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HUMAINE, ENVIRONNEMENTALE, INTÉGRALE… : POINT SUR L’ÉCOLOGIE

20 septembre 2018
La question est souvent soulevée : quelle est la différence entre écologie humaine, écologie intégrale, écologie environnementale ? Voici comment le Courant pour une écologie humaine (CEH) comprend chacune de ces notions.
La question écologique : tout est lié
"Le souci du devenir du monde vivant et le souci du devenir de l’humanité ne sont pas des questions séparées ; elles sont profondément liées ; il n’est pas possible de les traiter séparément"

La question écologique s’inscrit dans un contexte historique au moment où certaines formes de vie et de développement humains sont à l’origine d’une dégradation accélérée des milieux vivants et des conditions de la vie humaine. Le sort fait à la nature est indissociable de celui qui est fait à l’humain. Les modes de vie et de développement mis en cause sont relativement récents ; ils sont associés à l’avènement du Projet moderne, qui a pris naissance depuis quatre siècles dans l’histoire de l’Europe et s’est matérialisé et propagé au travers des mutations scientifiques, techniques, économiques et financières à partir de la fin du 18ème siècle.

L’enjeu principal pour l’Humanité est d’engager une transition des modes de vie ; c’est donc d’abord une question politique, que l’étude des écosystèmes peut éclairer mais certainement pas régler. Les travaux scientifiques sur le climat, leur tentative de traduction politique au plan international avec ses échecs et ses désillusions illustrent une difficulté collective à atteindre l’objectif qui s’impose : comment réorienter un train mondial lancé à pleine vitesse sur une voie qui n’a ni conducteur ni but, sinon celui d’avancer de plus en plus vite ?

Il faut en premier lieu reconnaître que ce sont bien les humains qui sont à l’origine de cette situation (Anthropocène), tout en admettant aussitôt que ces formes de développement moderne sont profondément inéquitables et profitent, en définitive, à un nombre restreint de personnes. La question n’est en effet pas d’ordre démographique : elle repose sur une conception du monde qui sépare l’homme de la nature et confère à celle-ci le statut de ressource à exploiter sans réserve, au bénéfice de la forme de développement qui semble devoir s’imposer. Cette conception moderne du monde repose sur ce que l’anthropologue Philippe Descola a désigné comme une ontologie naturaliste parmi les nombreuses ontologies identifiées dans la diversité des cultures humaines qui sont aujourd’hui connues. Cette ontologie naturaliste n’est donc pas une fatalité, même si elle est aujourd’hui dominante.

Dans ce contexte, le souci du devenir du monde vivant et le souci du devenir de l’humanité ne sont pas des questions séparées ; elles sont profondément liées ; il n’est pas possible de les traiter séparément. Il ne suffit pas de protéger la nature, d’une part, et l’homme, d’autre part. Il est nécessaire de retrouver les termes d’une coexistence entre humains et non-humains dans ce que Philippe Descola décrit comme « des environnements fragiles où coexistent des humains et des non-humains et dans lesquels la vie épanouie des premiers est en très grande partie dépendante des interactions avec les seconds[1]»

La question écologique est donc étroitement liée à la façon dont les humains comprennent leur relation avec le monde (leur place et leurs responsabilités) mais également leur compréhension de la notion de nature. La dénonciation de l’anthropocentrisme est souvent brandie pour disqualifier les tentatives de repenser le statut de l’humain dans la biosphère. Cette dénonciation est paradoxale car elle revient à perpétuer ce qui est la cause profonde du déséquilibre qui affecte notre modèle de vie et de développement : une conception biaisée de l’être humain. Ce dualisme artificiel est perpétué si l’on adopte une équation réductrice qui ferait de l’écologie intégrale le résultat de l’addition de deux écologies séparées, l’une « environnementale », l’autre « humaine ».L’écologie humaine : partir de l’homme

"Le but n’est pas suffisant, le chemin aussi doit lui-même être humanisé"

