Transcendance

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Rémi Brague est essayiste, historien de la philosophie, universitaire, spécialiste de la philosophie médiévale arabe et juive, et connaisseur de la philosophie grecque. Nous lui avons demandé, dans le cadre du parcours Cap 360°, de définir ce qu’est la transcendance et à quoi elle sert.

Qu’est-ce que la transcendance ?

Rémi Brague : « Le terme transcendance vient du latin transcendere (franchir, surpasser), il indique l’idée de dépassement ou de franchissement. C’est le caractère de ce qui est transcendant, c’est-à-dire qui est au-delà du perceptible et des possibilités de l’intelligible (entendement).

Donc ce qui est transcendant est ce qui nous dépasse par le haut. Un peu comme une montagne nous domine : elle ne nous contrôle pas, ne nous commande pas. Elle est simplement plus haute, plus grande.

Ce qui est transcendant est donc ce qui nous dépasse, mais en même temps ce dans quoi nous sommes contenus, puisque nous sommes à l’ombre de cette gigantesque montagne qui nous dépasse. D’une certaine manière, nous sommes réduits à une conscience de notre petitesse et, en même temps, nous sommes portés, nous vivons au flanc de la montagne en question.

La transcendance est donc à la fois ce que nous ne pouvons pas contrôler et ce qui nous pose, ce qui fait ce que nous sommes. »

 

A quoi sert la transcendance ?

« C’est une bonne question de se demander à quoi sert la transcendance.

Quelles sont les conséquences de cette acceptation d’une transcendance qui, à la fois, nous dépasse et nous constitue, qui fait de nous ce que nous sommes ?

L’acceptation, la prise en compte d’une transcendance nous permet de répondre à la question de savoir s’il est bon que nous existions… Question apparemment tout à fait naïve voir académique en première instance.

Nous n’avons pas besoin d’une transcendance lorsqu’il s’agit de fournir une description de la réalité. Nous avons pour cela la science. La science n’a pas besoin d’invoquer le recours à des principes transcendants.

Nous n’avons pas non plus besoin de la transcendance pour nous organiser entre nous. Nous avons pour cela la politique qui organise la vie sociale. Nous pouvons très bien nous contenter d’essayer de minimiser les frictions qui peuvent se produire lorsque les individus qui ont des intérêts, des passions, des goûts, des volontés différents, se rencontrent.

En revanche, Nous avons besoin d’une transcendance pour légitimer notre propre existence. Une légitimité dont j’ai dit tout à l’heure qu’elle pourrait apparaitre comme une question purement académique mais qui devient, depuis quelques dizaines d’années, une question brûlante. Nous nous demandons en effet de plus en plus s’il est vraiment bon qu’il existe quelque chose comme l’espèce humaine sur la terre. On entend des voix s’élever pour dire que nous sommes l’espèce la plus dangereuse qui soit. Pire que des fauves, qui restent dans leur niche écologique, nous voulons tout le terrain, toutes les ressources de la planète ; ressources que nous dépensons et planète que nous salissons.

Peut-être n’est-il donc pas si légitime que nous soyons là ? Cela se complique encore si l’on s’interroge sur la nécessité dans laquelle nous sommes, en tant qu’un être biologique, de nous reproduire pour que l’espèce continue. Chacun de nous va devoir un jour faire valoir ses droits à la retraite, et à une retraite définitive, six pieds sous terre. Si donc l’espèce humaine doit continuer à exister, il n’y a pas d’autres moyens que d’avoir des enfants. Enfants auxquels on ne peut pas demander leur avis avant de les mettre au monde. Tout parent a entendu ses enfants adolescents commencer une phrase, au moment de leur période de révolte, par « et puis je n’ai pas demandé à venir au monde », ce qui est parfaitement exact. Personne n’a demandé à venir au monde. La naissance est quelque chose de profondément anti-démocratique.

L’idéal d’une démocratie absolue serait une espèce humaine qui ne se reproduirait pas, puisque tous ses membres existeraient en même temps et pourraient se mettre d’accord sur des règles de bon voisinage, tolérance mutuelle, etc. Mais ça ne durerait évidemment pas trop longtemps. C’est ce que j’appelle, avec un jeu de mots d’ailleurs étymologiquement fondé, la difficulté majeure du sécularisme. Ce qui est séculier, comme le mot l’indique, c’est ce qui dure un siècle. J’ai l’impression que la logique en termes de sécularisme serait de faire que l’espèce humaine ne dure qu’un siècle, et puis qu’après, on ferme la boutique.

Or, si nous ne voulons pas cela, il faut avoir des raisons pour le vouloir. Il faut une transcendance, quelque chose qui nous pose, quelque chose dont nous dépendons et qui soit bienveillante. La nature ou dieu sont toujours conçus comme des instances bienveillantes, qui veulent notre bien. Sans le recours à cette transcendance, je crois que l’histoire humaine, si elle était logique avec elle-même, se terminerait assez vite. »

 

Voir la vidéo complète sur « se situer »

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Courant pour une écologie Humaine

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