Sortir de la rue !

Martin Choutet participe depuis 10 ans à la création d’une association animant des lieux de vie où habitent ensemble des jeunes professionnels et des personnes sans domicile. Il est travailleur social et ancien conseiller au sein du Ministère du Logement.
Cet article est issu du livre « Société de Bien Commun, pour changer la donne à hauteur d’homme ».

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Comment peut-on aujourd’hui accepter que des personnes soient contraintes à dormir dans la rue ou dans des abris de fortune ?

C’est une tragique réalité : dans toutes les grandes villes de France,  et de façon particulièrement forte en région parisienne, des hommes, des femmes, des enfants parfois, sont dans la pauvreté extrême et n’ont pas d’endroit où habiter.
En France métropolitaine, la dernière étude de l’INSEE, en 2012, évalue à plus de 142 000 le nombre de personnes sans domicile. La plupart sont hébergées à l’hôtel ou en foyer, mais près de 10 % sont contraintes à dormir dans la rue, sous tente, dans des caves, des parkings, ou encore des halls d’immeuble… Aujourd’hui, à Paris, il y a en moyenne six fois plus de demandes d’hébergement que de places disponibles. Les besoins sont criants et ils le sont plus encore si on élargit le regard vers tous ceux qui sont confrontés au mal-logement parce qu’ils sont hébergés de façon contrainte chez des tiers, vivent dans un habitat indigne ou insalubre. Derrière chacune de ces situations, ce sont des personnes qui souffrent de ne pouvoir accéder au minimum vital qu’est le logement, pourtant indispensable au bien-être, à la vie relationnelle, la sécurité, l’intimité, dont chacun a besoin. Lorsque le droit au logement d’une personne ou d’une famille n’est pas respecté, c’est une violence qui lui est faite. Il n’y a pourtant aucune fatalité.  Comment agir pour éviter cela ?

QUELQUES ÉLÉMENTS DE CONTEXTE

Le budget consacré par l’État à l’hébergement des personnes sans domicile est probablement le poste budgétaire qui a proportionnellement le plus augmenté sur les trente dernières années. En cinq ans, de 2010 à 2015, l’augmentation des crédits de l’hébergement d’urgence a été de 89 %. Durant la dernière décennie, un plan d’humanisation des centres d’hébergement a permis de transformer de grands dortoirs en chambres doubles ou individuelles ; des centres qui fermaient leurs portes durant la journée sont désormais ouverts 24h/24 ; l’accueil des personnes sans-abri,  qui était souvent limité à quelques nuits, est désormais plus durable et plus de 21 000 places ont été créées dans des logements du parc privé pour permettre à des familles de quitter l’hébergement à l’hôtel. De plus, l’État a augmenté de façon significative le nombre de places dédiées aux migrants, avec un doublement du nombre de places en Centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) passé de 20 000 en 2010 à 40 000 aujourd’hui. Et pourtant, malgré ces efforts indéniables, le nombre de personnes sans domicile fixe ne fait qu’augmenter.