En réalité, l’écologie humaine permet d’aborder la question écologique « par le haut » ; à travers une perspective anthropologique, elle recherche les conditions d’un dépassement du clivage « humain versus nature » attaché au projet de la modernité. Cette proposition renouvelle notre compréhension de la notion de nature et la reconnaissance de son altérité et de sa vocation propre. On ne peut plus prétendre aujourd’hui aborder les enjeux métapolitiques attachés à l’écologie sans savoir « qui est l’homme ». « La question sociale est radicalement devenue une question anthropologique » écrit Benoît XVI[2], formule-clé de toute sa pensée. Le pape François, tout étant à ses yeux lié, peut confirmer dans Laudato si’ : « il n’y a pas d’écologie sans anthropologie adéquate ». L’écologie humaine s’intéresse par essence à la nature de l’homme parce que « l’homme aussi possède une nature qu’il doit respecter et qu’il ne peut manipuler à volonté »[3]. À ce titre, elle s’intéresse aux conditions de la vie humaine, indissociables de sa nature même. C’est d’ailleurs dans ce cadre que Jean-Paul II, lui aussi cité par le pape François dans Laudato si’, avait promu l’écologie humaine dès sa première encyclique[4] : « (…) on s’engage trop peu dans la sauvegarde des conditions morales d’une « écologie humaine » authentique. (…) [L’homme] doit donc respecter la structure naturelle et morale dont il a été doté. Dans ce contexte, il faut mentionner les problèmes graves posés par l’urbanisation moderne, la nécessité d’un urbanisme soucieux de la vie des personnes, de même que l’attention qu’il convient de porter à une « écologie sociale » du travail. ». Autrement-dit, l’écologie humaine à préserver, intègre dans la nature de l’homme, son corps, sexué, sa nature sociale et son habitat et, par suite, l’ensemble des écosystèmes au sein desquels il interagit. Les questions bioéthiques (ou sociétales) ne sauraient être le tout de l’écologie humaine ; elles n’en demeurent pas moins un élément clé du parti-pris d’écologie humaine, en ce qu’il opte pour « tout l’homme et tous les hommes », sans exclure aucune des dimensions de l’être humain (être physique, psychique, intellectuel moral ou spirituel) et sans en exclure aucun. Prétendre exclure l’anthropologie de l’écologie, conduirait à occulter ses fondements, au risque de se perdre dans la recherche des chemins de transition à emprunter. Ces chemins doivent en effet se garder de l’idéologie et des clivages artificiels pour s’appuyer sur la capacité de l’homme à se trouver en se donnant. D’où les critères humanisants de la bienveillance (veiller au bien) des communs (agir ensemble à hauteur d’homme) et de la vulnérabilité (consentir à l’interdépendance) sur lesquels s’est développé le Courant pour une écologie humaine. Le chemin de transition est un chemin d’humanisation. Le but n’est pas suffisant, le chemin aussi doit lui-même être humanisé.

Cette position conduit l’écologie humaine à porter aussi bien le souci du milieu vivant et des écosystèmes que celui des conditions d’une vie humaine digne et pérenne. Le souci de la biodiversité du vivant et des cultures humaines est central car il s’agit bien de retrouver les conditions d’une transition fondée sur une compréhension renouvelée de l’humain et de la nature dans une vision du monde favorisant leur épanouissement conjoint et interdépendant.

L’écologie humaine ne se réduit donc pas à une prise en compte des conditions de la vie humaine. Elle prend en compte la solidarité de l’humain avec le monde vivant dont celui-ci fait partie. Elle s’attache à développer une anthropologie associée à une vision du monde qui sous-tende cet équilibre. Les conditions d’une vie humaine digne revêtent une dimension centrale, tant comme objectif à atteindre que comme moyen de favoriser l’engagement des personnes et des communautés dans la construction d’un bien commun intergénérationnel.

L’écologie intégrale : décrypter la crise écologique

"Il est fondamental de chercher des solutions intégrales qui prennent en compte les interactions des systèmes naturels entre eux et avec les systèmes sociaux"

Le concept d’écologie intégrale recouvre une compréhension profonde de la crise écologique et de ses déterminants ontologiques, politiques, économiques et financiers. En ce sens, nous l’avons explicité, il ne se laisse pas enfermer dans une vision qui en ferait une sorte de chapeau recouvrant d’une part l’écologie de la nature et d’autre part, l’écologie de l’homme. Ce serait un contresens qui ne ferait pas justice à l’insistance du pape François sur le caractère lié de ces deux problématiques :

« Quand on parle d’« environnement », on désigne en particulier une relation, celle qui existe entre la nature et la société qui l’habite. Cela nous empêche de concevoir la nature comme séparée de nous ou comme un simple cadre de notre vie. Nous sommes inclus en elle, nous en sommes une partie, et nous sommes enchevêtrés avec elle. Les raisons pour lesquelles un endroit est pollué exigent une analyse du fonctionnement de la société, de son économie, de son comportement, de ses manières de comprendre la réalité. Étant donné l’ampleur des changements, il n’est plus possible de trouver une réponse spécifique et indépendante à chaque partie du problème. Il est fondamental de chercher des solutions intégrales qui prennent en compte les interactions des systèmes naturels entre eux et avec les systèmes sociaux. Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale. Les possibilités de solution requièrent une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature. » (Laudato si’ – paragraphe 139) 

