Guerre et paix

Qu’est-ce qu’être militaire aujourd’hui ? Comment construire la paix ? Comment vivre la guerre ? Entretien avec Marin Gillier, vice-amiral d’escadre (2S), sur le thème “Pacifier”. 

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Guerre et paix : des états qui évoluent

Pendant des siècles, nous avions la paix quand il n’y avait pas de combat. Clémenceau a été le premier à mesurer les limites de cette vision ; la façon dont on a conclu la première guerre mondiale l’a démontré puisque 20 ans après, on était de nouveau en guerre mondiale.

Il y a eu une première bascule en 1945, avec la création de l’ONU qui a disposé de la force du Droit devant primer sur le droit du fort. Cette organisation a fait en sorte que le conflit devienne trop exigeant, trop coûteux d’un point de vue diplomatique, pour que les nations se lancent dans ce type d’aventure.

Les guerres que l’on qualifie de « classiques » disparaissent. De nouvelles formes de conflictualités sont apparues depuis. Il y a de nouvelles problématiques comme la décolonisation, comme les guerres civiles (les FARC en Colombie par exemple) ou encore la guerre globale de George Bush contre le terrorisme.

Comment fait-on pour lutter contre le terrorisme qui n’est pas un ennemi mais un mode d’action ? Comment fait-on pour lutter contre une population qui soutient une guerre civile ? Doit-on éradiquer cette population ? Cela n’a pas de sens : la violence ne fait qu’engendrer davantage de violence.

Il faut trouver une nouvelle approche, plus globale, plus générale, faute de quoi nous resterons dans des situations de « ni guerre ni paix ». Cette situation reflète un état dans lequel, bien qu’il n’y ait pas de combat, il n’y a pas de paix non plus. Pensez par exemple à cette mère irakienne qui depuis 15 ans, envoie ses enfants tous les matins à l’école, en ne sachant jamais s’ils rentreront le soir. Certes ce n’est pas la guerre. Mais est-ce la paix pour elle ? Bien sûr que non.

Guerre et politique : gérer la complexité

Nous devons aujourd’hui avoir une approche beaucoup plus large. Jusqu’au XXème siècle, on avait la vision de Clausewitz pour qui la guerre était la continuation de la politique avec d’autres moyens, c’est à dire une vision séquentielle.

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les combats se mènent et, en même temps, on doit gérer les dimensions politique, économique, culturelle, médiatique, industrielle, etc. C’est bien dans une approche globale, c’est à dire dans une gestion de la complexité, qu’il faut s’inscrire. Il faut agir d’une part sur les personnes, sur les communautés et il faut accepter d’entrer dans un environnement nouveau. Ceci induit des conséquences importantes sur la gestion des conflits et sur la préparation des hommes.

La gestion des conflits

Il est primordial de faire en sorte que les conflits soient légitimes et pour cela, on a besoin de travailler dans un environnement international. Quand un pays se met en conflit avec un autre, nécessairement il va le faire avec une arrière pensée : ses intérêts particuliers, nationaux.

Quand on œuvre dans le cadre d’une alliance internationale et sous l’égide d’une résolution du conseil de sécurité des Nations Unies, on prend nécessairement en compte les besoins des uns et des autres. On va vers plus de bien commun.

Par ailleurs, on doit s’efforcer d’avoir des ambitions limitées, des ambitions qui pourront être partagées par l’ensemble des acteurs du conflit, que l’on pourra expliciter de façon claire pour qu’elles soient partagées.

Ensuite, le militaire doit œuvrer aux ordres du politique, y compris pendant les actions de combat. Le combat n’est pas une phase du continuum politique, c’est une des dimensions gérée par le politique en même temps que les autres. Le militaire est donc aux ordres du politique.

Le corollaire est que le politique doit effectuer cette coordination des différents domaines d’actions. Et il doit l’expliquer au militaire, lui dire où il veut en venir et comment, de façon à ce que le militaire puisse conduire son action de façon intelligente dans l’ensemble du panorama de l’action nationale et internationale.

Le militaire doit comprendre. Cette interaction, cette compréhension et cette confiance entre le politique et le militaire sont importantes.

Ensuite le militaire doit s’efforcer à préparer la paix, y compris pendant les actions de combat. C’est à dire qu’en permanence, il doit respecter son ennemi, essayer de le comprendre et lui parler de façon respectueuse. C’est très important pour pouvoir ensuite sortir de la conflictualité et bâtir la paix.

Préparer tout l’homme

Le guerrier est un homme d’action et bien sûr, on compte sur son efficacité. Il faut aussi qu’il apprenne à être un homme de relation. Ce n’est pas facile de marier ces deux dimensions, en particulier dans un environnement de violence. Alors il faut s’y préparer.

D’abord, il faut préparer tout l’homme, dans toutes ses dimensions : physique (pour un militaire, c’est évident), psychique et psychologique, intellectuelle (avec la connaissance des lois, des règlements, des techniques, l’art de la guerre) et également éthique, puisqu’il œuvre bien souvent dans des situations hors norme, quelquefois totalement déshumanisées.

Il doit se préparer à intervenir dans un environnement multinational, sur place et par toutes les interactions extérieures, ce qui signifie faire attention à tous les hommes quelles que soit leur communauté, leurs associations, etc.

Il faut comprendre les enjeux, la culture, la langue, la religion. Il faut accepter de faire siennes les ambitions, les joies, les craintes même si quelquefois, tout cela est parfois très subjectif. Si on ne fait pas cet effort, on ne peut pas comprendre les personnes, on ne peut pas les aider à établir un environnement qui leurs permettra d’en sortir.

Le troisième type de préparation est celui de l’action en environnement international. Là aussi, il faut s’efforcer de connaître les différents acteurs, les jeux d’alliance et mésalliance, les enjeux pour les uns et les autres, l’action des media, etc.

La complexité impose une progression qui fait qu’on ne devient un guerrier des temps modernes que progressivement. Il faut toute une carrière pour cela. On ne peut pas imaginer des combattants qui soient de simples jeunes qui font quelques mois ou une année de service militaire. Il faut une maturation de plusieurs années.

J’ai eu l’occasion d’en parler il n’y a pas très longtemps avec Jean Vanier à qui j’exposais mes vues. Il a conclu ça d’une très belle manière : “pour se préparer à pacifier et pour se pacifier, il faut devenir un homme d’action, d’action de grâces”.

Apporter la paix

Pour un militaire, pacifier, ce n’est plus gagner une guerre, c’est accepter de rentrer dans une logique de gestion de la complexité, avec des acteurs, des dimensions et des modes d’actions différents et essayer d’élaborer une solution qui pourra non pas s’imposer mais être acceptée par les différents acteurs du terrain. Ensemble, progressivement, construire la paix durable et ceci avec beaucoup d’abnégation, en courant des risques pour sa propre personne et ses amis, en le faisant avec courage et humilité. Je crois que dans la France d’aujourd’hui il y a beaucoup de jeunes qui sont prêts à ça. Ils sont extraordinaires.

Pour pacifier, il faut écouter, essayer de comprendre, être prêt à s’engager, avec humilité et faire preuve en permanence de discernement et surtout pas d’un excès de confiance en soi.

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Courant pour une écologie Humaine

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