« Self Islam » d’Abdennour Bidar

selfislam_articleGérard Langlois-Meurinne, psychothérapeute et passionné d’humanisme, s’est intéressé à l’ouvrage « Self Islam » écrit par Abdennour Bidar. Il prend le temps de partager ce que cela lui a inspiré, en commençant par dire : « j’aime la liberté de cet homme ».

 

Pourquoi vous parler d’Abdennour Bidar ?

Oui, pourquoi vous parler d’un livre écrit il y a dix ans ? Parce qu’il retrace le parcours original et donne la vision moderne et passionnante d’un homme sorti de l’ombre après les attentats contre « Charlie » avec sa fameuse « Lettre ouverte au monde musulman ». Cette lettre a eu début 2015 un grand retentissement. Il s’y adressait avec tendresse et sévérité à ce monde musulman dont il fait partie. Il l’appelait à sortir de son traditionalisme fondamentaliste pour accueillir la modernité dans ce qu’elle a de meilleur : esprit critique et auto-critique, aspiration à la liberté, égalité homme-femme, liberté d’opinion, respect des autres croyances et respect de ce qui lui est si cher, la « liberté spirituelle« .

 

Le parcours de Bidar

Il y retrace son parcours atypique et courageux, celui d’une libération culturelle, psychologique et spirituelle d’un homme à cheval entre deux cultures : fils d’une française auvergnate convertie à l’Islam et qui l’élève dans la tradition soufie, puis jeune provincial à Henri IV préparant Normale Sup qu’il intègre en auditeur libre et dont il démissionne pour être libre, rencontre avec sa femme qui se convertit à l’Islam, période de « traversée du désert » avant d’être reçu à l’agrégation de philosophie, enseignant à Nice, puis rédaction d’un premier article publié par la  revue « Esprit », premier pas d’une collaboration régulière avec la revue qui l’accueille dans son comité éditorial. Suivra l’écriture de plusieurs ouvrages à l’audience grandissante dont le dernier s’intitule « Histoire de l’humanisme en Occident ». C’est une vraie référence animée d’un vraie souffle pour ceux qui n’ont pas peur qu’on leur parle avec intelligence et cœur de Platon, Saint Augustin, Montaigne ou Spinoza.

Sa vision

C’est toujours réjouissant de lire un livre d’Abdennour Bidar : on y trouve franchise, questionnement sincère, implication personnelle et profondeur ! Sa vision de l’Islam est vivante, habitée, fruit de sa riche expérience, spirituelle, philosophique et introspective. Vision originale, rare, forgée dans la rencontre et la confrontation avec les milieux musulmans traditionnels mais aussi soufis, chrétiens et athées qu’il a côtoyés.

Dans « Self Islam », Bidar nous partage donc sa « pré-vision » à long terme de l’Islam traditionnel et conservateur qui, dit-il, va « mourir » au profit d’un Islam moins « religieux », où temporel et spirituel seraient distincts, d’un Islam également moins « collectif », permettant un choix spirituel personnel. Sans se faire trop d’illusions (il se voit en Don Quichotte) il perçoit des signes de cette évolution, sans doute très lente, un peu partout dans le monde musulman : des femmes arabes qui apprennent à lire pour devenir enfin indépendantes, des musulmans vivant une foi profonde mais rétifs aux enseignements religieux, les mouvements des sociétés civiles en Tunisie, Iran, Egypte, Turquie, etc., qui osent demander plus de liberté et moins de tyrannie infantilisante et répressive.

 

Il s’adresse d’abord à chaque musulman d’Europe

Il invite chacun à se libérer de ses appartenances « obligées » et de l’éternelle censure sociale, à se débarrasser du poids moralisant du « Haram » (interdits sacrés). Puis il s’adresse à l’ensemble de la communauté musulmane pour demander que « chaque conscience musulmane soit laissée entièrement libre du choix de son mode d’adhésion à la culture musulmane ».

Bidar ose inviter à ce changement car il a fait sa propre mutation, parfois douloureusement, et s’est libéré de cet Islam conservateur pour accéder à un Islam qui lui paraît infiniment plus grand, plus riche, universel, un Islam personnel, d’où l’expression « self Islam ».

Il espère et souhaite que l’Europe – où interagissent un Islam qui s’émancipe et un Occident qui toujours se cherche – devienne cette terre de nouvelle liberté, malgré crises et tensions.

 

Où se situe-t-il ? La foi humaniste de Bidar
Au fond, Abdennour Bidar choisit par conviction et expérience personnelle de faire confiance aux individus et non plus à la tradition, ni aux écrits, fut-ce le Coran, ni aux imams, ni à la communauté des croyants (l’Oumma). Il croit en effet en un Dieu, Allah, qui habite tout homme et toute femme sur terre y compris les non-croyants, et qui s’incarne dans toute la diversité humaine. Il fait confiance aux consciences individuelles éclairées de l’intérieur et qui n’ont plus besoin d’être encadrées « comme des enfants », ni d’être soumises par le moralisme, la menace, voire la terreur. Pour lui, l’Islam n’a pas besoin de chefs ou d’imams mais de penseurs et de « passeurs » pour inciter les musulmans à passer de l’islam (soumission) à l’iman (foi) puis à l’ishan (excellence) dans le sens de l’arété aristotélicienne, « la perfection que l’homme atteint quand il a découvert ce qu’il avait au fond de lui-même et qu’il agit alors selon sa nature profonde ». Il s’agit donc de promouvoir un mouvement d’intériorisation de la foi religieuse.

Dissidence

Bidar m’apparait être, à sa manière, un « dissident », me rappelant les dissidents russes, car il ose, en prenant beaucoup de risques, demander la liberté spirituelle pour tous à l’intérieur d’une religion qui ne la reconnait pas officiellement. Le dissident est un pionnier, qui trace un nouveau chemin. Il annonce un mouvement souterrain, certainement déjà en route, mais sans doute très lent. Quand en verrons-nous les fruits ?

 

Mon semblable, mon frère

Relisant mes notes, je me suis dit :  il nous est facile, nous, non musulmans, d’applaudir. Mais les croyants d’autres religions accepteraient-ils eux aussi d’intérioriser celle-ci ? Vivent-ils une vraie liberté spirituelle ? Ce sont des questions auxquelles, bien entendu, je n’ai pas de réponses. Au fond, Bidar va très loin et derrière le monde musulman, ne s’adresse-t-il pas à tous ? Ne pousse-t-il pas son lecteur honnête à sortir de son confort qui consisterait à dire : « je suis d’accord, oui cela va dans le bon sens et je « leur » souhaite bon courage ! ».

 

Pour terminer, une citation

Bidar : « Voyons la diversité de nos êtres, comme l’expression de l’expérience créatrice infinie d’Allah. En devenant toujours plus différents, toujours plus multiples, et chacun toujours plus lui-même, c’est notre participation au chant de l’univers« .

Cette conviction que la variété des êtres et de leurs dons est richesse créatrice personnelle tout en appelant au lien collectif a une saveur très « paulinienne » que j’apprécie.

 

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Courant pour une écologie Humaine

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