Dans cet article Bénédicte R. livre à Brigitte de La Chapelle l’expérience qu’elle a vécue en accompagnant son fils Gaspard, qui a rencontré des difficultés scolaires dès son plus jeune âge. La quête patiente de Bénédicte dans la recherche d’une solution pour instruire et éduquer son fils a abouti un jour dans le Sud de la France, lorsque le chemin de la famille R. a croisé celui d’Elisabeth Nuyts. Cette logopédagogue leur a permis de trouver une réponse adaptée, étayée d’outils concrets. Bénédicte a alors repensé son accompagnement dans le cadre de l’« école à la maison » que suivait Gaspard avec elle depuis trois ans déjà.

Bénédicte et Gaspard nous conduisent sur les chemins d’une aventure éducative originale. Avec eux, on découvre tout au long du récit de cette mère attentive et persévérante, comment le souci d’instruire un enfant ne peut s’inscrire dans son éducation que dans la considération des lumières et des ombres de sa personnalité. C’est seulement ainsi que cet enfant grandissant pourra peu à peu s’unifier et s’épanouir tout en gardant un lien social solide.

Brigitte de La Chapelle : Bénédicte, vous avez fait, lors du lancement du Courant pour une écologie humaine (CEH) le 22 juin 2013 à Paris, un témoignage assez poignant concernant votre parcours de mère dun enfant en grosse difficulté scolaire. Voudriez-vous nous présenter ce cheminement de mère soucieuse de l’épanouissement de son fils malgré les obstacles rencontrés ?

Bénédicte R. : Nous habitons un village près de Lyon et nous sommes parents de cinq garçons qui ont aujourd’hui entre 32 et 14 ans. Quand notre dernier est entré à l’école, compte tenu de l’écart d’âge, j’avais déjà accompagné les parcours scolaires des quatre aînés. Mais dès sa naissance, notre dernier nous a entraînés dans de nouvelles aventures qui ont évidemment, par la suite, concerné l’école !

BLC : Quel est le comportement qui vous a frappé le plus ?

BR : Il est né avec l’estomac plié en deux (plicature gastrique) et n’a pu connaître dans un premier temps ni la satiété, ni un sommeil paisible. Il s’est construit en dehors de tout rythme. Hors temps, il était toujours en mouvement, ne se fixait sur aucun jeu, recherchait mon contact, touchait à tout, exprimait de l’agitation par tout son corps qui finalement exprimait une angoisse profonde. Hypersensible, il pouvait nous étonner par exemple, dans sa relation avec les animaux : assis en tailleur, il endormait son lapin nain posé sur ses jambes, en massant le petit animal étendu sur le dos. Une scène très inattendue au regard de son hyperactivité !

BLC : Comment était-il enfant ?

BR : Il ne s’impliquait dans aucun jeu de construction, ni de manipulation d’objets. Il n’a joué ni aux Lego, ni avec des figurines en plastique, ni avec des cubes. Au contact d’une petite fille très calme, il pouvait en revanche jouer de longs moments à la dînette. Mais seul, il optait souvent pour un geste repetitive, par exemple lancer une balle contre un mur des heures durant. Être dehors était pour lui un besoin vital. Dès 12 mois, il s’évadait de son lit parapluie et s’échappait dans le jardin.

BLC : La dînette ? Pourquoi ce goût pour la cuisine ?

BR : Je ne crois pas qu’il ait eu particulièrement le goût de la cuisine : s’alimenter a toujours été compliqué pour lui. Je l’ai nourri presque deux ans au sein, complétant ainsi une alimentation diversifiée mais difficile à mettre en place, le temps que sa plicature se défasse naturellement. Il a été attiré par le sucre très tôt, grignotant à toute heure malgré le cadre que nous essayions de lui imposer. Il grimpait dans les placards en quelques secondes ! On pourrait penser rétrospectivement qu’il avait juste besoin de fermeté, mais non, c’était une difficulté réelle de le contenir. Cela me rappelle les courses en supermarché : tout petit, il descendait du chariot à mon insu, partait en tout sens, faisait des caprices, disparaissait. C’était impossible. Et le regard noir des gens qui me croyaient laxiste était très culpabilisant.

BLC : Quels étaient vos sentiments devant son comportement ?