Il faut souligner ici que contrairement aux idées reçues, la tradition judéo-chrétienne (Genèse 2, 15) décrit un être humain dont le devenir et l’épanouissement est lié à l’exercice de sa vocation de cultivateur et de gardien du jardin dans lequel Dieu l’a placé, après l’avoir planté Lui-même. De la même façon, l’épanouissement et la pérennité du jardin est liée à l’intervention de l’homme. Il existe donc dans cette conception anthropologique une profonde interdépendance des conditions réciproques d’épanouissement de l’homme et de la nature. En ce sens, il n’y a pas dans l’Eden de nature d’un côté et de l’humain de l’autre. Leur vocation est donc liée dans ce jardin désormais planétaire.

Tugdual Derville, Pierre-Yves Gomez, Gilles Hériard Dubreuil, co-initiateurs du Courant pour une écologie humaine

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[1] « Philippe Descola, La composition des mondes, Entretiens avec Pierre Charbonnier », Paris, Flammarion, 2014

[2] Caritas in Veritate n°48 : « La nature est l’expression d’un dessein d’amour et de vérité. Elle nous précède et Dieu nous l’a donnée comme milieu de vie. Elle nous parle du Créateur (cf.Rm1, 20) et de son amour pour l’humanité. Elle est destinée à être « récapitulée » dans le Christ à la fin des temps (cf.Ep1, 9-10;Col1, 19-20). Elle a donc elle aussi une « vocation » [115]. La nature est à notre disposition non pas comme « un tas de choses répandues au hasard » [116], mais au contraire comme un don du Créateur qui en a indiqué les lois intrinsèques afin que l’homme en tire les orientations nécessaires pour « la garder et la cultiver » (Gn 2, 15). »

[3] Pape François, Discours au Deutscher Bundestag, Berlin, 22 septembre 2011

[4] Jean-Paul II : Centesimus annus, 1991

Qu’est-ce que tu lis pour les vacances ?

23 juillet 2018
Gérard Langlois Meurinne, psychiatre, psychothérapeute et membre du CEH propose régulièrement la « chronique du Mycelium », réflexion axée sur l’écologie humaine. Il propose aujourd’hui une liste de lectures à découvrir sous le soleil de l’été !

Les vacances ? Pas tout de suite certes, mais peut-être sont-elles en préparation pour vous ? Le temps est donc venu de vous proposer des pistes de découvertes. Les textes que j’ai choisis (ou qui m’ont choisi ?) disent autrement ce que j’essaye de dire dans mes chroniques. Ils tissent le même fil d’humanisation (le chemin de l’homme depuis son origine) et donc de personnalisation qui, à mon sens, caractérise l’étape actuelle de l’humanisation.

Dans cette liste, aucune hiérarchie, aucun classement, pas de préférence. Pas même d’appréciation littéraire. Oublions tout cela. Abordons ces textes avec le regard et le cœur vierge.

Certains sont des livres que j’ai lus il y a bien longtemps, d’autres sont très récents. À travers eux, j’honore leurs auteurs et j’essaye d’honorer les futurs lecteurs. Je vous invite donc à des  rencontres suivies, je l’espère, de partages.

 

L’idiot de Fiodor Dostoïevski

Je viens de relire L’idiot du grand Dostoïevski pour la troisième fois.  J’y retrouve les sensations de mes 20 ans – je suis donc fidèle à moi-même – et j’en éprouve de nouvelles – j’ai donc heureusement évolué. Cela me comble. Proximité avec le prince Mychkine, « l’idiot » qui, bien sûr, ne l’est pas, être inouï qui a conservé la sincérité et l’émerveillement de l’enfance. Tous, jeunes et vieux, hommes et femmes, généraux et parasites, sont d’abord surpris, puis attirés par lui, puis deviennent méfiants (« peut-on faire confiance à tant de candeur ? »), parfois jaloux ou bien encore moqueurs. Le prince devient, malgré lui, pour ces âmes torturées qui se confient à lui, qui se confessent même, une sorte de « thérapeute ».

En fin de compte, il « révolutionne » la société dans laquelle il est arrivé et dont il révèle les beautés cachées par sa profondeur, son absence de jugement et sa sincérité. Je me suis dit : « c’est une sorte de figure « christique » descendue sur terre, tant il incarne l’amour et la vérité ». Thème cher à Dostoïevski. On le retrouve en effet dans Les frères Karamazov, dans l’épisode de la légende du grand inquisiteur. En voici un bref résumé : « En Espagne, à la fin du Moyen-Âge, un homme prétend être Jésus. On amène alors cet homme devant Torquemada, le terrible et puissant grand inquisiteur, qui l’interroge longuement puis lui dit : en effet, tu es bien Jésus, mais tu resteras toujours en prison. Je ne peux prendre le risque de te libérer car tu serais beaucoup trop dangereux. L’Église et la religion sont devenues notre affaire à nous, ce n’est pas toi, c’est nous qui faisons l’histoire ».

