Réhabiliter l’éducation affective et sexuelle

Luc Jeanneney est Président de TeenSTAR France. TeenSTAR est un programme pédagogique d’éducation affective et sexuelle pour jeunes et adolescents. Cet article est issu du volume 2 de la Société de Bien Commun « révéler l’humanité, combattre l’inhumanité ».
Si le développement des médias et la facilité d’accès à l’information (via Internet, notamment) 
permet à tous d’être largement informés, ça ne veut pas nécessairement dire 
que l’on est formé à vivre pleinement sa sexualité.

 

Aborder le thème de l’éducation à la vie affective et sexuelle des adolescents peut sembler facile aujourd’hui : la société en parle avec la plus grande facilité et ce au plus haut niveau : le Ministère des Solidarités et de la Santé a lancé la « Stratégie nationale de santé sexuelle 2017-2030 », en particulier en direction des jeunes. Parler de sexe ? Parler de vie affective ? Parler d’amour ? Beaucoup d’expressions qui ne facilitent pas la compréhension du sujet, la définition de son périmètre et la façon de l’évoquer avec les jeunes. Par ailleurs, si le développement des médias et la facilité d’accès à l’information (via Internet, notamment) permet à tous d’être largement informés, ça ne veut pas nécessairement dire que l’on est formé à vivre pleinement sa sexualité.

À ma génération, au moment de l’adolescence, les parents abordaient peu, voire pas du tout, les questions de vie affective et de sexualité. Il se trouve qu’aujourd’hui, devenu père de famille, il est temps pour moi de traiter ces questions avec mes enfants. Or, je réalise que l’expérience liée à ma relation de couple n’est pas aisément transmissible et transposable : me voilà aussi démuni que mes propres parents !

Vouloir le meilleur pour nos jeunes : la performance à tout prix ? Tout parent souhaite que ses enfants réussissent dans la vie. Par la réussite scolaire (bons bulletins de notes), on vise la performance intellectuelle. Par la compétition sportive (courir vite, sauter plus haut, plus loin…), on vise la performance physique. Par le nombre de contacts sur les réseaux sociaux, l’assurance d’un « bon salaire » ou d’une bonne situation, on vise la performance sociale. Ce culte de la performance les rendra-t-il vraiment heureux ? Ne serait-il pas plus nécessaire de faire primer le développement de la personne sur la formation intellectuelle et la réussite scolaire et universitaire ?

Rappelons-nous ce qu’est l’adolescence, cette période de la vie qui, pour l’avoir vécue, nous concerne tous. Certains voient leurs enfants (être sur le point de) la vivre. Elle commence à la puberté durant laquelle le corps de l’enfant évolue vers un corps d’adulte. On attend des adolescents de réussir un double challenge : qu’ils accumulent du savoir à travers les multiples enseignements dont ils bénéficient et qu’ils structurent leur réflexion pour choisir leur orientation. Or, le développement neuronal du cerveau à l’adolescence donne une très forte capacité d’apprentissage et de mémorisation alors que l’aptitude au jugement se met en place progressivement (1). Intelligence et esprit sont donc particulièrement malléables et exposés à beaucoup de sollicitations externes, pas toujours structurées ni cohérentes, sans qu’ils y aient été particulièrement préparés.

Devenir adulte dans un monde complexe et mouvant

Ces adolescents sont plongés dans un monde complexe et bouillonnant. Tentons de le caractériser en quelques mots.

* C’est une société dans laquelle la technologie contracte l’espace-temps : une information peut être relayée quasi instantanément à l’autre extrémité de la planète sans analyse ou relecture. La relation à l’autre s’en trouve remodelée, avec des amis virtuels toujours plus nombreux et éloignés, au détriment, parfois, de ceux de la vie réelle.