BR : Je percevais une contradiction : magnifique et attachant, il était aussi étonnant et déroutant. Bonheur, inquiétude et grande fatigue m’ont habitée pendant les premières années. J’avais le sentiment qu’il ne se sentait ancré nulle part. Quelques fois, un regard adulte et grave obscurcissait son expression habituellement vive et rieuse. Je prenais au sérieux les idées noires qu’il exprimait parfois le soir alors qu’il n’avait que 3 ans.

BLC : Comment a débuté sa scolarisation ?

BR : À la crèche où il allait occasionnellement pour me permettre de souffler, il était remarqué par le personnel. Il fallait le surveiller davantage que les autres (ne pas le lâcher, en réalité !). Manger et dormir n’allaient pas de soi. En maternelle, il était toujours tenu par la main. En grande section, la maîtresse m’a mise en garde de façon très bienveillante : « Il n’est pas prêt pour le CP, il aura du mal à rester assis, cela va être difficile pour lui, essayez de trouver un établissement qui lui convienne et faites-le tester ». Depuis la maternelle, il se faisait remarquer dans la cour. Très impulsif, rien ne lui faisait peur : courir, grimper, sauter, pousser. Malheureusement la bagarre était son jeu favori. Seule une compagnie féminine lui permettait de jouer paisiblement à des jeux tranquilles et c’était notre planche de salut ! En classe, il ne s’impliquait pas du tout dans les activités proposées, il s’agitait, il amusait les enfants et fatiguait beaucoup les maîtresses.

BLC : Cela sannonçait difficile : comment avez-vous réagi ?

BR : Eh bien ! J’ai écouté la maîtresse et elle avait raison. Il y avait un problème et cela ne serait pas allé de soi en CP. Nous l’avons donc fait tester : cela n’a pas donné grand chose car, comme il ne respectait pas les consignes, ni ne se concentrait, nous n’étions pas beaucoup plus avancés. Après quelques recherches, une petite école catholique hors contrat où l’effectif par classe ne dépassait pas quinze enfants nous a convaincus. La directrice s’est montrée très compréhensive et accueillante, sa bienveillance n’a jamais failli. La jeune maîtresse qui a accueilli mon fils en CP avait suffisamment de trempe pour prendre en compte ses difficultés avec un bon zeste d’humour (excellente clé !) et pour amener quelques aménagements de bon sens afin d’atteindre son but. Il fallait lui apprendre à lire et à écrire tout en lui offrant la possibilité de faire des tours de cour toutes les demi-heures et de s’installer dans l’escalier de l’école pour venir à bout d’exercices. Finalement, elle a réussi et je lui en sais gré tous les jours ! Mais en CE1, la nouvelle maîtresse n’avait pas cette énergie. L’hyperactivité, l’impulsivité et la répartie de mon fils ont eu raison de son moral. Nous courrions vers l’échec. Ses cahiers étaient dans un état inimaginable, dévastés ! Quelquefois, la plume traversait jusqu’à 10 pages, formant un trou béant entouré d’encre ; c’était sinistre. Il était bon dernier de classe. Côté discipline, nous n’étions pas très fiers : chaque fois que j’allais le chercher, j’entendais des enfants murmurer à leur maman, et même des mamans, dire : « C’est lui, c’est Gaspard…» bref, cela devenait compliqué.

BLC : Dans le cadre familial comment se comportait-il ?

BR : Le pire, c’est qu’à la maison, les soirées étaient également très mouvementées car il était à cran après avoir fourni, malgré tout, un gros effort à l’école. Comment envisager de se remettre à travailler le soir ? Impossible également de rester à table, de se tenir « normalement » : son opposition systématique enflammait notre vie familiale, l’exaspération des uns et des autres se manifestait immanquablement. Certains de nos autres enfants pâtissaient largement des tensions permanentes. Ensuite, venaient les difficultés pour s’endormir, les réveils nocturnes. Il ne pouvait dormir autre part qu’à la maison.

Nous lui faisions donner des cours de piano depuis le CP car il montrait de bonnes aptitudes à la musique. Son professeur m’a aidée, nous échangions beaucoup. Alors qu’elle m’exprimait à quel point elle sentait qu’elle obtenait de bons résultats en travaillant seule à seul avec lui, j’ai eu le déclic : il fallait arrêter l’école.

BLC : Comme cela : arrêter l’école !

