Quand je leur dis « tous les hommes »…

Ariane, Nantaise, Directrice d’une agence de communication et mère de famille, met sa plume alerte au service du thème de la saison 3 du Cap 360° : tous les hommes. Sartre concluait son célèbre « huit-clos » par « L’enfer, c’est les autres »… l’enquête d’Ariane mène-t-elle à la même conclusion ? 

Ariane

Quand je leur dis « tous les hommes »,

  • Mes filles me répondent : « et toutes les femmes aussi ». Je leur explique : « mais non, tous les hommes, ça veut dire les hommes ET les femmes. » Elles restent perplexes.
    • Pourquoi on dit « les hommes » alors ?
    • Ben, heu… parce que le masculin l’emporte toujours.
    • Mais c’est pas juste !
    • Ben, heu…
  • Mon mari, lui, voit tout en grand et tout en noir : l’humanité d’abord, puis des groupes d’hommes et enfin l’affrontement inéluctable. « Tous les hommes », ça implique l’unité, me dit-il. Mais ça, ça n’existe pas. L’humanité n’a jamais su faire, ce n’est pas dans sa nature. Aujourd’hui, plus on parle de mondialisation et plus on tombe dans l’individualisme. L’humanité, c’est la concurrence perpétuelle, souvent déloyale.
    « M’est avis qu’il devrait prendre des vacances… »
  • Ma voisine se met à chanter à tue-tête, m’expliquant que c’est l’un des titres phares d’une comédie musicale sur l’amour datant de 2003. Ni une ni deux, je me jette sur Youtube pour écouter ce petit chef d’œuvre écrit à la gloire de l’humanité. Pas de chance, je tombe sur une chanson qui dépeint la misère de l’esclavage, avec des rimes comme « chaînes » ou « haine »
  • Mon ado de frère, lui, n’entrevoit qu’une nuée d’asticots qui peuplent la planète. « De misérables petits insectes, répète-t-il, insignifiants, ignorants, qui font hurler de rire ceux qui nous surveillent de tout là-haut ». Je m’interroge… Parle-t-il des puissants de ce monde ou d’extra-terrestres bien installés avec des jumelles, quelque part dans une galaxie très très lointaine…
  • Ma grand-mère est la plus optimiste. Tous les hommes sont, selon elle, sensibles aux sentiments que sont l’amour, la bienveillance, l’espoir. Mais la condition humaine est envahie de perturbateurs qui menacent leur équilibre de départ, leur foi en l’humanité. « Voir le bien » est tout un apprentissage, explique-t-elle sagement, mais encore faut-il l’apprendre…

Ouf, je finis mon enquête sur une note positive ! Mais pourquoi tant de désillusions ? Les hommes ne sont-ils donc pas faits pour vivre ensemble ? La nature de l’homme serait-elle incompatible avec sa destinée d’évoluer aux côtés d’autrui ? Tous les hommes, nous tous, notre humanité au sens le plus large qui soit, est-elle un bienfait ou un fléau ?

 

Tous les hommes : toute une histoire

Pourquoi tant de cynisme face à cette humanité qui a bâti notre histoire, ces hommes de l’ombre ou des projecteurs qui nous ont amenés à une société où l’on peut lire sur les bâtiments les plus éminents : « liberté, égalité, fraternité » ? Alors oui, nous avons canonisé Louis IX, meneur de croisades meurtrières, oui, nous retenons fièrement le nom et la date de Marignan 1515, cette grande opération de com’ et de finance où l’armée de François 1er est allée piller la tirelire italienne, oui, nous apprenons l’histoire de ce grand « conquérant » de Napoléon et la bataille d’Austerlitz qui ne fit pas moins de 40 000 morts en une seule journée, oui, les hommes sont à l’origine des guerres, des révolutions, des génocides, de l’esclavage… Oui, les hommes ne sont pas les auteurs d’une société humaniste et bienfaitrice où règnent amour, partage, écoute et sagesse. Mais pourquoi ? Parce que malgré toutes nos bonnes volontés, nous sommes des êtres de désirs. Et quand la fin justifie les moyens, nous devons affronter ce combat incessant entre la force et la faiblesse, entre le oui et le non, entre le mal et le bien. Une vérité de tous temps…

 

