qui est l’homme ». « La question sociale est radicalement devenue une question anthropologique » écrit Benoît XVI[2], formule-clé de toute sa pensée. Le pape François, tout étant à ses yeux lié, peut confirmer dans Laudato si’ : « il n’y a pas d’écologie sans anthropologie adéquate ». L’écologie humaine s’intéresse par essence à la nature de l’homme parce que « l’homme aussi possède une nature qu’il doit respecter et qu’il ne peut manipuler à volonté »[3]. À ce titre, elle s’intéresse aux conditions de la vie humaine, indissociables de sa nature même. C’est d’ailleurs dans ce cadre que Jean-Paul II, lui aussi cité par le pape François dans Laudato si’, avait promu l’écologie humaine dès sa première encyclique[4] : « (…) on s’engage trop peu dans la sauvegarde des conditions morales d’une « écologie humaine » authentique. (…) [L’homme] doit donc respecter la structure naturelle et morale dont il a été doté. Dans ce contexte, il faut mentionner les problèmes graves posés par l’urbanisation moderne, la nécessité d’un urbanisme soucieux de la vie des personnes, de même que l’attention qu’il convient de porter à une « écologie sociale » du travail. ». Autrement-dit, l’écologie humaine à préserver, intègre dans la nature de l’homme, son corps, sexué, sa nature sociale et son habitat et, par suite, l’ensemble des écosystèmes au sein desquels il interagit. Les questions bioéthiques (ou sociétales) ne sauraient être le tout de l’écologie humaine ; elles n’en demeurent pas moins un élément clé du parti-pris d’écologie humaine, en ce qu’il opte pour « tout l’homme et tous les hommes », sans exclure aucune des dimensions de l’être humain (être physique, psychique, intellectuel moral ou spirituel) et sans en exclure aucun. Prétendre exclure l’anthropologie de l’écologie, conduirait à occulter ses fondements, au risque de se perdre dans la recherche des chemins de transition à emprunter. Ces chemins doivent en effet se garder de l’idéologie et des clivages artificiels pour s’appuyer sur la capacité de l’homme à se trouver en se donnant. D’où les critères humanisants de la bienveillance (veiller au bien) des communs (agir ensemble à hauteur d’homme) et de la vulnérabilité (consentir à l’interdépendance) sur lesquels s’est développé le Courant pour une écologie humaine. Le chemin de transition est un chemin d’humanisation. Le but n’est pas suffisant, le chemin aussi doit lui-même être humanisé.

Cette position conduit l’écologie humaine à porter aussi bien le souci du milieu vivant et des écosystèmes que celui des conditions d’une vie humaine digne et pérenne. Le souci de la biodiversité du vivant et des cultures humaines est central car il s’agit bien de retrouver les conditions d’une transition fondée sur une compréhension renouvelée de l’humain et de la nature dans une vision du monde favorisant leur épanouissement conjoint et interdépendant.

L’écologie humaine ne se réduit donc pas à une prise en compte des conditions de la vie humaine. Elle prend en compte la solidarité de l’humain avec le monde vivant dont celui-ci fait partie. Elle s’attache à développer une anthropologie associée à une vision du monde qui sous-tende cet équilibre. Les conditions d’une vie humaine digne revêtent une dimension centrale, tant comme objectif à atteindre que comme moyen de favoriser l’engagement des personnes et des communautés dans la construction d’un bien commun intergénérationnel.

L’écologie intégrale : décrypter la crise écologique

"Il est fondamental de chercher des solutions intégrales qui prennent en compte les interactions des systèmes naturels entre eux et avec les systèmes sociaux"

Le concept d’écologie intégrale recouvre une compréhension profonde de la crise écologique et de ses déterminants ontologiques, politiques, économiques et financiers. En ce sens, nous l’avons explicité, il ne se laisse pas enfermer dans une vision qui en ferait une sorte de chapeau recouvrant d’une part l’écologie de la nature et d’autre part, l’écologie de l’homme. Ce serait un contresens qui ne ferait pas justice à l’insistance du pape François sur le caractère lié de ces deux problématiques :

« Quand on parle d’« environnement », on désigne en particulier une relation, celle qui existe entre la nature et la société qui l’habite. Cela nous empêche de concevoir la nature comme séparée de nous ou comme un simple cadre de notre vie. Nous sommes inclus en elle, nous en sommes une partie, et nous sommes enchevêtrés avec elle. Les raisons pour lesquelles un endroit est pollué exigent une analyse du fonctionnement de la société, de son économie, de son comportement, de ses manières de comprendre la réalité. Étant donné l’ampleur des changements, il n’est plus possible de trouver une réponse spécifique et indépendante à chaque partie du problème. Il est fondamental de chercher des solutions intégrales qui prennent en compte les interactions des systèmes naturels entre eux et avec les systèmes sociaux. Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale. Les possibilités de solution requièrent une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature. » (Laudato si’ – paragraphe 139) 

Il faut souligner ici que contrairement aux idées reçues, la tradition judéo-chrétienne (Genèse 2, 15) décrit un être humain dont le devenir et l’épanouissement est lié à l’exercice de sa vocation de cultivateur et de gardien du jardin dans lequel Dieu l’a placé, après l’avoir planté Lui-même. De la même façon, l’épanouissement et la pérennité du jardin est liée à l’intervention de l’homme. Il existe donc dans cette conception anthropologique une profonde interdépendance des conditions réciproques d’épanouissement de l’homme et de la nature. En ce sens, il n’y a pas dans l’Eden de nature d’un côté et de l’humain de l’autre. Leur vocation est donc liée dans ce jardin désormais planétaire.

Tugdual Derville, Pierre-Yves Gomez, Gilles Hériard Dubreuil, co-initiateurs du Courant pour une écologie humaine

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[1] « Philippe Descola, La composition des mondes, Entretiens avec Pierre Charbonnier », Paris, Flammarion, 2014

[2] Caritas in Veritate n°48 : « La nature est l’expression d’un dessein d’amour et de vérité. Elle nous précède et Dieu nous l’a donnée comme milieu de vie. Elle nous parle du Créateur (cf.Rm1, 20) et de son amour pour l’humanité. Elle est destinée à être « récapitulée » dans le Christ à la fin des temps (cf.Ep1, 9-10;Col1, 19-20). Elle a donc elle aussi une « vocation » [115]. La nature est à notre disposition non pas comme « un tas de choses répandues au hasard » [116], mais au contraire comme un don du Créateur qui en a indiqué les lois intrinsèques afin que l’homme en tire les orientations nécessaires pour « la garder et la cultiver » (Gn 2, 15). »

[3] Pape François, Discours au Deutscher Bundestag, Berlin, 22 septembre 2011

[4] Jean-Paul II : Centesimus annus, 1991