Autour de l’enfant, coopérer

Cette contributrice, mère de famille nombreuse, souhaitait, au départ, donner de son temps bénévolement auprès des plus démunis. Après une reprise d’étude en « médecine préventive de l’enfant » et un stage en Protection Maternelle et Infantile (PMI), elle accepte d’y rester, consciente du manque de médecins dans ce secteur, et devient salariée du conseil départemental. Entrevue avec une passionnée.
Cet article est issu du livre « Société de Bien Commun, pour changer la donne à hauteur d’homme ».

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JE NE POUVAIS IMAGINER…

Je ne pouvais imaginer, il y a vingt ans, lorsque j’ai décidé de travailler en PMI, que mon travail de médecin serait celui que j’exerce aujourd’hui. Le monde, la société, les familles, l’environnement ont tellement changé !

Je travaille dans un secteur prioritaire soit pour des consultations médicales, soit dans les écoles maternelles ou dans les crèches. La PMI dépend du Conseil Départemental.

LA PMI, POUR LES FAMILLES SOUVENT DÉMUNIES

Le médecin de PMI a un rôle de prévention et de promotion de la santé ainsi que de protection des enfants de moins de 6 ans. De plus en plus de familles démunies, isolées, immigrées, en difficulté – quelle que soit cette difficulté – font appel aux services de la PMI. Par ailleurs, les maternités et les sages-femmes nous alertent de plus en plus souvent au sujet de situations difficiles pouvant nuire au développement du bébé. Il faut donc travailler avec la famille pour que l’enfant ait un développement physique harmonieux, et que son développement psychique soit « sécure ». Bien sûr, certains enfants vont bien mais on sait que beaucoup d’enfants carencés, avec un potentiel normal au départ, se retrouvent en IME (Institut médico-éducatif qui accueille les enfants et les adolescents souffrants de handicap intellectuel) n’ayant pas trouvé dans leur environnement ce qu’il fallait pour développer leurs compétences…
Un enfant carencé ne peut se sentir aimé et se développera avec des difficultés parfois non récupérables… Le suivi des enfants est donc indispensable dès le plus jeune âge, parfois même avant la naissance afin de prévenir les carences, la maltraitance, les problèmes médicaux, dans des familles souvent fragiles.

UNE NÉCESSITÉ DE FORMATION PERMANENTE

Ce travail demande d’abord une formation très pointue et à renouveler fréquemment. Certaines recherches, auxquelles participe la PMI, sont menées notamment sur la souffrance psychique du bébé carencé. Il faut donc trouver le temps de se former – point très difficile vu notre charge de travail – d’autant que les moyens financiers sont souvent insuffisants pour développer cet aspect de notre métier.

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UN MÉTIER EN INTERRELATIONS

Nous ne pouvons travailler seuls pour mener notre mission. Nous travaillons avec les services sociaux (assistantes sociales, éducateurs…), l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance), l’hôpital bien sûr, les mairies (pour les écoles et les crèches) et la justice, parfois. Nous devons mutualiser les compétences de chacun, travailler en réseau, tout en nous appuyant sur les compétences des parents et du bébé. Cette coopération est parfois très insuffisante et incomplète ; certaines décisions peuvent être prises en totale contradiction avec l’intérêt de l’enfant.
Un exemple me vient en évoquant cette problématique. Celui d’une famille africaine de trois enfants : un petit garçon H., une fille J. et une plus petite G., de 3 ans 1/2.

Quand H. avait 4 ans, j’ai été appelée à l’école : la directrice m’a prévenue que la mère était partie en Afrique pour 3 semaines, laissant ses  deux enfants seuls à la garde d’une mineure. La directrice venait de découvrir cette situation dont personne n’avait été informé. H. était perdu, très fatigué, un peu déshydraté, les lèvres complètement craquelées. L’école et la PMI ont donc fait chacune une IP (Information Préoccupante pour dire que les enfants sont peut-être en danger). C’était en 2012. Rien n’a bougé jusqu’en 2015, date à laquelle le juge a enfin ordonné une enquête. De fait, avec le temps, H. était de plus en plus en difficulté et malgré les interventions répétées des services sociaux (assistantes sociales, PMI…) qui demandaient au juge des enfants de prendre les décisions nécessaires pour la fratrie, rien ne se produisait. En 2016, j’ai repéré en maternelle la petite dernière, G., au comportement très perturbé et ai,  à plusieurs reprises, demandé à la mère de venir me voir en consultation.  Cette petite est arrivée en janvier, très faible. J’ai dû la faire hospitaliser le jour même dans un état gravissime, ses jours étaient en danger avec de très lourdes lésions internes. Elle avait été battue et brûlée.

