« Esclaves énergétiques » : invisibles mais pas dérisoires

Energie précieuseL’énergie abondante a permis dans bien des cas d’alléger massivement le travail humain. Encore une bonne raison d’utiliser avec prudence et tempérance les stocks limités dont dispose l’humanité.

LE TRAVAIL HUMAIN ALLÉGÉ

Dans le premier article de cette tribune « énergétique » nous avions d’abord fait un constat : fondamentalement l’économie a besoin d’énergie. Et c’est l’utilisation abondante des énergies fossiles qui a façonné le monde où nous vivons et permis l’enrichissement de l’homme. Bien sûr, l’économie a aussi besoin de personnes à employer. Pour mieux comprendre ce qui rend l’énergie si précieuse, il faut avoir aussi à l’esprit que l’énergie abondante a permis dans bien des cas d’alléger massivement le travail humain. Encore une bonne raison d’utiliser avec prudence et tempérance les stocks limités dont dispose l’humanité.

« La structure des sociétés actuelles est fondamentalement liée à l’abondance énergétique des énergies fossiles.»

Historiquement, l’énergie renvoie de très près à l’humain. Pendant très longtemps, les principales sources d’énergie exploitées par l’homme ont été humaines (esclaves, ouvriers…) ou animales (bœufs, chevaux…). La structure des sociétés actuelles est fondamentalement liée à l’abondance énergétique qu’a permis la redécouverte à grande échelle des énergies fossiles (pétrole, charbon, gaz) à partir de la révolution industrielle du XIXème siècle. Actuellement le pétrole, le charbon et le gaz représentent 80% de l’énergie mondiale en équivalent primaire.

L’ORIGINE DE LA RICHESSE ACTUELLE

C’est seulement ce changement d’échelle dans l’exploitation des énergies fossiles qui a permis à la production mondiale d’énergie de passer d’environ 150 millions de tonnes équivalent pétrole en 1860 à près de 7 milliards en 1979 et 12 milliards en 2010. Soit une augmentation de la quantité d’énergie primaire disponible par personne de moins de 1 000 kWh en 1860 à 20 000 kWh aujourd’hui (et plutôt aux alentours de 50 000 kWh en France).

« Les énergies fossiles représentent une énergie incroyablement bon marché.»

De tels volumes par personne seraient impensables sans sans prélèvement dans des apports extérieurs très significatifs, tels que ceux que représentent les énergies fossiles. Ainsi, au milieu du XIXème siècle, la force de travail des esclaves représentait environ 25% du patrimoine économique total des Etats-Unis[1], soit à peu près autant que les terres agricoles et deux fois plus que l’ensemble des logements. Malgré ce recours massif à l’esclavage, le XIXème siècle était bien moins riche que l’époque actuelle. Cela est lié au fait que même l’énergie de personnes travaillant gratuitement et activement reste limitée et chère par rapport à l’énergie tirée aujourd’hui des énergies fossiles.

 

Par un effort physique intense d’une journée avec ses jambes (comme une marche de 2 000 m de dénivelée), un homme restitue 0,5 kWh. Avec ses bras (soulever 17 tonnes de terre pour creuser un trou), il restitue plutôt 0,05 kWh[2]. Or il y a 2 à 4 kWh d’énergie mécanique dans un simple litre d’essence, ce qui donne un prix du kWh mécanique très inférieur à 1 euro, contre un prix de 200 à 2 000 euros par kWh s’il s’agissait de payer des personnes au SMIC pour leur faire produire la même énergie avec leurs bras ou leurs jambes. Les énergies fossiles représentent une énergie incroyablement bon marché.

Population fictive en cas de conversion de l’énergie primaire annuelle mondiale en « équivalents-humains »[3]


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ANTICIPER LES CONTRAINTES ÉNERGÉTIQUES

L’esclavage ou des conditions de travail difficiles ont longtemps caractérisé les sociétés disposant de peu de sources extérieures d’énergie. L’abondance énergétique a alors facilité de grands progrès humains sur ce plan. Dans une certaine mesure, le Moyen-Âge chrétien avait déjà grandement allégé le travail humain en utilisant les moulins à eau et les chevaux. Mais il y avait aussi eu là le résultat d’un choix délibéré, différent de celui des Romains par exemple qui n’eurent pas de réelle politique de mécanisation, et s’appuyèrent davantage sur les esclaves[4]. Ceci  rappelle l’importance des choix que l’on pose. Certains projets communs sont plus justes et respectueux de l’homme que d’autres.

« Certains projets communs sont plus justes et respectueux de l’homme que d’autres. »

Le contexte actuel est d’autant plus complexe que le travail humain a déjà été énormément allégé dans les pays développés grâce aux énergies fossiles, quitte à en faire parfois un usage dispendieux et mal réparti. Qui sait alors comment l’humanité réagira à mesure qu’elle continuera d’avancer vers un monde énergétiquement plus contraint ? Voici une bonne raison en tout cas d’anticiper les contraintes énergétiques et les risques humains qui y sont associés, plutôt que de se laisser surprendre.



