#Cop21 : un commun planétaire à venir

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Gilles Hériard Dubreuil co-initiateur du Courant pour une écologie humaine, a écrit un article intitulé « L’avènement d’un commun planétaire après la COP21 : les propositions du pape François », à paraître en octobre 2016 dans la revue « Vraiment Durable ». Gérard Langlois-Meurinne, psychothérapeute et ami de longue date du CEH, l’a lu en avant-première et nous livre les réflexions que cela lui a inspirées.

 

1/ Le contexte actuel : l’accord de Paris et la COP21

Pour Gilles Hériard Dubreuil (GHD), l’accord de Paris ouvre une perspective nouvelle pour l’humanité : en effet, lors de la COP21, les états ont dessiné un cadre institutionnel pour avancer, et c’est dans ce cadre (études, références, objectifs) que la « société civile » doit maintenant devenir un contributeur majeur. Il s’agit (enfin) de sortir d’une vision où le modèle de développement est une « externalité » (l’affaire des institutions, des « autres ») pour accéder à « un commun planétaire » intergénérationnel dont chaque être humain et chaque génération seraient à la fois co-titulaires et co-responsables« . Ainsi Gilles évalue à 50% la part des objectifs pour le climat à réaliser par les états et à 50% la part qui revient à tous les acteurs de la société, c’est-à-dire « vous et moi » : objectif sans doute « fixé à la louche », mais parlant et concret.

 

2/ Les propositions du pape dans Laudato Si’

Le pape François ne vise rien moins que la « sauvegarde de la maison commune » et s’adresse non seulement aux chrétiens mais aussi au monde entier.

On peut identifier deux fondements anthropologiques originaux à ses propositions :

1/ Il s’agit de dépasser la dualité entre personnel et collectif dans la gouvernance de la transition

2/ Il s’agit aussi de dépasser la dualité homme-nature qui fonde notre conception moderne (souvent très occidentale) de notre rapport à la nature comme réservoir de ressources.

Ce faisant, il reste dans la ligne de la pensée sociale de l’Eglise (à mon sens trop peu connue et investie par une majorité de chrétiens). Il se situe dans la perspective anthropologique chrétienne ayant donc l’ambition de proposer une « contribution à la tentative de renouveler l’humanité ».  Depuis Vatican II, depuis plusieurs déclarations de Jean-Paul II, l’Eglise s’efforce de traiter l’écologie comme un volet de notre modèle de développement et en fait même un problème moral, au-delà de la seule raison. Le pape insiste et dit : « Tout est lié ».

 

3/ Une écologie « profonde » pour remplacer l’écologie classique ?

Depuis l’avènement de la conscience écologique des années 70, l’écologie n’est pas arrivée à trouver les formes d’action vraiment mobilisatrices. Celles-ci ont en effet souvent débouché sur une « régulation coercitive », basée sur une séparation entre nature et culture propre à « l’ontologie occidentale » (Philippe Descola).

Le pape, au contraire, propose une « écologie profonde » (à ne surtout pas confondre avec la « deep ecology » américaine qui serait prête à voir disparaître l’espèce humaine comme nuisible à la nature). Cela veut dire s’occuper des racines profondes du problème, à travers une nouvelle approche du rapport de l’homme à la nature. Approche basée sur son interdépendance avec la biosphère. Pour le pape, la cause du problème n’est pas l’humanité mais le modèle de développement qui est en train de se mondialiser et qui aggrave la situation : concentration des richesses, inégalités, injustices, violences et migrations forcées.

Le pape ose dire et cela ne plaira pas à tout le monde : « Les formes de développement qui ont conduit l’humanité depuis deux siècles ne sont pas celles qui permettront de franchir les étapes suivantes ». Il dénonce, sans citer le capitalisme, le « relativisme pratique » qui nous guide et qui fait préférer presque toujours l’immédiateté sur le long terme, il critique ce qu’il appelle la « logique de la raison instrumentale ».

Pour lui, dégradation de l’environnement et dégradation sociale vont de pair : « tout est lié ».

L’humanité est donc à un carrefour, à la recherche d’un chemin pour sortir, d’un « exode ».

 

4/ Intérêt individuel et intérêt collectif
Il faut bien réaliser que « les politiques publiques nous sont externes » (contraintes normatives et/ou mesures incitatives). Elles sont enracinées dans une vision de la société conçue comme une collection d’individus en face desquels l’intérêt général ne peut être promu que par l’Etat (vision républicaine) et parfois par le « Marché » (vision libérale) à qui parfois l’Etat délègue cette tâche (exemple : droits à polluer). C’est une vision classique en économie politique qui oppose intérêt général et intérêt particulier. L’Etat serait garant de l’intérêt général, ce qui évidemment n’est pas toujours le cas. Et le Marché serait la « main invisible », additionnant les intérêts particuliers pour aboutir à une production et une répartition optimales et justes des richesses, ce qui est rarement le cas. Au fond, il nous faut oser reconnaître les limites de ce modèle de développement et évoluer, sans en nier la difficulté. Il est clair que les politiques écologiques ont été peu mobilisatrices, elles sont en outre très vulnérables dans un contexte de crise économique, et du coup peu durables.

« On observera que ni la vision républicaine, ni la vision libérale ne fondent la coordination des actions collectives sur l’idée d’un dessein commun aux individus concernés ». 

