Les Gens que l’on appelle les Français – N°4

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Par Anne Battestini. « Les Gens que l’on appelle les Français » est une étude née d’une série de questionnements sur la recherche de ce qui unit les Français aujourd’hui : les valeurs, les images, les histoires qu’ils partagent…

Des questions telles que :
1. De qui parle-t-on et à qui parle-t-on quand aujourd’hui on évoque les Français ?
2. Comment se construisent-ils ?
3. Quelles sont les représentations auxquelles ils restent attachées et qui donnent sens à leur mode de vie ?

En effet, les classements par sexe, âge, classe sociale ne rendent pas toujours compte de ce qui construit la collectivité identitaire nommée « Les Français » et comment les individus eux-mêmes construisent leur identité culturelle et sociale.
L’intérêt est donc ici de redonner des clés de compréhension de la société actuelle. En sillonnant divers lieux de France (en termes de région, structure de foyer, âge, profession…) pour repérer les invariants de ce qui constitue une forme de cohésion sociale et culturelle, au travers d’entretiens et d’un décodage sémiologique, cette analyse aborde des thématiques comme la manière dont la classe moyenne se représente culturellement, la manière dont ils conçoivent la structure sociale, leur rapport à l’argent, au travail, à la consommation…

 

N° 4. La société française sous l’œil des Français, les grands écarts

Les personnes écoutées lors des études sociétales ont le sentiment que la structure de la société et les valeurs qui la construisent ont évolué avec le temps. Une évolution liée au niveau d’éducation et de culture plus important que pour les générations précédentes : moins d’ouvriers et plus de chômeurs : avant, le chômage, c’était un passage, maintenant c’est presque une classe.
Mais surtout, avec les crises actuelles, des fractures se seraient creusées autour de la notion de précarité. Une grande pauvreté ressentie en France ; avec pour certains une dichotomie marquée entre ceux qui mangent d’un côté et de l’autre ceux qui n’en peuvent plus.

Il y a aujourd’hui deux grandes catégories, ceux qui ont du mal à bouffer et ceux qui peuvent penser à autre chose qu’à bouffer. Des gens qui ont de l’espoir et d’autres qui n’en ont plus.

Au-delà de cette dichotomie se dessine, selon eux, une élite « au dessus de toutes les contingences quelles soient matérielles, culturelles ou humaines ». Un niveau de la société, réservé, aisé mais dont l’accès n’est pas toujours garanti par un haut niveau de revenus. Une structure de la société devenue hyper hiérarchisée et cloisonnée au sommet :

Il y a une bourgeoisie bien établie, parisienne ou de certaines grandes villes, les héritiers, et une large classe sociale avec les cadres du secteur privé ou public, de 2000 à 6 000 euros net par foyer et puis tous ceux qui ont moins de chance qui sont les manutentionnaires, les caissiers… il y a des classes hermétiques. On ne va pas d’un endroit à un autre. Quelqu’un qui a fait fortune ne rentrera pas dans la Haute Bourgeoisie et les nouveaux riches sont trop peu nombreux pour faire une classe. Je ne suis pas convaincu qu’il y ait de la promotion sociale si on n’est pas héritier d’une famille ou si on n’appartient pas à un de ces réseaux.

Depuis Pierre Bourdieu, les sociologues ont pris l’habitude d’associer une catégorie sociale à des valeurs culturelles. Qu’en est-il aujourd’hui pour la classe éclatée dite « classe moyenne » ? Sommes-nous toujours dans un processus de « distinction » qui oppose, à l’instar de la position de Pierre Bourdieu en 1979, les classes ouvrières à la bourgeoisie ?
Les repères ont changé. Les appellations restent néanmoins immuables et participent au brouillage des pistes. Les cadres recoupent une large catégorie où le niveau de revenu n’est plus un critère discriminant et où la possibilité d’action est limitée :
Aujourd’hui il y a des cadres commerciaux qui sont employés au minimum de la grille de salaire. Vous pouvez être cadre aujourd’hui avec des revenus plus bas que le smic. Dans la vie être cadre, ça ne change pas grand chose. En règle générale, je m’en moque, mais quand je suis dans le boulot ou avec des amis qui ont mieux réussi que moi, c’est important de leur dire que moi aussi j’étais cadre.

Dans ce contexte, qui est la classe moyenne ?

Cette classe est disparate, mal bornée et hétérogène. Les individus ne savent pas toujours s’ils doivent s’inclure ou s’exclure de cette classe : ceux qui se sentent à l’aise matériellement se mettraient volontiers en dehors de cette classe de « confort »… mais accéder à la classe de confort, au-dessus de la classe moyenne, suppose d’avoir de grosses ressources financières et aussi de partager des réseaux et valeurs d’une élite auxquelles ils n’adhérent pas forcément.