* C’est une société dans laquelle émergent de nouveaux paradigmes sociétaux. On y trouve de nouvelles formes de structures familiales (divorcées, recomposées, lieux de vie alternés, parents du même sexe) ; la transmission de la vie est maîtrisée (facilité d’accès à la contraception et à l’avortement, possibilité de procréation médicalement assistée, promotion de la gestation pour autrui…) et la fin de vie est « bousculée » (relance des débats sur l’euthanasie et le suicide assisté). C’est une société hyper-sexualisée où l’aspect physique (donc sexuel) du corps est très présent, en particulier dans la publicité, à tel point que le CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel) a mis en place une « Charte d’engagements volontaires pour la lutte contre les stéréotypes sexuels, sexistes et sexués dans la publicité ». Dernièrement, la médiatisation des affaires de harcèlement des femmes a reposé la question du respect de l’autre et des limites qui devraient s’imposer à tous.

* C’est une société où les opportunités et les influences externes, en particulier celle des groupes d’amis, peuvent faire basculer vers des comportements addictifs : drogues, alcool, pornographie… La prévention, mais plus encore l’information et la préparation à affronter de telles situations, sont importantes. Cette intuition se confirme à la lecture du rapport 2015 de l’UNICEF, intitulé « Adolescents, le grand malaise » :

Les chiffres concernant les pensées suicidaires, les tentatives de suicides, les addictions et les nombreux comportements à risques sont alarmants chez les adolescents en France. Le dialogue entre les enfants et les adultes, pourtant sollicité par tous, a du mal à s’installer dans le quotidien et dans les différents lieux de vie des enfants. Pour autant, les pouvoirs publics ne semblent toujours pas avoir pris la mesure réelle des enjeux et peinent à accompagner jeunes et familles. L’écoute, la vigilance et la prévention doivent devenir enfin les priorités de tous.

Les jeunes et adolescents, confrontés de plein fouet à ces évolutions, doivent donc pouvoir bénéficier d’espaces de réflexion neutres et bienveillants pour comprendre ce que ces mutations sociétales signifient et l’impact qu’elles peuvent avoir sur leur vie. Il leur faut prendre conscience des interactions entre toutes les dimensions de la personne : physique, psychique, affective, sociale, intellectuelle, spirituelle. Et découvrir autrement comment leur corps et celui de l’autre fonctionnent pour s’émerveiller de la beauté de la fertilité.

La bonne nouvelle est que les jeunes conservent une belle finesse de jugement et d’analyse. Ainsi, cette jeune fille de 15 ans confrontée à la pornographie témoigne : J’étais sur YouTube, je suis tombée sur une vidéo porno, ce n’étaient pas un homme et une femme, mais un amas de chair.

Adultes, osez former les jeunes !

Le document institutionnel qui fait référence, dans le domaine de l’Éducation Affective Relationnelle et Sexuelle (EARS), est la circulaire n° 2003-027 du 17 février 2003 relative à l’éducation à la sexualité dans les écoles, les collèges et les lycéesTrois séances d’information et d’éducation à la sexualité doivent, au minimum, être organisées dans le courant de chaque année scolaire. Elles doivent permettre de relier les différents apports concourant à l’éducation à la sexualité et de les compléter notamment dans les domaines affectif, psychologique et social, conformément aux objectifs définis.

Force est de constater quinze ans plus tard que ces deux heures par trimestre ne sont peu ou pas réalisées, tant dans les établissements publics que privés.

Pour les parents, l’éducation à la vie affective et sexuelle de leurs enfants est un enjeu très personnel : cette mission leur échoit en premier lieu. Chaque parent ayant son parcours spécifique, il peut se retrouver face à une contradiction entre ce qu’il a vécu, ou qu’il vit encore, et la pédagogie ou l’idéal qu’il cherche pour son enfant. Il peut alors tenter de théoriser, voire de moraliser, ou, à l’inverse, d’éviter de s’engager trop personnellement. Même si c’est difficile, mieux vaut aborder le sujet trop tôt que trop tard, et même trop tard que jamais.
Bonne nouvelle : avec une formation et un accompagnement, il est tout à fait possible de se lancer pour aller au-devant des jeunes.