AUTOUR DE L’HABITAT, DE NOMBREUSES INITIATIVES EXISTENT

Les initiatives pour permettre à chacun d’avoir un habitat digne sont heureusement multiples et témoignent de l’extraordinaire engagement de bénévoles et professionnels. En plus des précieux établissements sociaux d’hébergement « traditionnels », parmi beaucoup d’autres initiatives, évoquons le développement de nouveaux lieux de vie, à la frontière de l’action sociale et de la vie communautaire, telles que les animent les associations Magdala (à Lille), Aux captifs la libération (à Paris), Lazare (En province et à l’étranger, ou encore l’Association pour l’Amitié (APA), à Paris et région parisienne). Ces associations ont une proposition similaire : elles permettent de vivre ensemble, dans des appartements en « colocation solidaire », à des personnes sans domicile fixe et à des « volontaires » bénévoles. Elles apprennent à tisser jour après jour des relations bienveillantes. Engagé depuis dix ans à l’APA, j’ai pu constater la richesse de cette expérience, tout comme sa fragilité. Richesse incroyable liée à la vie partagée entre des personnes de tous âges, de toutes cultures, de toutes convictions, croyances… et caractères ! À travers cette vie commune, les étiquettes tombent, chacun est invité à se transformer pour se rendre plus agréable aux autres et pour accueillir les autres dans leurs différences. Les personnes en situation plus précaire, avec l’appui d’assistantes sociales, peuvent peu à peu se stabiliser et entreprendre des projets personnels qui peuvent être la recherche d’un emploi, des soins, une régularisation administrative pour les étrangers, ou encore l’accès à un logement autonome. Cet accueil, par sa durée non limitée a priori, permet de proposer une chambre individuelle dans un appartement « normal », mais aussi la création de relations tendant vers l’amitié, quand c’est possible, où l’on prend soin de l’homme dans toutes ses dimensions : physique, psychologique, physiologique et spirituelle.
De telles initiatives, à échelle locale, restent terriblement modestes au regard des besoins. Cela renvoie donc à un autre type de réaction indispensable pour ne pas gérer mais éradiquer la grande exclusion. Les réponses de fond, à l’échelle de ce drame, relèvent de stratégies publiques adaptées, qui intègrent notamment des grands enjeux comme la construction de plus de logements, une meilleure répartition de la population sur le territoire, et aussi la régulation de l’immigration, puisque une part significative des personnes sans-abri est composée de migrants, ce qui est un sujet appelant à des réponses adaptées, non traitées ici.
Vis-à-vis des personnes sans-abri, la France a globalement une politique encore « urgentiste », axée sur l’hébergement, plus que sur le droit au logement. Or cette pratique est moins efficace et plus coûteuse que l’approche dite du « logement d’abord ». L’approche classique menée en France a été de construire des parcours « en escaliers » : la personne sans-abri est supposée évoluer vers le logement, par étapes successives, avec, par exemple, un accueil d’urgence, suivi d’un centre de stabilisation ou d’insertion, puis du logement temporaire avant d’accéder au logement pérenne. Si ce parcours peut paraître bien construit sur le papier, il s’avère source de nombreux échecs en réalité, chaque marche à gravir étant une occasion de chute. Si les personnes les plus motivées et dynamiques peuvent franchir ces différentes étapes, les personnes les plus en difficulté sont enfermées dans un circuit dont elles ont le plus grand mal à sortir, et le temps passant, elles sont jugées de moins en moins aptes à intégrer un logement autonome…
Inversement, la politique du « logement d’abord » consiste à proposer le plus rapidement possible à une personne sans-abri l’accès à un logement ordinaire, pérenne, social, et à lui offrir un accompagnement médico-social personnalisé, gradué en durée et en intensité.  Cette approche pourrait paraître trop ambitieuse, il n’en est rien : les études menées à l’étranger comme en France montrent sa réussite. En France, une expérimentation remarquable a été menée :  « Un chez soi d’abord ». Parmi les personnes en très grande exclusion qui ont accédé directement à un logement grâce à ce programme, 85 % sont restées dans leur logement quatre ans après. Si cette approche, comme les autres, n’efface pas en un instant les causes même de l’exclusion (dont l’isolement relationnel, social et familial ou la précarité économique et le chômage ou encore la fragilité psychique), elle vise d’emblée à offrir un cadre minimum à partir duquel une patiente reconstruction est possible. C’est un changement de mentalité et d’organisation profond, alliant logement et accompagnement.

Le logement peut être individuel, collectif ou semi-collectif, dès lors que cela est un libre choix de la personne et non une contrainte. En effet, pour certaines personnes, le logement social autonome n’est pas une réponse adaptée, car elles aspirent à un soutien davantage en proximité. Pour elles, il existe des logements semi collectifs, les « pension de famille » qui ont montré tout leur intérêt : il s’agit de petits logements individuels regroupés dans une résidence où il y a des parties communes, et une équipe sociale qui assure essentiellement des animations conviviales et le lien entre résidents. Il existe actuellement 15 000 logements de ce type. Chaque année, depuis cinq ans, en moyenne, il y a eu la création de 7000 nouvelles places d’hébergement d’urgence et de seulement 1000 places en pension de famille : c’est le signe que ce type de projets n’a pas été développé à titre prioritaire, alors qu’il y a pourtant actuellement quinze demandes pour une place à paris. Il faudrait pouvoir construire au moins 15 000 places sur les cinq prochaines années.

Pour conclure, une conviction : il n’y a pas de fatalité à ce que des personnes soient exclues et sans domicile fixe ! On ne peut ni ne doit s’habituer à cela. Y remédier est possible, c’est un défi d’aujourd’hui pour notre société, cela implique d’assumer des choix clairs, des priorités et une véritable stratégie ; celle du « logement d’abord », fondée sur l’accès au droit commun pour le plus grand monde, est assurément la plus pertinente. Aura-t-on la volonté politique de la mettre en œuvre ?

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Comment faire advenir une Société de Bien Commun ? Cette question passionne le Courant pour une écologie humaine, qui lance le premier volume d’une collection dédiée à la recherche des conditions et des moyens nécessaires pour faire émerger cette société. Pour changer la donne, à hauteur d’homme.

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Courant pour une écologie Humaine

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