Approche interculturelle de l’intégration

Marie Desjars de Keranrouë, consultante en interculturel, gère des projets interculturels depuis 17 ans. Elle a notamment travaillé sur des projets d’inclusion en Seine-Saint-Denis et donné des formations pour les travailleurs sociaux s’occupant de migrants. Cet article est issu du livre « Société de Bien Commun, pour changer la donne à hauteur d’homme ».

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FRANCE, TERRE DE MIGRATIONS

La France est une terre de migrations. Celles-ci ont commencé à se développer au cours du XIXème siècle et ont considérablement augmenté au XXème siècle pour des raisons économiques et politiques. Différentes vagues successives sont arrivées des pays européens, puis des anciennes colonies françaises. Compte tenu de l’expansion économique, la France a bénéficié de main d’œuvre peu chère durant des années et s’est intéressée à faire venir des centaines de milliers de personnes pour participer au développement industriel. Plus tard, la loi sur le regroupement familial a permis à ces personnes de faire venir leur famille en France. En parallèle, les conflits ou situations politiques diverses, à la suite de la décolonisation, ont développé en France des arrivées conséquentes de personnes issues des anciennes colonies. Enfin, ayant traditionnellement une vocation de pays d’asile politique, la France s’est attachée à accueillir les réfugiés politiques des guerres dans le monde, l’exemple le plus récent étant celui de l’Irak et de la Libye.

SE FORMER POUR S’ADAPTER : AU DÉPART ET À l’ARRIVÉE

Conséquence de la mondialisation, de nombreux salariés partent à l’étranger pour y travailler. Dans ce cadre, les entreprises internationales offrent des formations interculturelles aux expatriés afin qu’ils s’adaptent à la culture dans laquelle ils vont vivre temporairement.
La France ne dispose pas de tels dispositifs pour permettre aux personnes d’origine étrangère de s’adapter au contexte local. De nombreux circuits administratifs et associatifs permettent de prendre en considération l’accueil de ces personnes mais il n’existe pas encore de structure reconnue qui choisisse de mettre à la disposition des personnes d’origine étrangère des formations interculturelles et culturelles permettant de mieux connaître les codes culturels français et de participer ainsi leur insertion en France, telles celles dispensées aux cadres d’entreprises internationales.

On peut se demander pour quelle raison de tels dispositifs ne sont pas développés sur le territoire français. Si l’on regarde les rapports des différentes et précédentes positions des partis de droite et de gauche (en excluant les extrêmes), les politiques parlent de politique d’intégration. Or, j’ai pu remarquer durant mes formations que certains avaient opéré un glissement sémantique entre « intégration » et « insertion ». Insertion sociale, insertion économique… Insère-t-on une personne dans un groupe comme une clé dans une serrure ou intègre-t-on une personne dans une communauté ? Ces transformations de vocabulaire ne me semblent pas neutres et correspondent peut-être à la volonté d’une imposition du multiculturalisme où toutes les cultures se côtoient comme dans les pays anglo-saxons. Or la tradition politique française est de parler d’intégration, intégration culturelle notamment. Ce n’est pas pour rien que l’OFII a été créé, Organisme Français de l’Immigration et de l’Intégration. Et non de l’insertion. D’autre part, avec la montée de l’extrême-droite, on peut aussi se demander si le débat sur une culture ou une identité nationale n’est pas devenu tabou : nos décideurs politiques semblent frileux quand il s’agit d’assumer une culture nationale face à des flux migratoires importants et tenter de la faire connaître pour permettre aux personnes ressortissantes des migrations de s’y adapter. Toute la finesse sera de parler d’intégration et non de convoquer le terme assimilation qui ne prend pas en compte les spécificités culturelles des arrivants, voulant les gommer. Tel n’est pas notre propos. Entre « assimilation » et multiculturalisme, il y a l’intégration respectueuse des identités de chacun dont celle de la France. Enfin, la problématique des réalités budgétaires et économiques peut être soulevée. Si telle ou telle entreprise injecte de l’argent dans une formation interculturelle sur le Maroc ou la Chine pour ses salariés, elle le fait pour que celui-ci s’adapte au mieux dans un contexte donné pour réussir son travail. Mais qu’en est-il des politiques de l’État qui n’allouent aucune enveloppe budgétaire pour des formations interculturelles France en direction des ressortissants des migrations ? Accepteraient-ils de prioriser cette proposition afin d’œuvrer au bien commun de la France, c’est-à-dire une altérité et une reconnaissance de chacun en bonne intelligence sur le territoire français ? C’est ce que nous souhaitons absolument.

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CONSCIENTISER SES PROPRES CODES CULTURELS POUR COMPRENDRE CEUX DU PAYS D’ACCUEIL

Le prérequis de ces actions est aussi de positionner ces personnes, pour la plupart en difficulté d’insertion, comme une personne digne, avec une histoire personnelle (et donc culturelle) et de lui faire conscientiser ses propres codes afin de participer à son épanouissement et à son insertion en France. Ces actions doivent permettre aussi aux formateurs, aux bénévoles, de s’enrichir de leurs apports culturels et de leur histoire. Les modules de formations interculturelles et culturelles ont comme objectif premier de participer à l’insertion tout en permettant un enrichissement mutuel des personnes en présence, en faisant résonner ces mots de Saint Exupéry : « Si tu diffères de moi, loin de me léser, tu m’enrichis »

