Qu’est-ce que tu lis pour les vacances ?

Gérard Langlois Meurinne, psychiatre, psychothérapeute et membre du CEH propose régulièrement la « chronique du Mycelium », réflexion axée sur l’écologie humaine. Il propose aujourd’hui une liste de lectures à découvrir sous le soleil de l’été !

Les vacances ? Pas tout de suite certes, mais peut-être sont-elles en préparation pour vous ? Le temps est donc venu de vous proposer des pistes de découvertes. Les textes que j’ai choisis (ou qui m’ont choisi ?) disent autrement ce que j’essaye de dire dans mes chroniques. Ils tissent le même fil d’humanisation (le chemin de l’homme depuis son origine) et donc de personnalisation qui, à mon sens, caractérise l’étape actuelle de l’humanisation.

Dans cette liste, aucune hiérarchie, aucun classement, pas de préférence. Pas même d’appréciation littéraire. Oublions tout cela. Abordons ces textes avec le regard et le cœur vierge.

Certains sont des livres que j’ai lus il y a bien longtemps, d’autres sont très récents. À travers eux, j’honore leurs auteurs et j’essaye d’honorer les futurs lecteurs. Je vous invite donc à des  rencontres suivies, je l’espère, de partages.

 

L’idiot de Fiodor Dostoïevski

Je viens de relire L’idiot du grand Dostoïevski pour la troisième fois.  J’y retrouve les sensations de mes 20 ans – je suis donc fidèle à moi-même – et j’en éprouve de nouvelles – j’ai donc heureusement évolué. Cela me comble. Proximité avec le prince Mychkine, « l’idiot » qui, bien sûr, ne l’est pas, être inouï qui a conservé la sincérité et l’émerveillement de l’enfance. Tous, jeunes et vieux, hommes et femmes, généraux et parasites, sont d’abord surpris, puis attirés par lui, puis deviennent méfiants (« peut-on faire confiance à tant de candeur ? »), parfois jaloux ou bien encore moqueurs. Le prince devient, malgré lui, pour ces âmes torturées qui se confient à lui, qui se confessent même, une sorte de « thérapeute ».

En fin de compte, il « révolutionne » la société dans laquelle il est arrivé et dont il révèle les beautés cachées par sa profondeur, son absence de jugement et sa sincérité. Je me suis dit : « c’est une sorte de figure « christique » descendue sur terre, tant il incarne l’amour et la vérité ». Thème cher à Dostoïevski. On le retrouve en effet dans Les frères Karamazov, dans l’épisode de la légende du grand inquisiteur. En voici un bref résumé : « En Espagne, à la fin du Moyen-Âge, un homme prétend être Jésus. On amène alors cet homme devant Torquemada, le terrible et puissant grand inquisiteur, qui l’interroge longuement puis lui dit : en effet, tu es bien Jésus, mais tu resteras toujours en prison. Je ne peux prendre le risque de te libérer car tu serais beaucoup trop dangereux. L’Église et la religion sont devenues notre affaire à nous, ce n’est pas toi, c’est nous qui faisons l’histoire ».

L’idiot est dangereux en effet dans une société conventionnelle où il ne faut pas faire de vagues.  Bien sûr, il est accueilli dans un premier temps comme une heureuse surprise car il apporte de la fraîcheur et un renouvellement bienvenu. Presque tous en sentent le besoin. Les plus humbles sont les premiers car il les comprend, les écoute, leur rend leur dignité. Les femmes aussi, qui sentent en lui une sensibilité qui ne se cache pas derrière l’intellect. Et puis, à un moment donné, « cela devient trop ». Trop d’amour, trop d’authenticité, trop d’humilité. Tout cela est bien beau mais dérange les ambitions, les intrigues et bouleverse l’ordre établi. Alors en fin de compte, le prince Mychkine sera confiné à son image « d’idiot » et devra retourner à l’étranger, loin des siens. Histoire triste ? Non, plutôt histoire tragique et comme recommencée à toutes les époques. Mais rien n’est perdu : le prince poursuivra son destin original là où il sera. Et la société russe qui l’a reçue ne l’oubliera pas, il y a semé des graines dans les cœurs.

Notons que cette société tourmentée est à un tournant : elle est agitée par les questions politique (plus de libéralisme ?), identitaire (repli slavophile ou ouverture ?), féminine (améliorer la condition des femmes de plus en plus instruites), etc.

