Se réconcilier avec la terre et avec la société

Thierry François, Agriculteur en Picardie, nous parle de son métier et du contexte (écologique, social, économique) dans lequel il l’effectue. Si les progrès techniques ont permis d’augmenter la quantité et la qualité sanitaire de l’alimentation, tout en baissant les prix à la consommation, ils ont également entraîné un bouleversement du rapport de l’homme à la terre.
Cet article est issu du livre « Société de Bien Commun, pour changer la donne à hauteur d’homme ».

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CONFIANCE ET SUBSIDIARITÉ

Rechercher plus de bien commun dans le domaine agricole, pour produire une alimentation saine, de qualité, dans le respect des hommes et des territoires, reste à notre portée. Choisir de favoriser le bien commun dans l’agriculture, c’est tout d’abord privilégier et encourager la capacité des personnes et des communautés, à commencer par les agriculteurs, à prendre en charge ces enjeux de bien commun, en étant attentifs aux plus faibles d’entre eux. La recherche du bien commun nécessite de redonner confiance aux agriculteurs pour qu’ils retrouvent une réelle liberté d’entreprendre et d’innover, ainsi que de donner la capacité à ceux qui aimeraient exercer ce métier de se lancer, avec le soutien et l’expérience des gens de métier. Cette confiance doit se traduire par davantage de subsidiarité dans la définition et dans la mise en œuvre des politiques agricoles, à l’échelle des entreprises agricoles et, plus largement, au niveau des territoires et de la France. Le principe de subsidiarité vise ainsi à privilégier la prise de décision par les acteurs au plus près des réalités du terrain. Les agriculteurs sont les mieux placés pour connaître leur terre, véritable patrimoine vivant à faire fructifier, et qu’ils ont la volonté de transmettre aux générations suivantes. Pour cela, il est nécessaire d’encourager la transmission familiale de la terre et des domaines, sans léser les autres membres de la famille, et d’éviter à tout prix qu’elle ne passe aux mains de fonds de pension, souvent étrangers. Contrairement aux investisseurs ou institutions qui prennent des décisions normées et uniformes, les agriculteurs ont cette compétence et capacité de prendre en compte l’historique et les spécificités de chaque parcelle, en étant au plus près des besoins, au bon moment. Cette capacité, qui n’a pas été vraiment écoutée ces cinquante dernières années, peut à nouveau être mise en valeur dans cette période d’incertitude et de fragilisation de l’agriculture. Ajuster les normes au plus près des besoins réels, éviter celles qui étouffent, est une nécessité vitale. Et demander à l’administration un changement de regard, afin de passer d’un esprit de froide surveillance réglementaire à un esprit d’aide et de soutien aux agriculteurs.

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ÉQUILIBRE ET HARMONIE 

La liberté d’entreprendre donne l’envie de se former et d’expérimenter. Les agriculteurs ont besoin de retrouver le sens premier de leur métier qui est ce lien privilégié à la terre et à la nature. Pendant des années, on a imposé à l’agriculture de produire plus et moins cher. L’agro-industrie s’est développée à partir de matière de plus en plus standardisée, permettant à la France d’exporter, au prix d’un certain nombre d’externalités que l’on constate aujourd’hui, notamment sur le plan écologique. En contrepartie, cette spécialisation a provoqué une baisse de la diversité des cultures, des élevages et du système de polyculture – élevage qui est par nature une activité de l’économie circulaire et durable. Une remise en cause des habitudes et une certaine redécouverte des techniques de production plus compatibles avec la préservation des écosystèmes et de la santé, et porteuse de biodiversité, va donc être nécessaire. Les agriculteurs doivent être encouragés à mener leurs propres recherches et expérimentations à leur échelle, notamment en matière de semences, en tenant compte de leurs spécificités locales, afin de retrouver une certaine autonomie de production. En effet, il n’est pas réaliste de viser un modèle unique : chaque ferme a son équilibre à trouver pour s’inscrire le plus harmonieusement possible dans son territoire. À travers, par exemple, les cultures intermédiaires, les productions de nourriture en interne pour l’élevage, les utilisations diverses des composts, etc… L’expérimentation permet d’avancer petit à petit et de façon durable. Ces notions de progressivité et d’expérimentation sont essentielles. Il ne s’agit pas d’exiger des reconversions radicales et immédiates sur l’ensemble des territoires mais plutôt d’encourager les agriculteurs dans le sens de la redécouverte de techniques agricoles ajustées et véritablement durables. À ce titre, il est nécessaire de recréer à l’université une chaire d’agronomie, qui a disparu depuis longtemps, qui permettrait de donner un élan et une authenticité à ces recherches. La connaissance du sol comme milieu vivant n’est pas une question subsidiaire en agriculture.