Il y a quelques années, je travaillais pour des femmes issues de l’immigration qui vivaient en France depuis environ vingt-cinq ans, dans une banlieue du 93. Le groupe de femmes avec lequel j’étais en lien comportait  dix-huit nationalités différentes et prenait des cours de français langue étrangère. Chaque femme habitait dans une tour spécifique et ne communiquait pas spécifiquement avec les autres, bien qu’habitant la même ville. Afin de les faire se rencontrer et s’insérer, nous avons décidé de leur faire parler de leur propre culture et de la culture française. Pour s’ouvrir à cette culture française, nous avons développé une méthodologie autour des cinq sens permettant d’échapper aux difficultés de la communication verbale.
Cinq ateliers de connaissance mutuelle en explorant le goût, l’odorat, le toucher, la vue et l’ouïe, a permis à chacune d’entre nous de rentrer dans la culture de l’autre et d’en comprendre quelques-unes de ses représentations. Après cette découverte mutuelle, nous avons conclu notre année en emmenant notre groupe d’une soixantaine de femmes dans un village de Picardie, à Saint-Valéry-sur-Somme, avec quelques accompagnateurs. Au lieu de leur expliquer de façon rationnelle, cartésienne, l’histoire de France, l’environnement, la géographie, etc., nous les avons fait rentrer dans une dynamique de découverte sensorielle de l’environnement et de la région. Partir du corps, des sensations, de la beauté, pour arriver à une certaine compréhension intellectuelle de la culture présentée.  Par exemple : la couleur des pierres dans l’architecture, comment sont faites les maisons, les rues, leurs significations. Et les femmes remarquaient les diverses spécificités de chaque bâtiment, les couleurs automnales, les comportements des habitants, la nourriture vendue sur place.  Cette méthode des cinq sens permet de mieux écouter, regarder, comprendre mes voisins, mon environnement et le pays dans lequel j’habite. À partir de là, nous avons pu raconter l’histoire de ce pays dans lequel elles vivaient. Transmise de façon charnelle, incarnée, il était beaucoup plus facile pour elles de se l’approprier.

Ces actions d’appropriation de sa propre culture et de la culture française ne se substituent pas aux remarquables aides qu’offrent de nombreux bénévoles et associations pour l’accompagnement administratif et linguistique des immigrés. Elles ont aussi besoin d’action de plaidoyer pour leur prise en charge. Ces modules sont complémentaires des actions nommées ci-dessus et se proposent de compléter le dispositif d’aide de façon harmonieuse.

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JE, TU, NOUS

« Des années de recherche m’ont appris que la vraie difficulté n’est pas de comprendre la culture de l’autre mais de comprendre la mienne. » Edward. T. Hall

Reconnu pour ses travaux interculturels sur la gestion du temps et de l’espace, Edward. T. Hall nous enseigne que la rencontre avec l’autre, de culture différente, nous interroge en permanence sur celle que nous représentons. L’axe de mes modules de formations commence aussi toujours par le triptyque de la rencontre d’un JE, avec son histoire visible et invisible, avec un TU (idem) pour faire un NOUS.

Ce NOUS, c’est la communauté vivante en France avec ses différences culturelles assumées souhaitant vivre en paix sur le territoire. Positionner la personne d’origine étrangère comme une personne digne, avec son histoire, nous questionne aussi toujours sur la nôtre. Les modules interculturels permettent de donner des pistes de compréhension des univers culturels autour de la gestion du temps, de l’espace, de l’autorité, de la communauté permettant ainsi une meilleure compréhension des uns et des autres. Offrir des modules culturels et interculturels à ces personnes est assurément un axe d’amélioration pour les personnes en elles-mêmes, leur donnant des outils de compréhension et d’insertion, ce qui bénéficie à la société toute entière.
Ainsi, il serait bon, pour participer à l’insertion des personnes issues des migrations, de proposer de développer les modules suivants :

• Des formations interculturelles pour les personnes accueillant les migrants en lien avec des formateurs natifs, dans une approche croisée ;

• Des formations interculturelles pour les migrants sur la France ;

• Des modules de formations culturelles adaptées aux migrants en prenant en considération la question de la langue française.  95% de nos communications passant par le non verbal, il conviendrait de mettre à profit une méthodologie d’appréhension des codes culturels français à partir des cinq sens ;

• Des sorties culturelles pour les migrants à partir d’une méthode de découverte sensorielle afin de favoriser leur capacité à appréhender le territoire.
L’interculturel (« entre cultures ») opère ainsi une démarche d’adaptation mutuelle des parties représentées afin d’éviter tout stéréotype et tout préjugé et favoriser une coopération constructive. Nous espérons que les politiques français s’empareront de ces propositions afin de placer l’humain au cœur de leurs problématiques, fidèles à leur vocation de terre d’accueil et œuvrant ainsi au bien commun.

 

>> Pour approfondir cette réflexion sur la Société de Bien Commun, cliquer ici. <<

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Comment faire advenir une Société de Bien Commun ? Cette question passionne le Courant pour une écologie humaine, qui lance le premier volume d’une collection dédiée à la recherche des conditions et des moyens nécessaires pour faire émerger cette société. Pour changer la donne, à hauteur d’homme.

 

Sources des images de cet article

Les banlieues – C’est pas sorcier : https://www.youtube.com/watch?v=7_c3_E7Q7go
Jeunes de cités : entre espoir et révolte – Reportage choc 2015 : https://www.youtube.com/watch?v=hf6NG3NdGOE

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Courant pour une écologie Humaine

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