Prendre une initiative personnelle pour changer le monde ? Fabrice Hadjadj

Fabrice Hadjadj, Philosophe, propose de transformer la société, en combattant notre impuissance spontanée.
« C’est cette perte de la proximité qui produit un travail morcelé, délocalisé, dont le produit devient anonyme. »

« Ce qu’il faut, c’est TRANSFORMER le monde. Attention cependant à ne pas manquer de gratitude par rapport à ce qui nous est donné. Il faut prendre le temps de disséquer ce que l’on entend par « transformer ». Si vous n’avez pas d’abord accueilli le réel avec son ordre donné, tous vos efforts de transformation seront des efforts de dévastation. Quand il s’agit de changer le monde, notre premier sentiment est celui de l’impuissance. Supposez que vous ayez toute puissance. Est-ce que ça serait mieux ? L’idée qu’il faudrait être à la tête du pouvoir pour transformer les choses, c’est être dans une conception jacobine de l’action. L’action viendrait d’en haut. De ceux qui ont d’énormes moyens. Rappelons-nous que souvent, dans ces cas-là, c’est une action qui est loin des réalités. Et qui se condamne, dès lors, à être idéologique et technocratique. On perd le sens de la subsidiarité, l’idée d’une action proportionnée. Une action vraiment proportionnée n’est pas celle d’une puissance qui écrase d’en haut, c’est celle d’une puissance qui laisse croître. Nous risquons toujours cette désincarnation, lorsque l’on rêve d’une action mondiale et disproportionnée qui ne
touche pas la vraie réalité du monde, dans la proximité.
C’est cette perte de la proximité qui produit un travail morcelé, délocalisé, dont le produit devient anonyme. Et c’est cela qui conduit à l’exploitation. Ce qui se joue dans la perte de la proximité, c’est le règne du « sans distance », proposé notamment par nos écrans, où les
choses ne sont ni absentes, ni présentes, ni proches, ni lointaines. Nous sommes dans une situation de perte de la proximité et donc de perte de la matière. Nous sommes dans une « push button society » : « pour tout résoudre, cliquez ici ».
On perd la proximité, le temps de la patience, le temps de la maturation. Et c’est plus facile aussi : le clic nous évite la claque de l’exposition qu’implique la proximité. On reste inatteignable dans une pseudo immédiateté. Nous ne manquons pas de moyens pour nous transformer nous-mêmes et transformer le monde qui nous entoure. En réalité, nous souffrons d’une surabondance de moyens. Nous sommes encombrés par la multiplicité des moyens, ce qui nous pousse à nous confier à nos moyens et à perdre le sens de la finalité. Nous ne manquons pas d’actions, nous manquons d’une contemplation à partir de laquelle l’agir peut être profond. Nous ne manquons pas de jours ouvrables, nous manquons de dimanche où il ne s’agit plus de produire des biens, mais de les rassembler pour en jouir autour d’une table, dans la proximité. Nous ne manquons pas de morale, nous manquons de mœurs…
Il ne s’agit pas tant de faire que d’être à l’endroit où la Providence nous a placé. Il s’agit donc d’être attentif et d’agir là où nous sommes, de proche en proche. »

 

Cette table ronde a eu lieu dans le cadre des premières assises du Courant pour une écologie humaine, pour une révolution de la bienveillance, en décembre 2014.

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