BR : Ce devait être mûr car en le disant, la décision était prise. Mon mari, très étonné, a accueilli avec confiance ce projet inattendu. J’étais totalement inexpérimentée mais je croyais fermement que cette audace sauverait et notre vie de famille et cet enfant qui pourrait enfin se poser ! Grâce à l’école hors contrat, j’ai pu rencontrer des personnes qui avaient eu l’occasion de pratiquer « l’école à la maison » et j’optai pour le cours par correspondance Sainte Anne, que nous avons donc commencé au milieu du CE1. Une nouvelle aventure…

BLC : Naviez-vous pas à cette époque un peu un sentiment de peur à lidée de lui faire lâcher des règles de vie pour ne vous fier qu’à votre intuition ?

BR : Combien de fois ai-je prononcé ces mots « Nous avons arrêté l’école ! ». Rien que ça ! Quel sentiment de liberté, quelle fenêtre ouverte sur la vie. Le sentiment de remettre les choses en ordres, de partir de nos besoins pour avancer : nous allions trouver un chemin de vie.

Pendant ce temps depuis la fin de la grande maternelle, j’emmenais mon fils au CMP pour un suivi psychologique une à deux fois par semaine. Cela ronronnait tranquillement, ne donnait pas grand-chose mais me rassurait : ce médecin, un regard extérieur, veillerait, par exemple, à ce que nous ne devenions pas trop fusionnels !

BLC : Et arrêter l’école, pour une maman denfant très actif, on ne ressent pas une certaine appréhension devant les journées non-stop 

 BR : J’ai surtout ressenti de la joie, de la paix et beaucoup de courage en commençant cette nouvelle vie. Cela me semblait juste. J’allais prendre le temps d’accueillir cet enfant tel qu’il était et tenter de répondre à ses besoins, différents de ceux de mes autres enfants. Je n’avais aucune certitude. Je n’avais aucune garantie. Mais tout mon amour pouvait s’exprimer, une cohérence s’installait. Il me semblait enfin pouvoir le rejoindre et l’aider à grandir. À son écoute, je pourrais lui donner les moyens de trouver enfin son rythme. Cela résonnait juste au fond de moi : nous allions y arriver !

BLC : Quelle a été votre philosophie dans ces premiers temps ?

BR : J’ai vite compris qu’il faudrait se battre. Mais pas moi contre lui, ni lui contre moi : lui et moi contre sa difficulté. Jusque-là, il n’était pas diagnostiqué : j’avais imploré le pédopsychiatre de faire des tests, de chercher ce qui pouvait être à l’origine de ce comportement mais il jugeait cela inutile. Nous connaissions la Ritaline (psychostimulant) et n’en voulions pas. Le sortir de l’école et cheminer auprès de lui semblait sage. Un chemin de responsabilité et de confiance. Un choix de vie temporaire mais radical : nous allions passer 100 % de notre temps ensemble, ça allait bouger !

BLC : Racontez-nous : Gaspard et vous en classe à la maison, c’était comment ?

BR : Il lisait très bien : il comprenait ce qu’il lisait, faisait des liens, aimait lire. C’était mon atout. En revanche, il écrivait très mal, (pas le temps de former des lettres, ni de penser à ce qu’il allait écrire !). Il souffrait surtout d’une phobie : s’asseoir pour travailler était un facteur de grand stress. Il n’y avait pas de ressort sur sa chaise mais c’était tout comme. Il s’enfuyait dès qu’il fallait s’asseoir. Il courrait faire pipi. Ensuite il se cachait sous la table, au fond du jardin… Au mieux, pour « travailler », il se couchait sous la table, la tête sur sa chienne, notre fidèle assistante pendant ces cinq années. Là, il pouvait écouter quelques minutes, mais sans écrire. Il fallait environ une heure à une heure et demi pour faire tomber toutes ces résistances afin d’accéder à un quart d’heure de travail. Tout ce temps pour ouvrir une porte qui pouvait se refermer violemment à tout moment.

BLC : Donc beaucoup de patience et de persévérance et quels résultats ?