L’idiot est dangereux en effet dans une société conventionnelle où il ne faut pas faire de vagues.  Bien sûr, il est accueilli dans un premier temps comme une heureuse surprise car il apporte de la fraîcheur et un renouvellement bienvenu. Presque tous en sentent le besoin. Les plus humbles sont les premiers car il les comprend, les écoute, leur rend leur dignité. Les femmes aussi, qui sentent en lui une sensibilité qui ne se cache pas derrière l’intellect. Et puis, à un moment donné, « cela devient trop ». Trop d’amour, trop d’authenticité, trop d’humilité. Tout cela est bien beau mais dérange les ambitions, les intrigues et bouleverse l’ordre établi. Alors en fin de compte, le prince Mychkine sera confiné à son image « d’idiot » et devra retourner à l’étranger, loin des siens. Histoire triste ? Non, plutôt histoire tragique et comme recommencée à toutes les époques. Mais rien n’est perdu : le prince poursuivra son destin original là où il sera. Et la société russe qui l’a reçue ne l’oubliera pas, il y a semé des graines dans les cœurs.

Notons que cette société tourmentée est à un tournant : elle est agitée par les questions politique (plus de libéralisme ?), identitaire (repli slavophile ou ouverture ?), féminine (améliorer la condition des femmes de plus en plus instruites), etc.

 

La cité de la joie de Dominique Lapierre

Vous le savez sans doute, la Cité de la joie est ce bidonville de Calcutta dont Lapierre a raconté l’histoire il y a trente ans : succès mondial, suivi d’un film que je n’ai pas vu. Qu’est-ce que j’y trouve et y retrouve ? Une leçon ou plutôt un rappel extraordinairement vitalisant qui me montre comment l’être humain peut être heureux, aimer et même faire la fête tout en vivant dans les conditions les plus effroyables de pollution, de promiscuité et de précarité matérielle et sanitaire. Les lépreux dansent, les culs de jatte font l’amour et ont des enfants. Les enfants soutiennent les vieux et ainsi de suite. Musulmans, hindous, chrétiens peuvent se détester et pourtant s’entraider en tant que voisins partageant le même sort. À qui faire confiance ? Et pourtant chacun se fait confiance ! Il n’y a pas de gouvernement ni de police. C’est donc la mafia locale qui contrôle tout. Mais figurez-vous qu’en cas de désastre (inondations), c’est encore la mafia qui organise – et plutôt très bien – les secours. Le jeune prêtre français et le jeune médecin américain qui ont eu l’audace de vivre avec ces déshérités découvrent « en même temps » (j’insiste) l’horreur et l’émerveillement du dénuement, de la maladie, du handicap et du dévouement, de la joie, de la vie qui se régule, qui renaît constamment. Quel chemin d’humanisation !

 

À bras ouverts, une aventure en humanité de Tugdual Derville

Livre récent (2017) racontant la naissance d’À Bras Ouverts et ses quelques 35 ans de d’histoire. « À Bras Ouverts » a été créée par Tugdual et son cousin pour offrir week-ends et vacances à des enfants, puis des adolescents, handicapés. En fait, je vous suggère de lire ce livre comme un roman. Histoire tellement inattendue dès l’origine, histoire de rencontres, de « romances » mêmes car ces rencontres changent la vie des uns et des autres. Chemins de vie inattendus où l’aidant devient l’aidé et réciproquement, sans oublier ses rôles et ses responsabilités. Figures ordinaires devenant extraordinaires auxquelles on peut s’identifier comme dans un roman.

Sans compter l’aventure collective et institutionnelle demandant constamment des discernements : comment grandir, comment se pérenniser dans un monde normalisé sans perdre ni la flamme ni le sens, ni la joie et sans jamais minimiser la difficulté ?

 

L’art de perdre d’Alice Zeniter

Paru l’année dernière, prix Goncourt des lycéens, ce livre raconte avec force et pudeur la vie d’une famille kabyle pendant la guerre d’Algérie puis obligée de s’exiler en 1962 en France car déclarée harki sans l’avoir choisi. Histoire prenante et cruelle se déroulant sur trois générations, histoire très personnelle mais emblématique de celle de milliers d’autres familles. L’auteure, la petite-fille d’Ali, le grand-père kabyle, sans jamais juger ou défendre quiconque, raconte avec tendresse l’histoire des siens, devenant un peu plus français à chaque génération, sans jamais oublier le bled perdu et souvent rêvé.