 

5/ Alors que pourrait être ce dessein commun ? 

Il s’agit donc de trouver une autre voie que celles de l’Etat républicain et du Marché : nous sommes invités à une conversion des modes de vie, économiques, sociaux, politiques et culturels impliquant un nouvel engagement de chacun. C’est un projet commun avec une « perspective désirable » : arriver à « refaire société ».

Le flair du peuple

Le pape fait confiance au peuple et même aux plus pauvres, dans la tradition de l’Eglise. Il parle comme l’évêque qu’il a été en Amérique du Sud : « le peuple à son propre flair ». Invitation à « devenir un peuple » : invitation à vivre chacun à la fois notre double dimension personnelle et communautaire. Il rappelle aux chrétiens, en particulier, qu’ils sont invités à s’engager pour le bien commun (rappel de l’engagement de nombreux chrétiens pour les droits de l’homme) : que les dons et charismes des uns et des autres soient au service de la communauté !

En écho, GHD fait référence à des travaux contemporains importants et convergents avec la vision du pape sur la gestion des « Communs » : Elinor Orstrom, première femme prix Nobel d’économie (je vous suggère de lire sa notice sur Wikipedia), Niklas Luhmann, philosophe allemand sur la « confiance sociale », Herbert Simon, prix Nobel, sur la complexité du monde.

 

6/ Une conversion écologique personnelle proposée à tous 

A la place de notre conception étroite de la nature comme fournisseur de ressources, vision anthropologique historique qui nous a porté mais qui n’est pas la seule et qui n’est pas définitive, le pape nous propose de « concevoir la destinée des humains et des non humains comme intrinsèquement mêlées ». 

Mais il va encore plus loin et nous invite à une plus grande intériorité : il suggère de nous ouvrir à une « mystique qui nous anime » avec des « mobiles intérieurs » et rappelle une nouvelle fois que « la conversion écologique est aussi une conversion communautaire ».

Primat donc donné par le pape à une « spiritualité écologique » par rapport à une approche et des motifs purement rationnels.

La vision prométhéenne de l’homme à qui la création serait confiée pour la dominer est clairement vue comme erronée. Dans la nouvelle vision, l’homme est dépositaire et gérant de la nature. Avançons, dit-il, avec la « conscience amoureuse » d’être relié aux autres créatures. Et encore : « Le monde ne se contemple pas de l’extérieur mais de l’intérieur ».

Autre originalité : cette spiritualité écologique s’adresse à tous les hommes (E. Charmetant : « La spiritualité inscrit l’homme dans une vision du monde, d’un sens de l’histoire et du salut ». Et « La spiritualité ouvre à l’altérité d’une vision du monde »).

 

7/ Pour résumer le message du pape François

Le « modus operandi » de la transition développementale et écologique peut se décliner en quatre grandes orientations :

1/ privilégier le temps sur l’espace (exemple : décisions de développement durable)

2/ aborder les conflits autrement, comme une source de renouvellement et de créativité (à travers l’écoute et la résolution des tensions qui s’y expriment)

3/ chaque nation est invitée à « devenir un peuple » (faire communauté).

4/ les réformes doivent mettre les institutions « au service de ce processus » (et non les mener comme des « externalités »).

 

Je rajoute quelques commentaires personnels :

a/ Comme cela m’est apparu à la sortie en 2015 de l’Encyclique Laudato Si’, la vision du pape sur les limites et dangers de notre modèle de développement sont révolutionnaires. Pour certains chrétiens, ce n’est pas une surprise. Pour d’autres, on dirait, et c’est dommage, que c’est comme un « coup d’épée dans l’eau », car trop révolutionnaire peut-être.

b/ Je suis frappé que le pape s’adresse au-delà des chrétiens à toute l’humanité. Il ne fait preuve d’aucun sectarisme, d’aucun dogmatisme, d’aucun moralisme.

c/ Le pape est en phase avec l’approche contemporaine des « communs » ou du « bien commun ».  Approche très ancienne (Confucius, les amérindiens, les oasis sahariennes de Pierre Rabhi et bien d’autres) mais renouvelée pour notre monde moderne, non comme idéologie politique mais comme projet réaliste de solutions durables (communautaires, mais non communistes).

d/ La dimension spirituelle de la conversion écologique m’a frappé. Je la comprends comme un rappel face à l’insuffisance ou l’échec de nos solutions trop externes, « matérialistes » ou même purement rationnelles qui ne sont que partielles, ne favorisent que certains et sont souvent destructrices. Le pape ne cherche pas à imposer une spiritualité chrétienne mais à nous inviter à vivre, regarder, aimer et prendre soin de notre monde « de l’intérieur ». C’est d’ailleurs dans cet esprit que nous pourrons « faire communauté » et « faire peuple », car je l’entends comme une marque de confiance dans notre disposition interne à la coopération.

e/ Trop de personnes m’apparaissent conditionnées dans leur action ou souvent dans leur « non action » par une vision du monde passéiste et qu’ils croient éternelle, mais dont ils sont souvent inconscients. Alors je suis heureux que le pape insiste sur le changement de « vision » pour précéder et accompagner le changement d’action. C’est bien de ces deux changements dont notre monde a besoin.

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Courant pour une écologie Humaine

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