BR : Dans son quotidien, il y avait le jardin, les oiseaux, le temps de se lever, de prendre son petit déjeuner, le temps de parler, de lire des livres, d’aller voir ses grands-parents. Le temps de pratiquer trois sports et de voir des enfants tous les jours. Il y avait donc aussi le temps de grandir. Il y avait surtout le temps d’être seul, non stimulé, l’obligation de se poser, de s’ouvrir. De là est née une passion pour les oiseaux, qui l’a conduit à passer beaucoup de temps à observer calmement le jardin. Le soir, nous rencontrions moins de difficultés, moins de stress : nous parvenions à une vie de famille plus équilibrée. Mais il y avait jusque chez nous les dangers d’internet. Malheureusement, il arrivait à transgresser les interdits et à rejoindre la « culture » ambiante dont nous aurions voulu le préserver plus longtemps : comme il est difficile de concilier la vie des grands, et celle des plus jeunes…

BLC : Vous décrivez là un début dapaisement ?

BR : Cela a duré pendant le CE2 puis le CM1. Il a progressé, appris, mais cela restait difficile. Il grandissait et moi, il faut le reconnaître, je fatiguais. Je vous passe les détails, mais un essai de scolarisation en fin de CM1 nous a bien confirmé qu’il n’était pas prêt à réintégrer le système. En CM2, nous avons décidé de déléguer certaines matières à des instituteurs à la retraite, et à une coach scolaire expérimentée, qui semblait avoir de bonnes méthodes.

Cependant peu à peu, le comportement de Gaspard s’aggrava de nombreuses colères et de plus en plus d’opposition. Il souffrait à nouveau.

BLC : Vous deviez être très inquiets ?

BR : Oui, nous nous demandions si ces symptômes annonçaient une pathologie non encore découverte. Je pensais notamment à l’autisme qui peut prendre des formes tellement particulières et se révéler peu à peu, être diagnostiqué tardivement. Je me mis à chercher la cause de cette aggravation. Je me souvins alors d’une adresse dont on m’avait parlé un an auparavant. À l’époque, j’avais laissé cela de côté car j’avais compris qu’il s’agissait de grammaire – il ne me semblait alors pas urgent de me préoccuper de grammaire à ce moment-là pour aider Gaspard ! J’appelais. Au téléphone, une voix amicale. Incroyable : pour la première fois, tandis que je décrivais ce que nous vivions, mon interlocuteur, très paisiblement, semblait comprendre et même anticiper ma pensée, mes questions et surtout partageait mon sentiment. Il s’indignait de cette souffrance : « Mais il est contrarié, votre enfant, il est malheureux ». Je me sentis en confiance. C’était le mari de Mme Nuyts, il travaille avec elle.

BLC : Finalement vous avez été en contact avec Elisabeth Nuyts elle-même. En quoi sa première approche vous a-t-elle touchée ?

La première approche de la méthode Nuyts s’est faite au contact de la fille de Mme Nuyts qui a accueilli Gaspard en bilan : deux séances d’une heure et demie par jour sur cinq jours, auxquelles j’ai assisté. L’approche m’a parue très concrète, simple, et sa portée profonde. J’ai été touchée de voir mon fils manifester ses blocages, son opposition, mais finalement entrer dans le travail scolaire par petites touches grâce à des exercices faciles et ludiques.

BLC : Vous nous avez dit tout à lheure que cette approche Nuyts vous semblait un vrai bouleversement pour Gaspard. En quoi votre fils semblait-il concerné 

BR : J’ai assisté à l’ouverture d’une brèche, il se passait quelque chose de nouveau. Il y a eu comme on dit, « un avant et un après ». J’ai eu l’impression qu’il entrait dans la perception du temps, pouvant enfin s’y inscrire.

Concrètement, il arrivait enfin à s’asseoir le temps nécessaire à l’écriture d’une phrase, il s’intéressait davantage à ce qui était proposé. Je pressentais que nous remontions à la source de ses difficultés, pour s’attacher aux causes. J’étais captivée. Pendant ce bilan, nous nous sommes ressourcés finalement tous les deux, très conscients d’entamer de nouvelles aventures !

BLC : Donc vous vous êtes lancés dans laventure Nuyts ?

BR : Oui j’appris que la semaine suivante, Elisabeth Nuyts proposait une formation pour adulte chez elle à Montpellier. Sans hésiter je m’inscrivis pour ce stage et je louais une chambre à proximité.

Par chance, nous n’étions que cinq stagiaires. Je pressentais que ce que j’allais découvrir allait me toucher en profondeur : je venais d’assister à la pratique Nuyts lors du bilan, j’allais accéder à la compréhension, quelle joie ! En même temps je me mis à lire « L’Ecole des illusionnistes » qui expose la recherche de Mme Nuyts. Dès la première journée de formation, je pris conscience que si cette approche remédiait effectivement aux difficultés scolaires, elle touchait aussi à quelque chose de plus profond : ouvrir les perceptions conscientes, donner des repères, construire l’analyse, donner à une personne la possibilité de se structurer par la grammaire car le langage touche à l’humain.