En saisissant la justice le lendemain matin, on m’apprenait que le juge venait, une heure avant, de clore le dossier de H. en préconisant une simple aide éducative (AE, soit environ 2 à 3 heures par mois faute d’éducateur et de moyens). Il a fallu attendre huit jours pour rouvrir le dossier et mettre les deux plus grands à l’abri d’une mère maltraitante. La mère est en prison et les trois enfants en foyer de l’ASE.
Dans ce cas précis, les décisions prises ont été contraires à l’intérêt de l’enfant. Il aurait fallu intervenir en 2012 pour H., peut-être avec une AEMO (Aide Educative en Milieu Ouvert : un éducateur « judiciaire » vient au domicile régulièrement pour aider les parents en difficulté éducative). C’est une mesure judiciaire, contrairement à l’aide éducative, qui peut être demandée par des parents, assistants sociaux, ou médecins.  Si cela avait été fait, il est probable que G. n’aurait pas connu son supplice et sa mère ne serait pas en prison….
C’est difficile de résumer une telle situation. Les interventions de chacun sont assez complexes et j’ai un peu de mal à ne pas être trop « technique ».
Il existe de nombreuses associations avec lesquelles nous pouvons être en lien : les associations caritatives traitant les besoins de première nécessité, celles qui luttent contre l’isolement (« Marraines et Vous » par exemple), celles qui apportent un soutien à la parentalité (Marthe et Marie) et de nombreuses autres pour soutenir les parents dans l’éducation de leurs enfants (groupe de paroles, accueil parents-enfants, écoles des parents, etc.).

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DE GRAVES DYSFONCTIONNEMENTS

En plus de la formation insuffisante (médecins, juges pour enfant, éducateurs, maîtres d’école), les moyens financiers manquent cruellement. Nous n’arrivons plus à mener nos missions, pour des familles de plus en plus en demande d’aide ; nous n’avons pas suffisamment de contact avec les différents acteurs de la protection de l’enfance (je n’ai jamais pu discuter avec un juge pour enfant…). Les associations, souvent bénévoles, manquent de moyens financiers, de liberté d’action (un exemple : il est impossible au Conseil départemental de faire la promotion d’une association confessionnelle, pourtant ouverte à tous) et ont trop de contraintes administratives. Toutes ces difficultés empêchent souvent une coopération efficace, pour le bien de l’enfant. L’école a elle aussi du mal à être efficace dans son rôle premier qui est l’éducation, pour les enfants de 3 à 5 ans que nous suivons. C’est pourtant à ce moment-là que les enfants sont encore malléables alors que nous voyons dans nos maternelles de plus en plus de difficultés. Il y a une grande urgence éducative.

Les enfants vivent dans ces zones prioritaires, parfois seuls avec un parent parlant peu le français. Ils n’ont souvent aucun cadre éducatif  (il m’arrive tellement souvent d’apprendre que les bébés de quelques mois sont toutes la journée devant la télévision), connaissent la violence, ne savent pas jouer… Le modèle de la famille a volé en éclat et l’enfant connaît la malbouffe, le coca (une mère vient toujours me voir avec sa bouteille de coca dans la poussette de son enfant et la sort régulièrement pour boire elle-même tout en l’interdisant à l’enfant devant moi !), la télévision et les jeux vidéo (beaucoup de parents sortent leur téléphone portable pour le bébé que je vais vacciner « il aura moins mal » me dit la mère !). Dès que l’enfant a 2 ans 1/2 ou 3 ans, il peut aller à l’école et quelques mois plus tard le médecin est appelé pour voir cet enfant : agité, violent souvent, incapable de se concentrer. Les parents qui, bien souvent, n’ont pas eu de repère, de modèle familial, ne comprennent pas pourquoi l’école ou le médecin ne peut résoudre le problème. Les CMP, les CAMSP, avec qui nous travaillons sont saturés d’enfants ayant des troubles du comportement dès leur plus jeune âge. Mais faute de moyens pour embaucher plus de médecins, les délais sont effrayants et les enfants bien souvent partiellement déscolarisés… Donc retour chez eux et à nouveau, violence, télévision, coca…

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QUELQUES CAUSES PERÇUES

Les raisons des dysfonctionnements me semblent assez claires : services de justice surbookés, n’ayant pas le temps de nous recevoir et mal formés sur les questions de maltraitance des enfants, ce qui ne permet pas d’appréhender rapidement un problème pour protéger l’enfant.  À mon avis, il faudrait pouvoir se rencontrer une à deux fois par an.