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OUVERTURE ET DIALOGUE

La recherche du bien commun passe également par l’ouverture aux autres : échange de bonnes pratiques et d’expériences entre agriculteurs et dialogue avec les autres habitants du territoire (consommateurs, voisins, collectivités…). Or, les agriculteurs sont aujourd’hui plus isolés que jamais et malgré la modernisation du travail, leur temps libre est devenu quasi-inexistant (en effet, la modernisation de la technique aurait dû leur faire gagner du temps, mais la suppression du personnel aboutit en réalité à une surcharge de travail). Il est pourtant nécessaire que chaque agriculteur ait le temps de parler de son métier et d’écouter les attentes de ceux qui bénéficieront de son travail.
Les agriculteurs ont un rôle particulier à jouer en matière de sensibilisation au « vivant ». En contact direct avec la nature, ils sont les premiers témoins de sa beauté et de sa richesse. Ils en comprennent le fonctionnement et sont invités à travers elle à vivre d’une certaine forme de sobriété, d’humilité, de patience, de confiance et de partage. Notre société de consommation vivant dans l’immédiat a vitalement besoin de ces valeurs.

On sait tous que l’agriculture produit notre alimentation. On oublie souvent qu’elle contribue aussi à l’environnement (stockage de carbone…) et à la vie des territoires (entretien du paysage, de la vie rurale, des chemins, des rivières, etc…). Ainsi l’agriculture « co-produit » des biens marchands (alimentaires ou non) et des biens environnementaux. Si la société pointe rapidement du doigt l’agriculture en cas de pollution, elle n’a pas toujours conscience de la contribution positive de cette dernière à l’environnement (au sens large) qui a pourtant également de la valeur. Reconnaître la valeur de cette contribution, même si elle n’est pas rémunérée, est essentiel. Redonner une juste valeur à notre alimentation l’est tout autant. C’est un préalable pour mieux manger et moins gaspiller. On entend beaucoup parler des produits locaux, des circuits courts. Ce sont des démarches qui permettent aux agriculteurs de retisser des liens avec les consommateurs et de mieux valoriser leurs productions, en bénéficiant de leur plus-value. Ces démarches mettent en valeur la coopération, qu’elles soient entre les agriculteurs qui s’associent pour vendre (et retrouvent le sens vrai des coopératives), ou entre producteurs et consommateurs. Ces liens tissés, qui constituent le tissu de la société, portent en eux une richesse infiniment supérieure à la seule valeur commerciale qui les a fait naître. Ce mode de valorisation peut questionner sur l’existence des productions vouées à l’exportation. On peut justifier ou condamner l’exportation pour de nombreuses raisons d’ordre économique, géopolitique ou même éthique. Cependant l’exportation d’un produit élaboré, dont la valeur ajoutée revient à un territoire, a du sens : elle valorise un patrimoine, un savoir-faire, des qualités particulières et, derrière le travail abouti, la compétence des hommes. D’ailleurs, l’exportation des produits de base ou manufacturés existe depuis toujours et a facilité les échanges culturels.
Nous devons pratiquer une agriculture d’excellence, qui soit un modèle pour le monde. Dans la notion d’excellence étant contenue la notion de qualité, d’équitabilité, du souci de ne nuire ni au producteur ni au
consommateur  La question n’est peut-être pas tant de savoir si le local est plus éthique que l’export : dans les deux cas, ce qui compte avant tout est de réaliser un échange à un juste prix entre un consommateur et un producteur pour un service rendu. L’enjeu est un échange juste. En effet, c’est lorsqu’elles déstabilisent les systèmes locaux d’agriculture que les exportations deviennent dangereuses.*

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COHÉRENCE ET COMPLEXITÉ

Dans l’agriculture, tout est lié : l’agronomie, l’environnement, l’économie, la consommation… Devant les difficultés, l’homme a souvent la tentation de segmenter pour simplifier : croire que l’on peut résoudre des problèmes en les prenant les uns après les autres, les uns à côté des autres. Or, il est difficile de régler un problème complexe par une somme de mesures isolées, sans cohérence globale.
La recherche du bien commun dans l’agriculture doit ainsi davantage prendre en compte la réalité, dans toute sa complexité.  Ce chemin est sans aucun doute plus long mais, plus proche de la réalité, il semble véritablement plus viable.

 

 

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Comment faire advenir une Société de Bien Commun ? Cette question passionne le Courant pour une écologie humaine, qui lance le premier volume d’une collection dédiée à la recherche des conditions et des moyens nécessaires pour faire émerger cette société. Pour changer la donne, à hauteur d’homme.

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Courant pour une écologie Humaine

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