BLC : Une vraie révélation pour vous 

BR : Oui, l’utilisation de la parole oralisée dans les apprentissages était une découverte importante, essentielle. J’ai pu relire mon propre parcours scolaire (et adolescent) avec des yeux nouveaux et découvrir des pistes de compréhension inédites : cela m’a bouleversée. La pédagogie se substituait à la psychologie ! Je revisitais aussi le chemin de certains de mes enfants. Les blocages de tel ou tel de mon entourage, et notamment ceux de ma sœur qui, elle, est atteinte d’un handicap mental, me sautaient aux yeux comme autant d’appels au secours : il existait une piste d’aide, des réponses. Il m’est apparu évident que cette approche répondait au besoin profond de notre temps : résister consciemment à la pression, faire face à des pédagogies contrariantes et destructurantes, devenir les êtres de langages que nous sommes. Aller vers plus de liberté. À l’issue de la formation, nous empruntâmes joyeusement les sentiers nuytsiens pour continuer notre aventure…

BLC : Donc retour à Lyon avec le bagage Nuyts ?

BR : Oui ; nous commencions alors le CM2. Notre programme reposa sur les trois dossiers Nuyts : concentration, grammaire et mathématiques. Nous nous sommes rapprochés d’une maman que j’ai connue pendant la formation et nous avons travaillé avec sa fille qui souffrait d’une forte dyslexie. Nous étions, cette maman et moi, débutantes et notre façon de « faire » du Nuyts était bien imparfaite ! Mais nous avons osé nous y mettre et des progrès s’en sont suivis. Notre principal défaut était d’aller trop vite : c’est la maladie actuelle ! Nuyts nous apprend à ralentir et à habiter le temps. Qu’il est difficile d’aller lentement ! Pourtant, c’est la condition pour progresser : se ralentir est la condition pour affiner nos repères, nos perceptions et notre analyse. Gaspard a beaucoup progressé et nous avons analysé des livres entiers. Sa lecture et sa compréhension sont devenues excellentes. Grâce à la conscientisation des perceptions et à l’analyse, sa concentration s’est améliorée, il s’est apaisé. Sa mise au travail a été facilitée. Il a été inspecté par l’éducation nationale fin CM1 (avant) puis fin CM2 (après) : une lettre des inspecteurs que j’ai soigneusement gardée atteste de l’efficacité de cette année Nuyts !

BLC : Aviez-vous pour autant révolutionné votre petite structure d’ « école à la maison » ?

BR : Non, pendant ce temps mon fils pratiquait en parallèle plusieurs sports, participait à un cours de théâtre, jouait de deux instruments. L’échange avec les entraîneurs de sport, professeurs de musique et de théâtre m’a été précieux. Je les ai sollicités sans faux semblant pour former ainsi une sorte d’équipe autour de lui. Ses activités, quant à elles, lui permettaient de se confronter quotidiennement aux autres, à des règles, à des contraintes. Hyperactif, il avait une énergie hors du commun.

BLC : Vous nous décrivez là une vie quasi-trépidante 

BR : Pas du tout ! Comme Gaspard ne rencontrait des enfants qu’une ou deux heures par jour lors de ses activités, il était seul de grands moments. J’insiste sur l’impact positif de cette solitude vécue dans la nature, du contact des chiens et du chat, qui lui ont permis de se canaliser. Sans stimulation artificielle, il a pu se poser. Sa découverte des oiseaux en pleine nature, par lui-même en atteste : il a expérimenté ainsi un rythme « intérieur ». Ce mode de vie était finalement une sorte d’ascèse. Comme il était naturellement très réactif, tout en émissivité agitée, hors temps, le contenir ainsi a permis de le ralentir, de réduire les sollicitations multiples qui peuvent envahir le quotidien pour lui donner les moyens de se percevoir acteur, ce qui calmait ses angoisses. La pratique Nuyts lui a donc permis d’entrer dans une relation personnelle et consciente avec son environnement, de se situer progressivement dans la relation à l’autre et au monde. Il a ainsi commencé à développer la capacité de s’impliquer dans ce qui lui était proposé.

BLC : Gaspard allait donc arriver en 6° ?

