Deux façons de construire l’unité dans les sociétés humaines

Pierre-Yves Gomez, économiste et co-initiateur du CEH, explique qu’il y a deux façons de construire l’unité au sein des sociétés humaines : l’une est positive et l’autre, négative. À nous d’être vigilant pour décrypter ces mécanisme. Cette intervention a été réalisée dans le cadre de la sixième soirée du parcours Form’action Cap 360° ayant pour thème « Construire l’unité ».

« L’anthropologie montre depuis des siècles qu’il ne peut y avoir d’unité sans un objet de cristallisation qui conduit les différents acteurs à se conjuguer, se coordonner, à partir d’un objet qui leur échappe. Il faut donc qu’il y ait un facteur de cristallisation dans une société : c’est cela qui va construire l’unité. Ce facteur peut être positif ou négatif.

Le projet : facteur positif de construction de l’unité

Le facteur de construction de l’unité peut être positif lorsque l’on a un projet participant au bien commun ou à l’intérêt de chacun. Ce projet qui va transcender chacun des groupes étant défini, une coordination va pouvoir s’organiser et une unité pourra émerger à partir de la définition et de l’atteinte de l’objectif fixé. Le projet, qu’il soit politique, social, économique ou personnel, permet de transcender les intérêts individuels.

Le bouc émissaire : construction de l’unité par le négatif

Il y a une autre façon de créer l’unité d’un groupe. C’est René Girard qui l’a mis en évidence dans une thèse célèbre. Il s’agit de l’unité créée par défaut : l’objet de transaction, l’objet transcendantal, l’objet qui nous permet de cristalliser le groupe, c’est un bouc émissaire.

Comment cela se passe-t-il ? Nous avons des désirs mais ces derniers se heurtent toujours aux désirs des autres. Nous désirons donc les mêmes choses, et plus nous désirons les mêmes choses, plus notre désir pour la chose désirée, y compris par l’autre, s’accroît. Il n’y a pas de désir individuel : notre désir est toujours lié à une société. Dès lors, un premier élément de cristallisation d’un groupe peut être de désirer les mêmes choses mais si l’on se met à désirer les mêmes choses, le risque est de ne pas créer l’unité mais plutôt la discorde et la violence. Pour l’empêcher, le groupe, spontanément, va désigner un bouc émissaire. Un des acteurs du groupe va être désigné comme le fauteur de troubles, celui par lequel la violence arrive. Toutes les violences interindividuelles – parce que les désirs ne seront pas satisfaits – vont se coaliser contre le bouc émissaire, vont le désigner comme le facteur du trouble et on va donc le tuer.

Voilà donc ce que démontre René Girard : paradoxalement, une façon de créer l’unité dans une société est le meurtre et la violence ; la violence dépassée par le meurtre d’une victime. Dans toute société primitive, il y a la désignation de ce bouc émissaire et sa mise à mort. Plus tard, la civilisation va mettre à distance le sacrifice : on va sacrifier des boucs émissaires symboliques.

 

Il y a donc deux façons de créer l’unité d’un groupe. Positivement en se donnant un projet, qui vient du latin projectus « jeter en avant ». On se jette en avant, on cristallise à partir d’un objet de transition positif. Ou négativement par la violence, parce que l’on désigne l’un d’entre nous comme le bouc émissaire, celui par qui le scandale arrive et celui qu’il faut tuer.

Quelques exemples

Prenons un exemple concret avec une entreprise. Une entreprise peut cristalliser les énergies à travers un projet qu’elle juge positif. Chacun va pouvoir trouver sa place au sein de ce projet. Cette même entreprise peut cristalliser l’énergie à partir d’un bouc émissaire : celui qui ne travaille pas assez bien, qui est sous-performant ; c’est l’exclusion du bouc émissaire qui va créer l’unité de ceux qui restent.
Dans la même entreprise, on aura à la fois des modalités créant l’unité positivement, par le projet, et aussi, parce que c’est anthropologiquement fondé, on aura cette violence collective qui nous fait désigner des boucs émissaires pour évacuer les tensions entre nous et trouver momentanément davantage de paix.

On peut trouver de nombreux autres exemples : le projet d’une nation construite sur la désignation d’une partie de la population comme bouc émissaire, comme on l’a connu et on le connait encore dans l’histoire. La famille, où il peut y avoir un projet collectif ou bien un parent considéré comme le « vilain petit canard », celui par qui le malheur collectif arrive.

Donc anthropologiquement, toute société est fondée sur cette double nature. La nature positive et lumineuse de l’unité et la nature sombre, ténébreuse de l’unité. Il faut savoir discerner dans nos comportements, et collectivement, le moment où, parce que l’unité positive n’arrive pas à être constituée, on va chercher des boucs émissaires pour trouver de l’unité négative, de l’unité par la violence, de l’unité par le sacrifice du bouc émissaire. C’est à nous de le trouver, en tant que citoyen, en tant que membre d’une famille et d’une collectivité et de savoir discerner ce moment où l’on ne sait plus dire positivement pourquoi nous sommes ensemble, et où l’on va trouver des moyens négatifs de nous unifier. »

 

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Courant pour une écologie Humaine

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