En effet, les individus de la classe moyenne ont diverses origines sociales : ouvrières, paysannes, du monde tertiaire, bourgeoises… ils partagent et valorisent les valeurs autour de la force de la famille et de l’entre-aide. En revanche, l’idée d’ascension sociale a été remplacée par celui des loisirs et de la culture qui, avant, étaient réservée aux bourgeois. Or si la classe moyenne a dans l’ensemble accédé à des loisirs et à la culture qui avant été réservée à la bourgeoisie, elle n’est pas héritière, ni du foncier, ni du capital, ni de l’esprit d’élite, ni du réseau…

Crise oblige, certains sont amenés à délaisser le modèle aspirationnel de l’argent, d’autres ne s’y reconnaissent plus et reviennent à des valeurs plus proches de celles de la communauté d’esprit et de travail de leurs parents. Bon gré mal gré, ils se détournent de la recherche de construction d’un capital de grande envergure.

De même, l’accès à la culture et à l’Art n’est plus un critère social. Chacun peut y accéder à sa manière. Seuls les lieux de l’art dits « élitistes », onéreux, témoignent du clivage persistant en termes d’accessibilité économique et culturel.

Chacun se construit une culture différemment. Il y a plus de cultures que de classes sociales, ce dépend de ce que l’on met derrière. Il y a une culture élitiste : les musées et l’Opéra, la collection d’art contemporain. La classe moyenne est touchée. Il y a la légitimité de l’art. En dehors de certaines formes d’art reconnues, il n’y a pas de salut. 

Dans les classes plus populaires, la grande culture est télévisuelle mais pas que… il y a la musique. La musique pourrait réunir beaucoup de gens mais ce n’est pas le cas parce que les lieux sont légitimés par classe. Car certaines classes n’iront pas dans certains lieux. 

De même que les classes moyennes ont aujourd’hui accès à une forme de culture bourgeoise, certaines personnes issues de la bourgeoisie, se sont popularisées et ne se reconnaissent pas dans des valeurs trop ancrées dans le capital. Encore une fois, l’universalisme des idées et des voyages les a ouvert vers une autre dimension plus existentielle.

 

Les Français ont le sentiment d’être perdus dans l’échiquier social et dans leurs propres valeurs. L’idée d’appartenance sociale n’est pas reliée à une classe sociale particulière, la classe moyenne par défaut… le travail et l’argent non plus… il faut chercher des repères… ailleurs selon les opportunités de vie…
Un même individu a des valeurs prolétaires et bourgeoises. L’héritage de valeurs d’éducation familiale du monde ouvrier et paysan voire du secteur tertiaire des employés (pour les plus jeunes) sont présentes. Les modes de vie bourgeois de plus en plus installés. La démocratisation de certains loisirs a ouvert à de nouvelles cultures : les voyages, la culture et les spectacles. Néanmoins, l’ascension sociale est aujourd’hui réduite. Le travail ne permet plus d’accéder facilement aux loisirs. L’argent, source d’accomplissement est devenu difficile à avoir.

 

Anne BATTESTINI
Docteur en Sciences du Langage, Anne BATTESTINI a été enseignante-chercheure à (Université de Paris III et Paris XII) et directrice conseil au sein d’instituts d’études (Sorgem, A+A Healthcare, Ipsos Media). En 2010, elle a créé une offre d’études et de conseils indépendante : Iconics.biz.
Directement auprès d’annonceurs ou en partenariat avec des instituts d’études, régies publicitaires et agences media, elle conçoit et réalise des investigations qui cherchent à déceler ce qui créé aujourd’hui du sens et révèlent les freins et les leviers à l’adhésion d’un produit, d’un service, d’une marque.
Elle a depuis toujours à cœur de replacer l’humain au centre des problématiques. Ce qu’il ressent, ce qu’il pense, comment il se comporte, comment il se créé des quêtes, comment il se relie aux autres… et de quelles manières se construit son identité personnelle, sociale et culturelle.

En lire plus :

1 – Modèle de vie et légendes personnelles : entre pessimisme collectif et optimisme individuel

2 – sous le signe du lien, entre complexité individuelle et mixité sociale

3 – Le social et le besoin de solitude

4 – La société française sous l’œil des Français, les grands écarts

  • Les Gens que l’on appelle les Français – N°4
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Courant pour une écologie Humaine

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