BR : Oui mais à l’issue du CM2 nous avons jugé qu’une année supplémentaire de consolidation serait nécessaire en s’appuyant sur le programme de 6ème du Cours Sainte Anne, que nous travaillerions façon Nuyts.

Il progressait mais il ne faut pas croire que tout était rose pour autant. Les combats étaient encore bien là. Tout ce chemin a marqué notre couple et la fratrie. Ce fut difficile et riche, exigeant et formateur, une réussite parce que malgré toutes les difficultés, c’est un enfant heureux qui se construit et une avancée pour chacun de nous. Le fil rouge est de croire que tout est possible, qu’aucun de nous n’est réduit à ses (in)compétences. Toutes ces années, je me suis positionnée aux côtés de mon fils de façon à ce que nous luttions ensemble contre ses difficultés. C’est un combat que nous menons encore avec des hauts, des bas dans son adolescence.

BLC : Quelles valeurs ont sous-tendu votre recherche de sens dans l’éducation de Gaspard ?

BR : C’est le dialogue et la confiance qui ont permis et permettent encore nos avancées. C’est un combat spirituel où les vertus théologales ont toute leur place : la Foi, qui permet de dépasser nos incapacités et de surmonter le doute, l’Espérance qui ouvre sans cesse les portes que nous nous fermons et la Charité, qui renouvelle notre regard.

BLC : Il y a tout de même une part de mystère dans l’éducation de tout enfant, non 

BR : Oui et il y a le mystère de la fécondité de tout cela. Dans ce contexte, Nuyts n’est pas une fin en soi, c’est un nouveau départ. Le rayonnement nous a surpris en plein vol, lui et moi. Nous avons vécu ensemble presque 100 % de notre temps pendant cinq ans. C’est une drôle d’expérience. Le danger eut été de nous enfermer, mais le contraire s’est produit.

BLC : Cette fécondité vous lavez donc partagée ?

BR : Nous avons mis en œuvre la pratique d’Elisabeth Nuyts avec un ami de Gaspard, en difficulté lui aussi, puis avec le fils d’amis, avec une autre amie et enfin avec des amis d’amis qui étaient pleins de questions au sujet de leur enfant… Bref ! Ce furent des rendez-vous, des séances improvisées pour faire découvrir le travail de Mme Nuyts et de grands échanges avec des inconnus comme autant d’escales sur notre mer agitée. Peu à peu, j’ai été amenée à m’engager plus formellement, ce fut le temps des premières séances régulières pour d’autres enfants. Je doutais de mes compétences mais le sourire retrouvé des enfants m’invitait à poursuivre. Les parents reprenaient confiance en eux-mêmes, se redécouvraient capables d’éduquer leurs enfants et tissaient à nouveau le fil précieux d’une réflexion personnelle pour les accompagner. Mon fils était très fier de partager. Il avait bien compris que je recevais ces enfants grâce à lui : il était mon inspirateur, mon formateur !

BLC : Avez-vous continué l’école à la maison durant tout le collège 

BR : Non. Gaspard est parti en 5ème vers d’autres horizons, en pension, c’était l’heure de vivre autre chose. J’ai complètement lâché ce qui avait trait au scolaire m’attachant au reste. Mais cette année, alors qu’il est revenu sur Lyon pour faire sa troisième, ses difficultés nous ont amenés à le déscolariser de nouveau. Notre projet est de préparer l’entrée dans un lycée général. S’il n’est pas facile de revenir à des séances en bonne et due forme,l’approche Nuyts imprègne notre façon de prendre les choses et de faire face. Cette approche reste le recours le plus efficace pour se mettre au travail et retrouver la capacité d’analyse.

BLC : Bénédicte, désormais des enfants en grande difficulté scolaire viennent vous voir. Comment les accueillez-vous ?

