La force du OUI

Lors de ses nombreux déplacements en Asie, Yves Meaudre, Vice-Président d’Enfants du Mékong, a fréquemment dû poser un choix lourd d’enjeux, parfois dans l’urgence. Il raconte comment certains de ses « OUI » ont transformé des destins. Et en profite pour glisser quelques mots sur sa philosophie de vie. Un témoignage décoiffant qui donne envie de s’engager dans la grande aventure du « oui » !

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LA FORCE DU OUI

Une des expériences qui m’a énormément marqué dans toute ma vie, c’est la force du OUI.

Un jour que je traversais une frontière dangereuse, en Asie, un vieux monsieur m’a barré la route et m’a obligé à aller voir une jeune femme de 33 ans, squelettique, qui mourrait du sida. Cette dernière avait été expulsée par sa famille qui habitait à 300 kilomètres de l’endroit où nous étions. On considérait là-bas que le sida était une punition, toujours accompagnée de mauvais esprits qui envahissent les maisons.

Cette jeune femme avait deux enfants de 3/4 ans. Elle nous a demandé, entre deux respirations, si nous étions prêts à les prendre en charge.  Terrible décision qui pouvait changer le destin de ces enfants. Nous avons accepté et les avons pris avec nous. Nous avons dit OUI avec spontanéité, sans réfléchir plus avant aux conséquences de ce choix. Aujourd’hui, l’un des deux enfants est médecin !

C’est fou d’imaginer la puissance de bascule d’un simple mot de 3 lettres. Un simple OUI a pu faire basculer des destins ; des  vies humaines ont pu changer.

Laissez-moi vous raconter une autre décision que j’ai prise de la même manière, dans les années 93. Année de conflit entre les différentes factions cambodgiennes qui dura jusqu’en 2001. Nous avions quelques petits villages dans le nord du Cambodge que nous soutenions.

Un soir, Hubert, un volontaire, me dit : « Ecoute Yves, il faut absolument soutenir ces populations au Nord. Sans nous, elles vont mourir de faim. Les familles sont disloquées suite au déplacement  des populations. Il faut y aller ! » Je lui réponds spontanément que ça n’est pas possible car beaucoup trop risqué. Je pense aux parents d’Hubert qui ne seraient probablement pas très heureux que je lui fasse prendre ce risque. Et, pour tout dire,  j’ai aussi un peu peur. Je conclus cette conversation en lui disant : «  Si tu veux aider des enfants en difficultés, il y en a autant au Sud qu’au Nord. »

Cette nuit-là, j’ai du mal à trouver le sommeil. Cette décision me tourmente. Pour m’occuper l’esprit, je prends la Bible en moleskine bleu que l’on trouvait régulièrement dans les hôtels. Je tombe sur un passage de Jérémie 1 disant en substance : « N’ait pas peur, mon peuple souffre d’un ennemi qui vient du Nord. Je serai un rempart pour toi et les tiens. » Je ferme alors la bible, intrigué. Je repense à la décision que j’ai prise et dont je ne suis pas fier. Et je me dis qu’il faut agir. Je vais donc réveiller Hubert et nous partons pour le Nord !

Bizarrement, nous n’avons eu aucun problème sur la route qui était pourtant dangereuse. Nous arrivons dans la nuit dans ces villages du Nord. Tous les chefs du village sont là. Ils nous attendent en espérant que nous allons nous engager à les aider, concrètement, sur le long terme. Décision très difficile à prendre : on peut promettre d’aider sans agir réellement ou bien s’engager réellement au « Oui » et tenir sa parole dans la durée… Cette fois-là, nous avons promis d’être fidèles jusqu’au bout à ces villageois. ». Je me vois encore disant cela devant toute la population qui avait un sourire à décrocher la lune !

Aujourd’hui, nous sommes dans cette région, grâce à Martin, notre directeur. Nous avons un lieu rêvé sur le plan éducatif. On a un centre qui accueille 1200 enfants, répartis par maisons avec des familles qui les prennent en charge. Il y a une atmosphère, une vie de communauté, extraordinaires.

Si je n’avais pas dit oui, en osant dépasser mes peurs et me bousculer moi-même, aucune des choses ne seraient mises en place. Il n’y aurait pas d’enfants à l’université.

C’est l’expérience de ma vie qui m’a énormément bouleversé.