[1] A condition de comptabiliser ces esclaves comme des actifs dans une vision très « économique ». Source : Piketty et Zucman, 2013, http://elsa.berkeley.edu/~saez/course/capitalincometax/capitalincometax_attach.pdf

[2] Source : Jean-Marc Jancovici, 2005, http://www.manicore.com/documentation/esclaves.html

[3]Sources :Etemad&Luciani, US EIA Historical Statistics, The Shift Project, Nations Unies, 2012. Pour les usages thermiques de l’énergie, il est possible d’appliquer une équivalence où un homme peut fournir 5 kWh par jour, soit 1825 kWh par an. Pour les usages non thermiques, cette équivalence se situe plutôt entre 1 kWh (jambes) et 0,1 kWh (bras) par jour (entre 365 et 36,5 kWh par an) (JM Jancovici, 2005). Bien entendu, avec une équivalence de 0,1 kWh/jour (non représentée), l’équivalence démographique correspondant à un volume d’énergie donné est 10 fois plus élevée que pour une équivalence de 1 kWh/jour.

[4] Source : Jean Gimpel, 1975, La révolution industrielle du Moyen Âge

À propos de l'auteur

GUILLAUME EMIN
GUILLAUME EMIN

De formation généraliste en sciences humaines, économie et finance, Guillaume Emin est analyste sur les sujets du développement durable au sein d'une société de gestion d'actifs. Il se spécialise plus particulièrement sur les enjeux de la contrainte énergie/climat.

Vos réactions

6 personnes ont donné leur avis pour "« Esclaves énergétiques » : invisibles mais pas dérisoires"

  1. Cath Logan dit :

    Ce papier m’a inspiré un billet sur le bienfait ou non de la décroissance économique : http://cathologique.blogspot.fr/2013/07/decroitre-pourrait-faire-du-bien.html

    Car l’écologie humaine doit prendre à bras le corps cette question de la croissance indéfinie de l’économie face à la finitude de certaines ressources énergétiques.

  2. Thibaud Guespereau dit :

    Si on veut obtenir le maximum d’énergie d’un homme, le mieux est de le faire pédaler. Quelqu’un d’un peu entrainé peut fournir environ 200W pendant 8h par jour soit 1,6kWh/jour.

  3. Guillaume E. dit :

    Merci Cath pour le lien vers votre site. En effet, les adaptations à une situation énergétique plus contrainte se feront de toutes façons pour des raisons physiques si nous les remettons à plus tard.

    Les données sur l’énergie obtenue en pédalant m’intéressent Thibaud ! Il est vrai qu’on peut par exemple parcourir en une journée des distances plus élevées à vélo qu’à pied (alors que le poids déplacé avec un vélo est plus élevé, et même s’il faut bien sûr avoir au préalable un vélo et une voie praticable à sa disposition !). Reste que l’énergie correspondant aux « calories » que peut dépenser un être humain, demeure quand à elle très restreinte… et inévitablement. Contrairement à ce que la nature a fait avec le pétrole sur des millions d’années, l’organisme humain ne peut pas accumuler en quelques repas des quantités extraordinaires d’énergie et les restituer instantanément à notre convenance dans un effort physique… ça c’est peut-être Benoît Brisefer quand il n’est pas enrhumé :).

  4. Guillaume E. dit :

    Cath, voici par ailleurs quelques chiffres qui devraient vous intéresser, à la suite de la lecture de votre article… Les données que vous citez en kWh par personne concernent l’électricité seulement (15-20% de l’énergie finale en moyenne dans le monde). Les kWh d’énergie totale (et ici en équivalent primaire) par personne dans le monde atteignent des niveaux bien plus élevés, par exemple en 2010 ou 2011 :
    – USA : 82 000 kWh/hab
    – France : 45 000 kWh/hab
    – Chine : 21 000 kWh/hab
    – Inde : 6 700 kWh/hab

    … Ce qui ajoute encore un certain relief aux ordres de grandeur qui sont en jeu !

    (voir p.ex. ici pour les sources, avec des données en kg de pétrole équivalent à multiplier par 11,63 pour avoir des données en kWh : http://donnees.banquemondiale.org/indicateur/EG.USE.PCAP.KG.OE)

  5. Cyaxarte dit :

    Article pas au goût du jour. Si on utilisait la surgénération U/Pu (type super phénix) il y a des réserves connues pour assouvir les besoins de la population mondiale actuelle pendant 6700 ans à 10% de croissance par an! Si on passe au couple U/Th en surgénération, on rajoute 20 000 ans dans les mêmes conditions!

  6. CHENEBEAU dit :

    Première réflexion, les problèmes énergétiques n’intéressent pas beaucoup les partisans de l’écologie humaine si j’en crois le peu de débat autour de ces questions !
    Ceci étant, je suis un cycliste convaincu, si je fais environ 5000 km par an, c’est par pur plaisir, et en pensant que c’est bon pour ma santé, pour l’environnement, et pour mon porte monnaie. Je ne pense pas un instant que c’est suffisant pour changer le cours des choses, et pour reculer la date de fin de pétrole. Vos chiffres le montrent : je produit de cette façon environ 60 kwh, alors que j’en consomme par ailleurs probablement 500 fois plus.
    Tout ceci pour dire que nous sommes pas au bout de nos peines, et que ceux qui croient que des économies de bouts de chandelles sont suffisantes, se trompent, ou nous trompent. ce n’est pas le cas de Guillaume Emin qui nous parle des vrais problèmes. Il suffit d’y réfléchir, et de le lire.
    Je ne crois pas beaucoup dans le contexte actuel d’un changement global de comportement raisonné et dans la joie. Mon espérance est ailleurs….
    Michel

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