L’art de perdre… c’est donc l’art de lâcher, parfois dans la douleur et la tristesse, pour s’ouvrir à un ailleurs, afin de se retrouver et même de se ré-enraciner. Alice Zeniter s’inspire de la poétesse Elisabeth Bishop qui décline « l’art de perdre » comme une vieille sagesse que nous oublions souvent :

 

Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître ;

tant de choses semblent si pleines d’envie
d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.

Perds chaque jour quelque chose. L’affolement de perdre
tes clés, accepte-le, et l’heure gâchée qui suit.


Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

Puis entraîne toi, va plus vite, il faut étendre
tes pertes : aux endroits, aux noms, au lieu où tu fis
le projet d’aller. Rien-là qui soit un désastre.

J’ai perdu la montre de ma mère. La dernière
ou l’avant-dernière de trois maisons aimées : partie !


Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

J’ai perdu deux villes, de jolies villes. Et, plus vastes,
des royaumes que j’avais, deux rivières, tout un pays.
Ils me manquent, mais il n’y eut pas là de désastre.

Même en te perdant (la voix qui plaisante, un geste
que j’aime) je n’aurai pas menti. À l’évidence, oui,
dans l’art de perdre il n’est pas trop dur d’être maître
même s’il y a là comme – écris-le ! – comme un désastre.

 

                                                                                            Elizabeth Bishop

 

*** 

Chers lecteurs, chères lectrices, vous êtes cordialement invités à partager vos réactions et vos questions dans la rubrique « commentaires » qui suit cette chronique sur le site de l’écologie humaine.

 

Dernières chroniques du Mycelium :

Au pied du mur

30 mai 2018
Tugdual Derville, co-initiateur du CEH, propose une chronique toute fraîche d’écologie humaine. Comme quoi, parfois, être au pied du mur ouvre bien des portes !

« J’ai mené la semaine dernière un combat titanesque riche d’enseignements. Un combat contre le lierre qui avait envahi un vieux mur de pierre sèches jusqu’à l’écrouler par pans entiers sur la rue de notre petit village… Il fallait reconstruire, sans tarder. Les devis excédaient nos capacités. J’ai donc décidé de consacrer huit jours de vacances à refaire ce mur. Nous devions d’abord débroussailler et creuser pour récupérer les pierres tombées, défaire les parties branlantes… Et rebâtir. Cette dure session de maçonnerie traditionnelle, huit heures par jour pendant huit jours, m’a littéralement nettoyé le cerveau.

C’est une anglaise du village qui a trouvé le mot juste, que je lui ai fait répéter trois fois avant de la comprendre : « It is therapeutic ». Oui, travailler avec ses mains est thérapeutique ! Pas du seul pouce sur un écran digital au bureau, mais de ses dix doigts et au grand air, qu’il pleuve ou qu’il vente. Peser, porter, faire et refaire… Et voir tout doucement avancer l’ouvrage. On se couche fourbu, des pierres plein la tête. Mais l’on s’y précipite dès potron-minet pour progresser bravement… Trouver la bonne pierre après l’avoir cherchée pour la poser au bon endroit, c’est jouissif. Les amateurs de puzzles comprendront. Sauf que celui-là est en 3D, improvisé et durable.

Mais la grande joie de ce chantier fut une surprise : il provoqua des rencontres improbables avec de nombreux villageois jusqu’ici mal connus. Travailler au mur bordant l’espace public a attiré des pierres vivantes et précieuses : les habitant du petit hameau. Tous concernés ! À pied, en vélo, en auto, seul ou en couple, tiré par son chien ou poussant sa tondeuse, chacun s’arrête et commente. Le temps qu’il fait – pour entrer en conversation – la technique utilisée – pour les plus audacieux – l’embellissement de la commune, pour tous. Au pied du mur, on se parle. Au début, nous avons reçu quelques conseils goguenards. Allions-nous tenir plus d’une journée ? Puis deux enfants qui passaient par là sont venus nous aider… Et finalement les langues se sont déliées : nous avons loué le savoir-faire stupéfiant des anciens, et envisagé des projets d’avenir pour la commune : fleurissement, exposition, concert… Le mur est devenu un pont, prétexte pour se connaître, se confier, évoquer la beauté d’un petit bout de la douce France auquel les habitants sont viscéralement attachés.

J’en suis revenu avec les mains un peu meurtries, mais le cœur en fête. Et, au prochain coup de blues, bien décidé à me retrousser les manches. »