Pas d’art, pas d’humanité

art humaniteLes utopies de l’art ont dominé ce siècle. Elles ont pris une dimension exclusive et totalitaire. Dans un premier temps elles ont servi à la conquête mondiale de pouvoirs totalitaires puis elles ont été récupérées par des systèmes financiers de fabrication de la valeur. Les deux camps rivaux ont pareillement instrumentalisé l’art pour la propagande, la subversion et la manipulation des intellectuels et artistes en vue de leur soumission, enjeu majeur de leur influence dans le monde.

ART HUMANISTE OU ART UTILITAIRE

« L’art est ce que l’artiste dit être de l’art à condition que ceux qui le contrôlent le reconnaissent comme tel. Il en résulte l’existence d’une double définition de l’art. »

Curieusement, les mêmes dogmes concernant l’art partagés par les deux anciens blocs, sont aujourd’hui le fondement de la culture dominante :

  • Tout le monde est artiste ou intellectuel. Tout est art, tout est pensée, tout est littérature.
  • Créer c’est détruire, déconstruire, mixer, couper, coller.
  • La finalité de l’art est la critique de la société.
  • Il a pour effet de déstabiliser, confondre et sidérer le « regardeur », pour son « bien ».
  • L’art ne reflète que les faits et contradictions de la société. Il n’a ni essence ni mystère, il ne manifeste aucune transcendance.
  • L’art est ce que l’artiste dit être de l’art à condition que ceux qui le contrôlent le reconnaissent comme tel.
  • Il en résulte l’existence d’une double définition de l’art.

DEUX CONCEPTS, DEUX DEFINITIONS

« L’Art » au sens originel du terme est l’œuvre d’un artiste dont la forme accomplie délivre par ce fait même un sens, une présence. Le contenu est le don de la forme. L’œuvre a donc une autonomie, elle survit à l’artiste, traverse le temps, signifie au-delà du contexte de sa création. Elle est un langage du sensible et non des mots. L’œuvre peut être évaluée car elle varie de la nullité au chef-d’œuvre.

« L’Art contemporain » selon la nouvelle définition est d’abord un concept. Sa forme est secondaire, fabricable en série par des mercenaires. Sa finalité, politique à un moment de son histoire, a été détournée depuis une quinzaine d’années pour devenir objet de spéculation. L’« Art contemporain » fonctionne comme un produit financier dérivé dont la valeur se fabrique en réseau fermé et donc sécurisé. La cote fonde la valeur.

« L’Art » et « l’Art contemporain », notions inverses, se partagent le même mot.  La confusion qui en résulte explique l’existence d’un grand nombre d’œuvres  hybrides.

LES UTOPIES PASSENT, L’ART DEMEURE

« Mais l’art persiste car il procède du désir anthropologique de l’homme de perfectionner, d’harmoniser, de signifier… »

Cependant « l’Art » est aujourd’hui devenu souterrain et marginalisé pour diverses  raisons :

  • La diversité et l’inégalité des talents dénient l’utopie égalitaire, ce qui le rend répréhensible.
  • L’art n’uniformise pas, il souligne les différences, reflète la personne, son autonomie, sa liberté, sa singularité et son identité, ce qui le rend dangereux.
  • Les œuvres sont uniques, longues dans leur élaboration dont le rythme n’est pas adapté à la spéculation, ce qui limite leur rentabilité.
  • L’art demande la contemplation,  il est donc peu exploitable par les technologies médiatiques adaptées à l’évènement, au choc et au scandale.

Mais l’art persiste car il procède du désir anthropologique de l’homme de perfectionner, d’harmoniser, de signifier. Le désir de réparer la mort, d’ordonner le chaos se manifeste par le besoin de créer en permanence, d’être fécond.

QUE FAIRE POUR SORTIR D’UNE VOIE UNIQUE DOMINÉE PAR LES CRITÈRES EXCLUSIVEMENT FINANCIERS ?

  • Distinguer « Art » et  « Art contemporain » : l’artiste et l’amateur d’art doivent pouvoir choisir librement leur camp.
  • Distinguer « création » et « créativité » : cette dernière est destinée à fournir la grande révolution permanente des objets éphémères du commerce de masse.
  • Distinguer deux marchés de l’art. Exiger une concurrence loyale, inexistante en France depuis 30 ans en raison d’une direction bureaucratique exercée par les « inspecteurs de la création » qui ont pris le parti exclusif de l’Art contemporain.
  • Rendre visible une expertise de l’art savante et libre,  centrée sur les artistes et les amateurs d’art.
  • Développer les recherches objectives d’histoire de l’art des XX et XXIème siècles afin de permettre aux artistes d’aujourd’hui de s’y inscrire et de retrouver leurs filiations naturelles.
  • Créer une Ecole des Beaux-Arts spécialisée dans la transmission au plus haut niveau des techniques, des savoirs et des apprentissages à commencer par ceux de la main, complétées par les technologies actuelles.
  • Offrir aux enfants une initiation à l’histoire de l’art faite par des historiens d’art.

Enfin, reprendre goût à la détection des talents d’exception comme cela s’est fait passionnément dans toute l’Europe depuis des millénaires.

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À propos de l'auteur

AUDE DE KERROS
AUDE DE KERROS

Diplômée de sciences Po, Aude de Kerros a fréquenté les ateliers des graveurs Henri Goetz, S.W. Hayter et Johnny Friedlaender. Ses études achevées, elle fait le choix de la gravure. Plus de quatre-vingt expositions en France et en Europe, à Berlin, Munich, Mayence, Rome, Gênes, Londres et Varsovie la font connaître. Elle est invitée et pensionnée par la Fondation Konrad Adenauer, et est lauréate de l’Institut de France (prix Paul-Louis Weiller de la gravure 1988). Ses œuvres figurent dans les collections du National Museum of Women in the Arts de Washington. À partir des années 1990, Aude de Kerros se fait également connaître par de nombreux articles d’analyse du monde de l’art. Elle prend part au débat sur l’« Art contemporain », qui va durer pendant toute cette décennie et tente d’exprimer le point de vue de l’artiste. Elle s’intéresse aux rapports complexes qui se forment en France entre l’art officiel et les divers autres courants existants. Aude de Kerros publie régulièrement dans de nombreuses revues dont Artension, Le Débat - Gallimard, Commentaire, les Nouvelles de l'estampe, La Nef, Kephas, Univers des Arts, les Cahiers de la Table Ronde, Liberté Politique, Catholica, dans les pages "Débat" du Monde, du Figaro, des Echos, Monney Week, etc. Elle est chevalier de l'ordre national du Mérite.

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