Sommes-nous faits l’un pour l’autre…

…ou l’un en dépit de l’autre ? Il vaudrait mieux « l’un pour l’autre » car, aux dernières nouvelles, nous vivons ensemble, et cela va durer encore longtemps, très longtemps. Heureusement, certains d’entre nous ont trouvé le moyen de cohabiter. Comment ? En y trouvant leur intérêt. Par exemple, l’élève de CM1 qui arnaque celui du CP au tournoi de billes, l’adolescent qui soudoie ses parents en échange d’une trêve réparatrice, le patron qui détourne les principes fondateurs du droit du travail pour un « travaillez plus pour que je gagne plus », le chef d’état qui crée l’union pour mieux faire la force… Depuis toujours, la loi de la jungle a créé l’équilibre des sociétés, quelles qu’elles soient. Tous les hommes sont donc la source de nos querelles, de notre tristesse, de notre souffrance, de notre rancune, de notre haine… en un mot, de nos « sentiments ». Mais si tous les hommes déterminent notre capacité à ressentir, ne sont-ils pas aussi à l’origine de notre amour, notre confiance, notre réconfort, tout simplement, de notre bonheur ?

 

Sans « tous pour un », pas de « un pour tous »

Autour de moi, les gens se demandent parfois où est passée cette belle époque du lien culturel qui unissait tous les hommes, comme la terre d’origine (ou le village), le métier, la famille même ? Idem, qu’en est-il du lien social qui émanait naturellement d’une appartenance à une classe sociale ou à une religion ? Aujourd’hui, les médias se désolent d’une société individualiste, portée sur le repli sur soi et l’autosuffisance. C’est étrange… Je suis pourtant fière de mon esprit indépendant, de ma capacité à réfléchir par moi-même. Je sais ce qui est bien pour moi et, si je le souhaite, j’ai tout un monde, plus ou moins virtuel, qui m’attend derrière mon écran d’ordinateur.

Pourtant, chaque jour, mes sentiments me trahissent. Je ne peux m’éloigner des autres très longtemps. Ce que je crois être ma tranquillité se mue souvent en une silencieuse et obsédante solitude. En y réfléchissant, j’ai besoin des autres pour exister, me sentir utile, me construire moi-même, pour partager les moments importants de ma vie.

Mais devant des références unitaires en voie de disparition et une fragilisation des rapports sociaux, j’en oublie les clés qui me permettraient d’être là pour les autres, et eux pour moi.

 

Tous ces hommes différents veulent la même chose

Il est finalement inutile de chercher à s’isoler puisque, d’une manière ou d’une autre, nous aurons toujours besoin de nous associer pour mener à bien notre vie, nos projets. Le plus simple serait donc de continuer encore et encore à apprendre à vivre ensemble. Comment ? En apprenant à se connaître, pour enfin se tolérer, voire même s’aimer. En famille, à l’école, au travail, mais aussi au supermarché, dans la rue, toutes les situations données sont de nouvelles chances de « prendre soin de tout l’Homme, de tous les Hommes », dans toute leur diversité. Avec l’écologie humaine, au-delà de notre appartenance à un pays, à une société, apprenons à nous sentir reliés à la grande famille humaine, « l’humanité », avec ses rayonnements, ses bienfaits et ses vulnérabilités. Edgar Morin conclura cette chronique par sa formule : « Le trésor de la vie et de l’humanité est la diversité. » À méditer…

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Courant pour une écologie Humaine

Vos réactions

1 personne a donné son avis pour "Quand je leur dis « tous les hommes »…"

  1. Gérard Langlois-Meurinne dit :

    J’aime bien votre questionnement, concret, et qui « avance » comme une méditation vers une fin ouverte et espérante, pas par principe mais par conviction, je le sens. Mais alors pourquoi toutes ces opinions négatives autour de vous ? Il y a comme un refrain irréel et nostalgique amplifié par les media à notre époque : avant il y avait, paraît-il, plus de lien et moins d’individualisme, etc. Effet d’optique et peur d’après moi qui ai vécu toute la période d’après guerre : car enfin où sont ces gens si égoïstes et superficiels que l’on nous décrit ? A la télé peut-être mais pas dans ma famille, pas dans mon immeuble, pas chez mes amis ni chez mes clients. Regardons-nous les uns les autres : oui, nous pouvons encore rayonner !

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