Individualisation du travail : retour au prolétariat ?

La deuxième table ronde des rencontres du travail, organisées le samedi 2 décembre 2017 à Toulouse, portait sur le thème suivant : « Individualisation du travail : ouverture à l’entrepreneuriat ou retour au prolétariat ? ». Cinq intervenants d’horizons variés se sont exprimés : Fabrice Raucoules, responsable régional de DTalents, Frédéric Lavenir, président de l’ADIE, Pierre Rosi, fondateur de MySam, et Cécile Payan, responsable de Lab’Oikos et Secrétaire Générale d’Oikosystème.

Présentation des intervenants

Cécile Payan, responsable de Lab’Oikos et Secrétaire Générale d’Oikosystème : « Il y a deux ans, je me suis lancée dans une aventure entrepreneuriale : la création d’un espace de travail et d’accompagnement des entreprises. Oikosystème est un écosystème qui va promouvoir l’entreprise responsable, au service de l’économie positive, qui replace l’homme au cœur de l’économie. Dans cet écosystème, se trouvent un accélérateur de startup, un fond de dotations – qui est un peu  le think-tank de notre activité -, une banque collaborative. Cet ensemble d’outils concoure au même objectif : promouvoir l’entreprise responsable. »

Pierre Rosi, fondateur de MySam : « Je n’ai aucun diplôme, ayant arrêté l’école très jeune. À l’âge de 20 ans, j’ai monté ma première société. J’en ai ensuite eu sept, essentiellement dans le milieu de la restauration et de la vie nocturne. Un jour, ne sentant plus d’évolution, j’ai tout vendu. J’ai arrêté de travailler pendant deux ans, j’ai cherché une idée et c’est un article relatant les propos d’un économiste qui m’a mis sur la voie : « l’idée de génie vous la trouverez dans la vie de tous les jours ». Je suis un gros utilisateur de chauffeurs VTC. Il n’était pas rare que je les entende se plaindre lors de mes courses. C’est là où j’ai eu l’idée de me lancer dans ce secteur, que je connaissais côté client. Pendant une année, j’ai alors moi-même été chauffeur et ça m’a permis de voir que les modèles actuels présentaient de nombreuses failles, que les chauffeurs n’avait aucun pouvoir décisionnaire. C’est là qu’on a eu l’idée de créer MySam. Côté client, ça peut donner l’impression d’être un uber mais c’est révolutionnaire côté chauffeur, car chacun d’eux a sa propre application, va pouvoir développer sa propre clientèle, son propre fonds de commerce. Il y a aussi une dimension communautaire – il fallait récompenser ces chauffeurs apporteurs d’affaires – alors, on a mis en place un système de commissions. On est aujourd’hui présents dans 36 villes avec 3000 chauffeurs et ce n’est qu’un début ! »

Frédéric Lavenir, président de l’ADIE : « L’ADIE est une association de microcrédit. Son objectif est de permettre à chacun de créer son activité, en prêtant, notamment, à des personnes exclues du crédit bancaire. Nous finançons des créations de commerces sédentaires et itinérants, de petites entreprises de restauration, d’artisanats divers avec des clients plus concentrés dans les zones rurales pauvres, parce que c’est là que se trouvent les principales situations d’exclusion du crédit et de la création d’entreprise. Nous réalisons chaque année 20 000 crédits. On est présent dans toute la France et l’association compte près de 500 salariés. Le montant moyen du crédit est de 4000 euros mais peut aller jusqu’à 10 000 euros, le crédit fait l’objet d’un accompagnement au démarrage et le résultat de tout ça, c’est que pour un investissement de près de 2000 euros, on arrive à créer des activités dont la pérennité est, malgré le public auquel nous nous adressons, exactement équivalente à celle de toute les très petites entreprises créées en France : au bout de deux ans, près de sept entreprises sur dix sont encore en activité.

45 % de nos clients sont des femmes et dans ces quartiers de forte précarité, où les revenus des revenus sont de l’ordre de 1000 euros par mois, elles se lancent dans des micro-activités dans la restauration ou la vente de textiles. Sans épargne et sans réseau, il est difficile pour les personnes sans crédit de se lancer et de réaliser l’investissement de départ sur la matière première. Alors, avec un crédit de 1000 euros, elles sont en mesure d’acheter ces matières premières et voient leurs revenus s’accroître, le reste à vivre aussi donc mais, surtout, elles ont ce sentiment d’avoir accompli quelque chose et leur insertion sociale en est facilitée. »

Fabrice Raucoules, responsable régional de DTalents : « J’étais consultant informatique dans des grands groupes jusqu’à ce que l’alternative du portage salarial se présente à moi ; cela consiste à permettre à des indépendants, à des professionnels autonomes, de faire bénéficier de leur expertise en ayant la sécurité d’un statut de salarié. L’idée est de trouver un client que l’on ne facture pas directement grâce au fait d’être salarié par un tiers qui est dans ton portage salarial et qui, lui, facture le client. »

Quelles sont les avantages / les risques d’être un indépendant dans des cas aussi variés que startuper, chauffeurs VTC, jeune entrepreneur ?