Les écoles maternelles ne remplissent plus leur rôle, devant des classes entières d’allophones perdus et d’enfants dont la vie familiale est totalement perturbée. Peut-on d’ailleurs encore parler de famille ?
Les enseignants sont accaparés par des problèmes pour lesquels ils ne sont pas formés.

Les enfants ont de moins en moins accès à la culture : la plupart ne connaît ni les bibliothèques ni les visites culturelles, n’a jamais reçu un ami à la maison, ne sait pas jouer à un jeu de société (c’est mon cheval de bataille pour apprendre à vivre en famille ou à plusieurs !). La télévision fonctionne jour et parfois nuit, le téléphone pollue même les plus petits…

Je me souviens d’un petit, D., 4 ans, qui les quinze premiers jours semblait ne pas souffrir à l’école, puis s’est mis à s’agiter, hurler, taper les autres, mordre la maîtresse, faire tomber une armoire, jeter les tables, etc. Il a été déscolarisé quelques mois et après Noël est revenu. Même comportement. Je suis allée à certaines réunions à l’école (équipes éducatives) en présence des parents incrédules de ce qu’il se passait à l’école car à la maison tout allait bien. J’ai décidé en début d’été de faire venir les parents et D. en consultation médicale. C’était le jour de la rupture du jeûne du Ramadan et tout le monde était en habit traditionnel. J’ai réalisé alors que cette famille vivait selon les coutumes de leur pays, isolés en France depuis 2 ans, sans amis ni proches, et que l’école devait être lunaire pour ce petit D. habitué à la brousse et à la vie dans une grande famille. Il a été exemplaire et calme pendant la consultation sous le regard assez dur de son papa très patriarche enturbanné et de sa mère très effacée. J’ai proposé à la famille pour la rentrée suivante d’aller au CAMPS dans un petit groupe de  six enfants ne pouvant pas se faire au rythme scolaire normal. Ce fut le plus grand succès de ce groupe ! On en parle encore comme un exemple. L’arrivée de D. fut très difficile comme à l’école mais en cinq semaines, son comportement s’était adapté. Cet enfant, comme beaucoup d’enfants de ces quartiers prioritaires, ne pouvait comprendre ce qu’il faisait en classe, ses parents continuant à vivre comme « au pays » mais sans « le pays » !
Les maternelles sont pleines d’enfants de ce style, mais aussi d’enfants carencés, d’enfants ayant une vie familiale instable, monoparentale sans moyen, etc. Les maîtres ou maîtresses ne peuvent agir, ignorant souvent le contexte de leurs petits élèves.

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LES SOLUTIONS EXISTENT

De nombreuses associations existent pour aider les parents tellement démunis. Les crèches pour les enfants de moins de 3 ans existent bien mais, faute de places, les parents ne peuvent y laisser les enfants pour aller aux groupes d’alphabétisation, aux groupes de paroles etc.

Des écoles comme celles de la Fondation Espérance banlieues pourraient se créer dans toutes les grandes villes mais les moyens manquent.
Tant et tant de gens sont conscients de tout cela, tant et tant sont prêts à aider bénévolement, mais pour y arriver il faut réellement être convaincu de l’urgence à développer tous ensemble nos compétences et le plus tôt possible, afin que « nos » familles ne se gangrènent pas chaque jour un peu plus.

Je suis malheureusement parfois obligée de faire une demande de protection pour un enfant ou une fratrie, potentiellement en danger ou déjà maltraité, et qui sera alors placé dans une famille d’accueil ou une pouponnière. Mais il serait tellement préférable qu’avec tout ce qui est à notre portée nous puissions travailler en amont, en commun, en nous appuyant sur la compétence de chacun !
L’enfant est l’avenir de la société, c’est l’adulte de demain. Et selon moi, il faut donc tout faire pour soutenir la famille ! La complexité de la situation est telle que cette question touche de très nombreux domaines : celui de la famille en priorité, de la culture, de l’éducation, de la santé, de la justice, du logement, du travail… Le service de PMI met tout en œuvre pour soutenir les familles,  à sa mesure.

 

>> Pour approfondir cette réflexion sur la Société de Bien Commun, cliquer ici. <<

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Comment faire advenir une Société de Bien Commun ? Cette question passionne le Courant pour une écologie humaine, qui lance le premier volume d’une collection dédiée à la recherche des conditions et des moyens nécessaires pour faire émerger cette société. Pour changer la donne, à hauteur d’homme.

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Courant pour une écologie Humaine

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