 

ODE À L’AMITIÉ

Ma vie a basculé quand je travaillais au MEDEF, où, pendant 7 ans, j’ai défendu les intérêts du grand patronat. Et puis, j’ai rencontré le fondateur d’Enfants du Mékong, qui semblait avoir tout échoué dans sa vie. A tel point qu’à l’âge de 38 ans, il a été condamné à mort pour menace contre la sûreté de l’Etat. Il est alors allé au Laos et là, s’auto-proclamant dentiste, il a accueilli plusieurs enfants dans le besoin. Lorsque j’ai rencontré cet homme, il avait une très grande bonté et une grande intelligence. Son père avait été tué en 1915-1916 et sa mère était femme de ménage près de Lyon. Cet homme avait l’expérience de la pauvreté. Il avait une grande psychologie et comprenait les autres avec finesse. Je dois dire que, sortant du MEDEF, ma relation avec la pauvreté était beaucoup moins spontanée. Pour autant, cet homme ne m’a pas jugé et m’a accepté pour ce que j’étais, sans me faire de leçons de morale. Au contraire, il m’a directement demandé si je pouvais l’aider pendant 2 ans.

Ce que j’ai fait. Quelques temps plus tard, il m’a rappelé et m’a dit : « Ecoutez, je sens que la fin approche. J’ai eu trois infarctus, est-ce que vous pouvez prendre la direction d’Enfants du Mékong ? » Je lui répond d’abord par la négative. Quelques mois plus tard, il a insisté : « Je voudrais vraiment que vous veniez. »

Je suis venu le 1er septembre et il est mort le 3 octobre. A ce moment là, ma vie a basculé. Je suis entré dans une logique que je ne maîtrisais pas. J’ai abandonné mon travail et suis rentré dans cette association. Elle a grandi presque malgré moi. C’est suite à cette rencontre que j’ai pris conscience de l’importance des réseaux d’amitiés. C’est eux qui permettent de changer de destin. Le réseau d’amitiés que l’on construit s’élargit au fil des années, au-delà des frontières, et nous permet de faire connaissance avec des personnes de milieux compléments différents. Et c’est comme cela que l’on prend aussi conscience de l’universalité de l’homme. Ce qui est fondamental, universel, intrinsèque à toutes ces personnes rencontrées, c’est ce désir d’amour, à recevoir et à donner.

La vie se construit sur des relations d’amitiés essentiellement. C’est une forteresse pour grandir et évoluer dans le monde. Comment peut-on survivre face à des périodes chaotiques ? C’est lorsque l’on a  créé des racines d’amitiés, qui sont d’autant plus riches lorsqu’elles sont orientées vers un bien commun.

 

 

 

S’OUVRIR À SOI-MÊME, AUX AUTRE, À L’ÉMERVEILLEMENT

La première chose, dans l’ouverture que l’on doit avoir pour comprendre les autres, est de se comprendre soi-même.

Je me souviendrais toujours d’une réflexion faite par un de mes amis au Cambodge. Celui-ci me dit que certains de mes volontaires lui faisaient peur car : »Ils disent adorer notre pays (le Cambodge) mais détester le leur à cause de déceptions professionnelles ou personnelles. ils croient ainsi nous plaire mais en réalité, ils nous inquiètent et nous perturbent ».

Aujourd’hui, Enfants du Mékong envoie de plus en plus de jeunes qui aiment leur pays, qui sont épanouis. C’est comme cela qu’ils peuvent apporter une joie profonde à ceux qu’ils veulent aider.

Le principe même de l’ouverture, c’est la capacité d’émerveillement ; mettre sans arrêt son cœur et son intelligence en situation de recevoir. C’est ce qui caractérise la joie de la rencontre. On s’enrichit toujours par l’autre, de quelque culture qu’il soit.

On peut toujours se focaliser sur ce qui va mal dans les sociétés. On peut également se mettre en position d’ouverture vis-à-vis des autres et s’émerveiller de la richesse des différentes cultures.

C’est ce que procure le fait de voyager à l’étranger. On s’émerveille de la diversité, de l’intelligence des peuples. Ils abordent avec une autre vision des sujets du quotidien. On remarque d’ailleurs, malgré les différences de chacun, cette universalité dans l’attachement de l’Homme à des choses qui lui sont essentielles comme la famille, des réflexions vis-à-vis de la mort ou de la souffrance, etc.

Je me souviens d’une femme au Cambodge qui m’a dit un jour,  en regardant nos jeunes bénévoles qui arrivaient avec des ordinateurs : «  Vous, les Français, vous arrivez à tout réussir, deviner et apporter des solutions aux problèmes qui se présentent.  Mais il y a un problème que vous ne saurez jamais résoudre. » Je lui demande alors de quoi il s’agit. Elle me répond : «  La mort. C’est même très impressionnant car, devant la mort, vous disparaissez complètement, vous n’affrontez pas le sujet. Vous n’assumez pas, alors que nous, on l’assume au quotidien. Nous, on vit avec, on l’a apprivoisé. C’est une chose que l’on trouve tout à fait naturelle. »

Cette réflexion m’a vraiment frappé. Comme le fait que pour les Cambodgiens, un échec est un moyen de grandir, tout sauf un drame, contrairement à ce que nous pouvons penser.

 

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Courant pour une écologie Humaine

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