 

La cité de la joie de Dominique Lapierre

Vous le savez sans doute, la Cité de la joie est ce bidonville de Calcutta dont Lapierre a raconté l’histoire il y a trente ans : succès mondial, suivi d’un film que je n’ai pas vu. Qu’est-ce que j’y trouve et y retrouve ? Une leçon ou plutôt un rappel extraordinairement vitalisant qui me montre comment l’être humain peut être heureux, aimer et même faire la fête tout en vivant dans les conditions les plus effroyables de pollution, de promiscuité et de précarité matérielle et sanitaire. Les lépreux dansent, les culs de jatte font l’amour et ont des enfants. Les enfants soutiennent les vieux et ainsi de suite. Musulmans, hindous, chrétiens peuvent se détester et pourtant s’entraider en tant que voisins partageant le même sort. À qui faire confiance ? Et pourtant chacun se fait confiance ! Il n’y a pas de gouvernement ni de police. C’est donc la mafia locale qui contrôle tout. Mais figurez-vous qu’en cas de désastre (inondations), c’est encore la mafia qui organise – et plutôt très bien – les secours. Le jeune prêtre français et le jeune médecin américain qui ont eu l’audace de vivre avec ces déshérités découvrent « en même temps » (j’insiste) l’horreur et l’émerveillement du dénuement, de la maladie, du handicap et du dévouement, de la joie, de la vie qui se régule, qui renaît constamment. Quel chemin d’humanisation !

 

À bras ouverts, une aventure en humanité de Tugdual Derville

Livre récent (2017) racontant la naissance d’À Bras Ouverts et ses quelques 35 ans de d’histoire. « À Bras Ouverts » a été créée par Tugdual et son cousin pour offrir week-ends et vacances à des enfants, puis des adolescents, handicapés. En fait, je vous suggère de lire ce livre comme un roman. Histoire tellement inattendue dès l’origine, histoire de rencontres, de « romances » mêmes car ces rencontres changent la vie des uns et des autres. Chemins de vie inattendus où l’aidant devient l’aidé et réciproquement, sans oublier ses rôles et ses responsabilités. Figures ordinaires devenant extraordinaires auxquelles on peut s’identifier comme dans un roman.

Sans compter l’aventure collective et institutionnelle demandant constamment des discernements : comment grandir, comment se pérenniser dans un monde normalisé sans perdre ni la flamme ni le sens, ni la joie et sans jamais minimiser la difficulté ?

 

L’art de perdre d’Alice Zeniter

Paru l’année dernière, prix Goncourt des lycéens, ce livre raconte avec force et pudeur la vie d’une famille kabyle pendant la guerre d’Algérie puis obligée de s’exiler en 1962 en France car déclarée harki sans l’avoir choisi. Histoire prenante et cruelle se déroulant sur trois générations, histoire très personnelle mais emblématique de celle de milliers d’autres familles. L’auteure, la petite-fille d’Ali, le grand-père kabyle, sans jamais juger ou défendre quiconque, raconte avec tendresse l’histoire des siens, devenant un peu plus français à chaque génération, sans jamais oublier le bled perdu et souvent rêvé.

L’art de perdre… c’est donc l’art de lâcher, parfois dans la douleur et la tristesse, pour s’ouvrir à un ailleurs, afin de se retrouver et même de se ré-enraciner. Alice Zeniter s’inspire de la poétesse Elisabeth Bishop qui décline « l’art de perdre » comme une vieille sagesse que nous oublions souvent :

 

Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître ;

tant de choses semblent si pleines d’envie
d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.

Perds chaque jour quelque chose. L’affolement de perdre
tes clés, accepte-le, et l’heure gâchée qui suit.


Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

Puis entraîne toi, va plus vite, il faut étendre
tes pertes : aux endroits, aux noms, au lieu où tu fis
le projet d’aller. Rien-là qui soit un désastre.

J’ai perdu la montre de ma mère. La dernière
ou l’avant-dernière de trois maisons aimées : partie !


Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

J’ai perdu deux villes, de jolies villes. Et, plus vastes,
des royaumes que j’avais, deux rivières, tout un pays.
Ils me manquent, mais il n’y eut pas là de désastre.

Même en te perdant (la voix qui plaisante, un geste
que j’aime) je n’aurai pas menti. À l’évidence, oui,
dans l’art de perdre il n’est pas trop dur d’être maître
même s’il y a là comme – écris-le ! – comme un désastre.

 

                                                                                            Elizabeth Bishop

 

*** 

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