C’est tout l’objet de la pédagogie TeenSTAR, lancée aux États-Unis dans les années 80 et en France depuis les années 90. Cette pédagogie propose des parcours dans la durée, 15 à 20 séances, pour les adolescents, et repose sur l’engagement du jeune, de ses parents et d’un adulte animateur formé et bénévole. Les groupes ne sont pas mixtes (l’animation des groupes de garçons est assuré par un homme et par une femme pour les groupes de filles) et accueillent 8 à 12 jeunes, tous volontaires et ayant l’accord de leur parents. Ces équipes permettent de discuter et de réfléchir en toute confiance et confidentialité. Par cette expérience d’animation, l’adulte animateur n’est plus face à ses propres enfants, mais à d’autres jeunes et cette distance libère la parole. Que ceux et celles qui hésitent se lancent ! Les jeunes vous attendent comme vous êtes, avec votre cœur grand ouvert. Vos doutes et vos inquiétudes, ils les comprennent, ils les partagent. Soyez vous-même, avec pour unique souci de faire grandir les jeunes vers le beau, le grand, le bien.

Être intervenant auprès des jeunes et adolescents implique de ne pas être militant. Chacun doit avoir une tonalité juste pour aborder avec délicatesse les sujets de la vie affective et de la sexualité, pouvant être une source de grande joie mais aussi de grande souffrance. Pour cela, l’intervenant ne doit être « ni prof » pour ne pas interférer avec la mission de formation de l’établissement, « ni pote » pour se mettre réellement au service des jeunes sans tomber dans l’ornière d’ériger sa propre vie comme référence, « ni parent » pour ne pas enlever à ces derniers leur mission d’éducateur.

Seul comme animateur, j’appréhendais mes débuts : suis-je assez compétent ? Vais-je savoir intéresser ces jeunes ? Que vais-je répondre en cas de questions brûlantes ou provocantes ? Vais-je rencontrer des situations individuelles difficiles ? Non, rien de tout cela étonnamment ! Pour une raison essentielle à mon avis : les jeunes sont en attente. Ils aspirent au beau. Ils veulent un discours vrai, sans détour. Ils ne veulent pas qu’on les déresponsabilise, mais à l’inverse, que les adultes leur montrent le chemin de la responsabilité, du choix libre et sans contrainte. Mon parcours a même duré plus longtemps que prévu, à la demande de ces jeunes. J’ai énormément reçu, par leurs petites phrases pleines de bon sens, par leurs sourires, par leurs remerciements et par leur soif de comprendre. (Témoignage d’un animateur)

S’émerveiller de ce qu’ils sont

Question vocabulaire, il est préférable d’élargir la réflexion, ne pas se limiter à une « éducation à la sexualité » qui peut être comprise comme simplement génitale, pour tendre vers une « éducation à la vie affective », qui intègre plus largement la connaissance de soi, de son corps, de sa fertilité et la connaissance et la relation à l’autre, l’amitié, l’amour et bien sûr, aussi, la sexualité, qui est un aboutissement de tout ce qui est préalablement développé.
Voici quelques points clefs et convictions, issus de mes années d’animateur et de formateur, qui peuvent servir de repères pour être bien ajusté dans l’accompagnement des jeunes.

Redonner du temps pour l’apprentissage et l’approfondissement

L’adolescence, c’est ce temps de passage vers l’âge adulte, un temps de construction… On n’est pas adulte le jour de ses 18 ans, mais bien quand on est capable d’être responsable de soi-même, de ce que l’on fait, des décisions et des choix que l’on pose, et surtout d’assumer les conséquences qui en découlent. Au-delà des évolutions physiques, c’est une phase de développement intense au niveau cérébral. L’adolescent a une grande sensibilité à l’acquis d’expériences qu’il vit. C’est un âge où le cerveau s’organise et durant lequel ce que fait le jeune et ce qu’il apprend restera acquis plus facilement et pour longtemps. D’où l’importance d’être en mesure de répondre à ses questions et l’aider à grandir.
Ce temps d’accompagnement de la réflexion est primordial : bien souvent, le jeune a tout en lui et a juste besoin d’aide pour structurer sa réflexion (et non pas des solutions
toutes faites).

