Créer : une nécessaire interdépendance

AugustinFR_RS
Dans le cadre du parcours de form’action Cap 360°, nous avons abordé le thème « créer ». Si nous pouvons dire qu’à un certain niveau, nous sommes tous créateurs, il est évident que ça n’est pas en partant ex nihilo. Augustin Frison-Roche, 28 ans, artiste peintre et sculpteur, approfondit pour nous cette notion d’interdépendance.

 

Trois niveaux d’interdépendance

Le terme de création a évidemment un sens très spécifique dans mon métier. La création artistique, que l’on pourrait définir comme la création orientée vers le Beau (avec une majuscule pour éviter la confusion avec l’esthétique, conception appauvrie et désacralisée du Beau), n’en présente pas moins un certain nombre de points communs avec la création en général.
Contrairement à une idée reçue, qui associe et valorise la solitude, l’indépendance et l’individualisme dans le domaine de l’art (artiste maudit, vision romantique), il m’est apparu que la fécondité de mon parcours ou de mon travail dépendait avant tout de la capacité à accepter une relation d’interdépendance avec la tradition, les autres artistes et l’histoire de l’art.
Je n’irai pas beaucoup plus loin dans le maniement des concepts, cela fait longtemps que j’ai renoncé à ce mode d’expression appris à grand peine en hypokhâgne et en khâgne. Pas de plan en trois parties, trois sous parties donc, mais plutôt trois expériences concrètes qui me permettront de clarifier ces trois niveaux d’interdépendance dont je parlais plus haut.

 

Réinventer l’apprentissage

Après une scolarité passée à dessiner et des études de lettres, j’ai choisi de me consacrer entièrement à l’art et d’en faire mon métier. Je me suis naturellement tourné vers les Écoles des Beaux-Arts. Une brève expérience, de nombreux témoignages, et quelques lectures sur le sujet m’ont très vite amené au triste constat qu’il n’existait plus d’enseignement véritable en la matière, les Beaux-Arts en France ayant renoncé à toute forme d’apprentissage au profit d’une approche exclusivement conceptuelle et financière de ce métier, bien éloignée de l’art en fait. J’ai par ailleurs fait la connaissance d’un peintre formé aux Beaux-Arts de Bruxelles avec lequel nous avons voulu recréer, réinventer l’apprentissage en peinture, hors du système actuel et selon les moyens que nous avions à notre disposition, à savoir de la bonne volonté, le désir de transmettre pour l’un, celui d’apprendre pour l’autre. Nous avons pris pour modèle le système de l’apprentissage qui prévalait avant la création des Beaux-Arts, le système de l’atelier avec un maître et des apprentis travaillant ensemble pendant plusieurs années. Mais si l’histoire nous apportait une matière, une expérience, il n’était pas pour autant question de reproduire à l’identique le fonctionnement d’un atelier du XVIème siècle. Cela pour l’excellente raison que le monde d’aujourd’hui n’est pas celui de Rubens (mentalités, marché de l’art, etc) et afin d’éviter certains écueils propres à ce fonctionnement. Nous nous sommes donc appuyés sur la tradition et la connaissance du passé pour créer une formation alternative, novatrice et adaptée au monde contemporain.

 

La relation maître / apprenti
Dans le cadre de mon apprentissage qui a duré environ trois ans, j’ai pu faire l’expérience du caractère indispensable des liens entre les artistes et d’une manière générale entre professionnels d’un même métier. Dans l’apprentissage tout d’abord, le lien plus fort qui existe entre le maître et l’apprenti permet d’aller plus loin et plus vite que la configuration plus scolaire et plus distante : professeur/élève. Il n’est pas question de remettre ici en cause l’enseignement magistral qui trouve toute sa place dans le cursus scolaire et dans le rapport adulte/enfant. Mais le travail en commun et la discussion qui remplacent le cours magistral dans l’apprentissage poussent l’apprenti à apprendre de manière active et le maître à avoir un travail exigeant et une pensée cohérente. Cette interdépendance entre maître et apprenti évite toute facilité artistique et tout confort intellectuel de la part de l’un comme de l’autre, elle stimule l’apprentissage et la créativité. La principale difficulté a été la nécessité de faire preuve de beaucoup d’humilité. Humilité de l’apprenti qui doit accepter de recevoir un savoir qu’il n’a pas, accepter l’autorité, accepter des choix et des travaux qui ne lui appartiennent pas. Humilité du maître qui doit accepter de laisser intervenir l’apprenti sur son propre travail, de reconnaître les qualités particulières et les progrès, de lui confier des étapes importantes, etc.
Ce lien reste par la suite d’une grande importance, même une fois l’apprentissage terminé. Loin de considérer qu’un artiste est plus fécond dans sa solitude (suivant la vision très romantique entretenue par beaucoup d’artistes), je pense que le regard critique d’un autre professionnel ou le travail en commun sur des projets qui dépassent les capacités d’un seul artiste permet d’éviter un certain confort artistique, des faiblesses, et un manque d’ambition artistique. Ainsi je continue à montrer presque systématiquement mon travail à mon maître, à lui demander son avis (même si je ne le suis pas forcément), à travailler avec lui sur des projets communs. Et comme ce n’est pas uniquement affaire d’expérience (beaucoup d’artistes finissent par se répéter !) j’apporte un regard critique sur son travail également. Il y a un adage qui résume bien cette démarche et qui vaut pour toute forme de création : « seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ».

 

La connaissance vient de la tradition

Finalement, cette notion d’interdépendance est en fait constitutive de la création artistique. Car on n’invente aucune forme ni aucune couleur, pas plus que l’on invente des mots lorsqu’on est écrivain mais seulement un ensemble de phrases qui forme un poème ou un roman. Une œuvre d’art fonctionne de la même manière et nécessite de prendre conscience qu’il n’existe pas de création qui ne se fonde sur des images préexistantes. On ne crée rien ex nihilo, toutes les formes et les couleurs sont dans la nature et utilisées depuis toujours par l’homme dans ses créations. On ne saurait se passer du travail effectué par des générations d’artistes, et de l’enseignement qu’ils nous donnent à travers leurs œuvres. Car paradoxalement, la capacité de renouvellement vient toujours de la connaissance de la tradition (je ne dis pas la répétition !). C’est en découvrant les fresques médiévales d’une petite église bretonne que Gauguin a révolutionné l’approche de la couleur et de la composition usée par des siècles d’académisme et un impressionnisme qui n’en finissait plus de se répéter. La Sécession Viennoise dont le caractère novateur est incontestable, a été façonnée par la redécouverte de la céramique grecque antique, de l’estampe japonaise et de l’ornementation gothique, entre autres. Ce qui faisait dire à Dali que « seule la tradition est neuve ». Autrement dit, nous sommes dépendants de l’histoire de l’art pour en écrire une nouvelle page. La meilleure preuve en est l’impasse nihiliste dans laquelle se sont achevées la plupart des avant-gardes qui prétendaient créer en ayant fait « table rase du passé » et, actuellement, les mouvements conceptuels qui s’en réclament et ne créent plus rien, du moins rien qui n’ait à voir avec l’art.

 

Augustin Frison-Roche

Artiste peintre et sculpteur

À propos de l'auteur

Courant pour une écologie Humaine

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