Que peut enseigner à l’entrepreneur le poème Aube d’Arthur Rimbaud ? Alexis Milcent, fondateur de La Fontaine & Cie propose une analyse.

Lire Rimbaud en entreprise ? Est-ce seulement réaliste ? Pourtant, un entrepreneur chevronné comme Nicolas Chabanne, l’initiateur de la marque C’est qui le Patron ?, n’hésite pas à le convoquer en interview.

Pour se rassurer sur la capacité de Rimbaud à nous parler de l’entreprise, rappelons-nous que c’est le poète de la vision. Il se décrit comme un voyant, artisan des mots : Je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens écrit-il dans Alchimie du Verbe. C’est un créateur d’expériences client avant l’heure, omnicanales de surcroît. Enfin, après avoir renoncé à la poésie, il deviendra entrepreneur, passant plus d’une décennie en Abyssinie à faire du commerce (d’armes, certes).

Le texte

AUBE par Arthur Rimbaud

J’ai embrassé l’aube d’été.

Aube Arthur Rimbaud

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq.

À la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

Arthur Rimbaud, Après le déluge

Questions business soulevées par ce texte de Rimbaud

J’ai embrassé l’aube d’été

  • Nous sommes mis d’emblée aux côtés du Voyant, qui se lève à l’aurore comme inspiré par une sorte d’appel. La vision agit comme un agent créateur. Dans une sorte d’assurance, la visualisation crée déjà la réalité. Dès le début, le résultat est acquis. Cette détermination n’empêche pas la poésie : elle n’est donc pas arrogante comme on peut parfois le craindre. Composons-nous avec cette posture d’assertion libre ?

La première entreprise fut (…) une fleur qui me dit son nom

  • Avec le mot “entreprise”, on a un signal faible que le poème peut s’appliquer au contexte professionnel. La fleur elle-même, “dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats“, joue le rôle de signal faible dans l’avènement de l’aube. Comment sommes-nous organisés pour capter ces signaux faibles, ces éléments fugaces qui annoncent une évolution soit du marché, soit d’une orientation interne de l’entreprise ?

Alors je levai un à un les voiles

  • Cette confiance du Voyant n’interdit pas la méthode dans la réalisation du projet (“la confiance n’exclut pas le contrôle”). Le poète met en place des moyens (“en agitant les bras“). Il associe l’équipe (“je l’ai dénoncée au coq”, celui-ci est donc responsabilisé et peut jouer son rôle). Il fait preuve de détermination (“je la chassais”). Toute la démarche projet vise à dissiper les peurs et les risques – l’objectif devenant une figure menaçante qu’on traque : “elle fuyait (…) courant comme un mendiant“. Fort de notre vision, quelle méthode mettons-nous en œuvre pour aboutir ?

En haut de la route, près d’un bois de lauriers…

  • Le projet est présenté comme une ascension lumineuse – on suit de fait la course du soleil. Tout commence dans un bois sombre (“les camps d’ombre“), on traverse une plaine, la ville permet de s’élever “parmi les clochers et les dômes“, et on termine “en haut de la route” pour cueillir les lauriers du succès. Le poète sait néanmoins se réjouir des victoires d’étapes : “les haleines vives et tièdes” l’encouragent, il rit “au wasserfall – cascade – blond“… Comme Rimbaud nous embarque dans son poème, comment emmenons-nous l’équipe projet ? Savons-nous suffisamment reconnaître les succès, même minimes, en cours de route ?

​​Au réveil il était midi.

  • L’aube est d’abord “déesse“, puis fugitive, “mendiant“, et enfin, peut-être “enfant“. Le plus beau, le plus désiré, tombe en déchéance : L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois. Dans ce contexte, le réveil est une bonne chose : cette histoire qui finit mal n’était donc qu’un rêve (#notimetodie…) ? Rimbaud aborde ici le thème de la désillusion et de la vanité des choses. Ne sera-t-il pas lui-même déçu par son parcours poétique, l’abandonnant soudainement pour un tout autre destin ? Quel rapport avons-nous au succès ? Notre quête personnelle est-elle plus robuste que celle du poète ?

Une analyse, par La Fontaine & Cie

Il est saisissant de constater que Rimbaud décrit dans ce texte par le menu la méthode projet dite en “cascade” (Waterfall Method en anglais où l’on retrouvera le wasserfall du poème).

On y a un séquencement dans lequel on ne revient pas en arrière : la démarche est irréversible (on n’a jamais vu l’aurore se recoucher…). Ainsi le poète définit le cadrage général (j’ai embrassé l’aube d’été) ; il aborde ensuite la conception générale (je reconnus la déesse). Il entre ensuite dans les détails de la réalisation (je levai un à un les voiles).

Il exprime particulièrement bien l’objectif de cette méthode : circonscrire tous les risques au fur et à mesure du projet, réduire le cône d’incertitudes : je l’ai entourée avec ses voiles amassés.

Pour autant, Rimbaud apporte deux nuances de taille qui doivent inspirer les projets en mode Waterfall :

  • en chassant l’aube, il suggère qu’il y a là un mouvement quotidien qui nous amène à des méthodes de type Agile.
  • son action part du sol (les camps d’ombres, les haleines vives et tièdes, les pierreries, le sentier) et s’élève progressivement (la cime argentée, les clochers et les dômes…). On a donc une démarche bottom-up, et tant mieux puisque rien ne bougeait encore au front des palais. 

A son tour, Rimbaud nous donne donc quelques conseils professionnels :

  1. Tout visionnaire qu’il est, l’entrepreneur s’applique avec méthode.
  2. Il convient de travailler à réduire les risques, sans lourdeur excessive.
  3. On s’inspire d’avantage du torrent de montagne que des grosses chutes d’eau bien grasses : on est agile dans le mouvement, et on remonte du terrain, telle cette brume, “humides étincelles” (Verlaine), qui jaillit du souffle des cascades.


Source : le site de La Fontaine et compagnie (L’idée de La Fontaine et Cie ? Lire des textes des grands auteurs de la littérature française pour construire son identité de management et déployer sa place dans l’organisation.)

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