Cécile Payan : « Il y a un mot qui revient systématiquement dans la bouche des entrepreneurs que nous accueillons, c’est celui de liberté. Ces jeunes ont déjà une expérience dans un grand groupe, ce qui a souvent été synonyme de frustration. Ils retrouvent donc au Lab’Oikos leur liberté d’agir et peuvent donner du sens à leur projet. En ce qui concerne les inconvénients, ils restent longtemps au chômage et ne perçoivent que les indemnités qui y sont liées. Monter une activité quand on est seul, ça prend du temps et ça requiert beaucoup d’énergie. On associe souvent les startups à une réussite mais c’est aussi de nombreux échecs.

Au Lab’Oikos – cet espace de travail qui propose du coworking et des espaces de travail en openspaces – ils peuvent rencontrer d’autres personnes. Sont également proposés des ateliers qui traitent de thèmes qui les concernent directement. Notre objectif est de promouvoir l’entreprise responsable ; on aborde donc beaucoup le sujet de la responsabilité sociétale des entreprises. Échanger, s’inspirer, créer des synergies et aussi développer son entreprise.

Ce que l’on peut offrir pour palier au risque financier, c’est de l’aide à la recherche de financement. Parfois, les entrepreneurs ont une vision assez idéaliste de ce qu’ils veulent réaliser ; même si être idéaliste et réussir n’est pas antinomique, notre rôle est de les accompagner, de leurs proposer de l’être par des mentors. »

Pierre Rosi : « Si c’est parfois une belle opportunité pour des jeunes des quartiers qui n’ont pas de diplômes de devenir chauffeur, il y a le revers de la médaille : il y a des centaines de chauffeurs tous les mois qui font faillite parce qu’ils n’ont pas été préparés à gérer des sociétés. Un chauffeur qui travaille pendant dix ans pour uber, à la fin, il n’a absolument rien. Pourquoi prendre le risque d’être indépendant quand aucune protection n’est fournie ? Les chauffeurs VTC font partie de ceux qui prennent le plus de risques et qui ont le droit à le moins de choses. Alors oui, ces modèles créent de l’emploi mais ce sont des emplois précaires. Quand je me suis retrouvé dans la position du chauffeur, je me suis rendu compte que c’était du salariat déguisé, mais avec MySam le chauffeur est aussi client et c’est là la différence. Avec MySam, on essaie un peu de modifier ce modèle-là, et pour qu’un modèle dure, il faut qu’il soit gagnant-gagnant. »

Fabrice Raucoules : « Dans le portage salarial, il y a des indépendants qui étaient dans de grosses entreprises et qui doivent se remettre à chercher du travail, ce qui peut s’avérer difficile.  Pour un cadre ayant subi une rupture conventionnelle, par exemple, il n’est pas forcément dans la posture du professionnel autonome, donc ça n’est pas évident de passer du mode salariat à l’autonomie complète. Et quand on dit autonomie, souvent, on y associe la solitude. Ca rejoint ce que disait Cécile Payan : le portage salarial est aussi une sorte d’écosystème où l’on est plus tout seul, on est accompagné par tout un groupe de consultants. »

Le portage salarial existe depuis très longtemps, ça fait déjà plus de trente ans, des personnes se sont posées les questions de comment aborder le travail, elles se sont regroupées et se sont portés elles-mêmes. Ce qui a changé depuis très peu de temps, c’est que c’est devenu une nouvelle branche professionnelle en décembre 2016, liée à une convention collective. Il y a une très forte réglementation qui facilite les relations entre les entreprises et les personnes. »

Il y a donc un message d’espoir : oui, le travail indépendant, dont celui proposé par les plateformes onlines, peuvent présenter des aspects négatifs mais grâce à tous ces intervenants, il est visible qu’il peut également être synonyme de réussite, tout en valorisant le lien social.

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Courant pour une écologie Humaine

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