TeenSTAR m’a appris beaucoup de choses, m’a permis de me connaître moi-même, de m’accepter et de m’aimer comme je suis. J’ai appris à accueillir l’autre dans la différence et la confiance. Et j’ai découvert beaucoup de choses pour ma vie personnelle : les 5 dimensions de ma personne. Cela équilibre ma vie toute entière, pour vivre comme il faut. C’est comme jouer de la guitare : il n’y a pas de chanson si on ne touche qu’une corde. (Témoignage d’un jeune)

Avoir une attitude et un langage ajustés et délicats

Il est souhaitable que l’adulte animateur utilise un langage positif et encourageant, qui va favoriser le développement de l’estime de soi.  Par exemple, oser dire aux garçons « vous êtes beaux ! » et aux filles « vous êtes belles ! ». Faire la distinction entre menteur et mensonge. Et de la même façon, quand ils ont une mauvaise note, ne pas leur dire qu’ils sont nuls, mais que c’est le devoir qui est nul… c’est une simple nuance, mais qui est de taille !

Avant je doutais sur moi, mon physique, je n’étais pas du tout à l’aise. Maintenant, ça va mieux et j’arrive à relativiser et moins me fixer sur mon apparence. (Témoignage d’une jeune)

Il s’agit de respecter le jeune et ne pas le culpabiliser : par exemple, s’ils ont été confrontés à de la pornographie bien malgré eux, ils sont alors victimes. Les aider à le comprendre les rassurera pour être capables de refuser de se soumettre à ces images si l’occasion se représente.
Développer leur savoir-être plutôt qu’une morale : trouver le juste équilibre entre les interdits, que les jeunes chercheront à transgresser et le laxisme général où tout est permis… Bref, tout simplement fixer les bonnes limites !

Redonner de la liberté aux jeunes

Leur offrir la chance de vivre de vraies amitiés. Réfléchir et comprendre la différence entre amitié et amour, distinguer le sentiment amoureux de l’acte volontaire qui est d’aimer, de vouloir aimer.
Leur rappeler qu’ils ont la liberté de dire « oui » et « non », leur donner des clés pour comprendre, leur permettre de poser des choix libres et en conscience dans leurs milieux de vie.

Avant j’avais les mêmes volontés mais maintenant j’ai des arguments en plus. Cela va m’aider à être plus ouverte. (Témoignage d’une jeune)

L’action vis-à-vis des jeunes et adolescents devrait être « pro-active », en ce sens que le jeune est appelé à être acteur de ses choix, qui ne lui sont pas imposés mais qu’il doit poser lui-même, en toute liberté, loin de la pression ambiante.
La recherche du bonheur ne consiste pas forcément à attaquer une face nord sans préparation. Cela peut être aussi de prendre un sentier plus progressif, moins abrupt. À ajuster en fonction de chacun, mais dans les deux cas, il s’agit de ne pas s’arrêter en chemin !

« Je crois en toi », « J’espère en toi », « Je t’aime », voilà ce que le jeune devrait avoir entendu pour être heureux.

Si les jeunes découvrent et comprennent en profondeur leur identité d’homme ou de femme, ils sauront trouver et assumer pleinement leur place, leur chemin, leur vocation. C’est ainsi qu’ils pourront contribuer, de façon épanouie et joyeuse, à l’émergence d’une Société de Bien Commun.

 

>> Pour approfondir cette réflexion sur la Société de Bien Commun, cliquer ici. <<

Ce livre est un appel lancé aux femmes et aux hommes d’ici et d’aujourd’hui : les idées pour humaniser le monde se trouvent dans la vie de tous les jours ! Nous sommes tous de potentiels acteurs de cette conversion positive. Pourquoi pas vous ?


1. Suggestion de lecture : « Le Cerveau adolescent – Guide Survie à l’usage des parents » par le Docteur Frances E. Jensen
– Ed. Lattès, 2016

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