BR : J’ai commencé par approfondir ma formation : au départ, cinq jours de formation intensive avec Elisabeth Nuyts, puis le suivi de Gaspard avec elle et le bilan d’autres membres de ma famille, enfin mon propre bilan, très approfondi grâce à sa générosité. Elle m’a soutenue tout le long et je sais que je peux compter sur elle, elle m’a donné les clés et je lui en suis infiniment reconnaissante. J’ai bien compris que chaque élève est avant tout une personne unique. Je commence toujours par faire connaissance avec l’enfant ou l’adulte qui vient me voir, je prends le temps de rencontrer cette personne puis j’essaie de la rejoindre. Je l’associe à ma propre démarche. Chaque élève sait que j’ai besoin de lui pour avancer. J’essaie de comprendre ce qu’il est venu chercher, je l’aide à y réfléchir, à le formuler. Il faut revenir aux sources, au bon sens. Quand je vois arriver des parents sans aucune réponse, je leur rappelle qu’ils ont le droit ne pas adhérer aux solutions proposées par le système, de remettre en cause le nombre de diagnostics qui étiquettent leur enfant et le morcellent, qu’ils peuvent trouver d’autres chemins, écouter leurs propres convictions, les confronter à leur propre analyse de la situation. Rien n’est établi par avance pour une personne donnée. Les parents ont besoin d’être libérés. Ils redécouvrent aussi les vertus du temps : une vie se bâtit sur au moins deux décennies ! Très vite, ils renouvellent le regard qu’ils portent sur leur enfant. C’est le plus important.

BLC : Vous nous dites finalement que lapproche Nuyts sintègre bien dans une démarche du Courant pour une écologie humaine. Pourquoi ?

BR : La pratique d’Elisabeth Nuyts est d’une richesse exceptionnelle et constitue un appui terriblement efficace ! La reconstruction commence. Sauf exception, je ne conseillerai pas à des parents de sortir leur enfant en grande difficulté du système scolaire. C’est rude, exigeant, il faut bénéficier de conditions exceptionnelles pour tenir et là n’est pas forcément le besoin de l’enfant, nous pouvons les aider en les maintenant à l’école, quitte à choisir des écoles indépendantes. En revanche, j’en suis venue à proposer des formations pour aider les parents à s’approprier l’approche Nuyts. Ils peuvent adapter ainsi la manière de faire les devoirs le soir. La préoccupation de Mme Nuyts est de transmettre ses découvertes et de permettre aux personnes de s’approprier les outils qu’elle diffuse via son site internet (savoir-apprendre.info). Cela veut dire les expérimenter et par conséquent se laisser soi-même transformer par eux. Cette approche nous restaure en profondeur, de manière à ce que nous la transmettions à notre tour pour aider nos enfants. Nous sommes très loin de la simple application de recettes…

BLC : Comment évolue votre activité ?

BR : Depuis deux ans, à la maison, les demandes affluent, les appels se multiplient : à de nouvelles demandes, de nouvelles réponses. Je reçois des enfants en séances individuelles, mais j’en viens à former des parents, parfois des instituteurs, des psychologues ou des orthophonistes qui sont en quête de réponses adaptées à la complexité et à la multiplication des besoins. Au cœur des familles, il y a un vent de panique car c’est l’humain qui est menacé en classe.

BLC : Et comment voyez-vous évoluer les enfants, les jeunes ?

BR : Des enfants pourtant intelligents sont en échec. Ils développent des profils « dys », des traits autistiques, des déficits de concentration et d’attention. Les parents sont pris en otage par un quotidien effréné et les exigences d’un système éducatif qu’ils perçoivent confusément « hors sens » mais auquel l’angoisse les assujettit. La mutation sociétale due au numérique transforme les relations humaines les plus intimes : quelle famille échappe aux conflits dus aux portables ? Quels enfants échappent à la violence des jeux, à l’attrait du virtuel en tout genre et aux comportements qui en découlent ? Le spectre d’un avenir incertain verrouille l’angoisse des parents car la performance semble être la seule issue pour réussir alors que la crise se confirme et interroge tous nos repères.

BLC : Comment intervient Elisabeth Nuyts ?

BR : Elle nous explique : le “petit d’homme” entre dès le sein maternel dans le langage. Dès qu’il voit le jour, la parole détermine son développement, le langage le construit. Plus tard, il se sert de la pince, pouce, index et majeur, pour faire ce geste incroyable : écrire. Dans le cerveau, une aire particulière concerne la parole et les trois doigts qui permettent l’écriture. Cette aire facilite l’accès au sens. L’homme seul est fait ainsi et, en cela, il se distingue de l’animal. Respecter cela n’est-il pas indispensable ? Reconstruire les circuits cognitifs abîmés par notre environnement est, me semble-t-il, le premier pas vers une écologie humaine. Elisabeth Nuyts, par sa recherche, nous l’explique et nous donne les moyens de faire face à cette menace de notre temps.