Vivre coupé du monde, dans sa chambre, son appartement, sa maison, sans sollicitation extérieure pour interrompre nos élucubrations : tel a longtemps été le rêve de nombreux adolescents. Et voilà qu’avec la crise sanitaire, cette chimère devient réalité… Laurie Gilbert, en service civique au sein du CEH, s’étonne de ce qu’elle constate autour d’elle.

Un constat frappant

L’importance du changement m’est apparue lors de la soutenance de thèse de mon ancien colocataire, début octobre 2020. Pour partager cet événement majeur dans sa vie de chercheur, il avait invité famille, amis et collègues à sa présentation. Plus que fiers de sa réussite, nous fûmes nombreux à répondre présent et nous retrouvâmes dans l’un des nombreux amphithéâtres universitaires du plateau de Saclay. 

Je fus ravie de revoir, l’espace d’un court après-midi, mes amis de bancs d’école avec qui j’avais partagé des cours magistraux incompréhensibles, des séances de TP à rallonge, des examens infaisables, et surtout des soirées étudiantes enflammées. 

Bien que proches et accoutumés à échanger quotidiennement via des groupes WhatsApp et Messenger, nos choix de vie nous ont éloignés physiquement et nous n’avions pas eu l’occasion de partager un moment de présence physique tous ensemble depuis la soirée de remise de diplôme, quatre ans auparavant ! 

Madrid, Clermont-Ferrand, Le Havre, Lille… quelle que soit notre ville de résidence, nous nous donnâmes rendez-vous à la seule brasserie ouverte à proximité du lieu de soutenance, qui s’avéra être le troquet d’un club de tennis.

Pour autant, ce n’est ni le lieu de rencontre, ni l’accoutumé crachin saclaysien, ni le froid saisissant qui altérèrent, un court instant, la bonne humeur collective, mais plutôt l’hésitation gênée qui accompagna nos retrouvailles sur le parking du restaurant. 

Fallait-il se serrer la main ? Se faire la bise ? S’enlacer ? Ou se restreindre à un « check » du coude, distant, mais « COVID safe », comme nous avons pris usage à le dire ? Nous nous limitâmes, non sans peine, à l’accolade, soucieux de ne pas être à l’origine d’un « cluster covidien ». 

À cet instant, je me suis rendue compte à quel point le contexte sanitaire pouvait altérer les contacts humains. Au final, ces masques recouvrant la moitié du visage et ces mesures de distanciation physique, ô combien nécessaires pour éviter la propagation du virus, n’affaiblissent-elles pas les relations avec nos proches ? 

Curieuse d’en apprendre davantage sur ce sujet, je décidai d’investiguer. Je me rendis rapidement compte que la question n’était pas récente et faisait l’objet, depuis quelque temps, d’articles de presse, d’interviews audio ou vidéo, de podcasts… Le sujet avait été remis au « goût du jour » par l’actuelle crise sanitaire, à laquelle nous faisons face. 

« Distanciation physique et sociale », des expressions qui ne datent pas d’hier

La notion de « distanciation sociale » semble avoir été utilisée en octobre 1918 pour la première fois par Max C. Starkloff, alors médecin chargé de la santé de la ville de Saint-Louis (Missouri – USA). Pour réduire les effets de la pandémie de grippe espagnole, qui faisait alors rage dans la ville, il décide de limiter les contacts humains en interdisant, entre autres, les regroupements de plus de 20 personnes. 

Le terme refait surface en 2006, lorsque l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), sous la plume de Charles Gilbert, explique que l’une des seules manières de lutter contre la grippe aviaire est d’imposer une « distanciation sociale » : quarantaine, diminution des contacts physiques entre individus (interdiction des manifestations et des réunions publiques), restriction des déplacements dans les transports en communs, port du masque obligatoire… Les mesures proposées par l’OMS, perçues comme drastiques dans l’article paru dans l’Express en 2006 « On ne se touche plus », sont, en de nombreux points, semblables aux recommandations gouvernementales actuelles. 

En 2009, l’expression est reprise par le gouvernement chinois, lorsque ce dernier officialise la pénurie de vaccins contre la grippe A (H1N1) et recommande la mise en place de « mesures préventives, dont la distanciation sociale et l’hygiène personnelle ».

Que ce soit en 1918, en 2006 ou même en 2009, la notion de « distanciation sociale et physique » n’aura jamais été autant une réalité qu’en cette année 2020, au cours de laquelle un nombre considérable de pays décident d’adopter ces mesures préventives dans l’optique de réduire la propagation de la Covid19.  

Distanciation physique : quelles conséquences sur les relations humaines ? 

Bien que l’efficacité de ces mesures de distanciation physique ne soient plus à démontrer d’un point de vue viral, de nombreux psychologues mettent en avant les conséquences néfastes que pourraient avoir, sur le long terme, de telles mesures. 

En effet, comme l’énonce Saverio Tomasella, psychanalyste et auteur de « Ces amitiés qui nous transforment » (Editions Eyrolles – 2018), dans son interview donnée au journal Le Monde en mars dernier, l’homme ne peut « pas vivre sans contact physique ». Enfant, adolescent, adulte, personne âgée : quelles que soient les périodes de sa vie, l’être humain a besoin de ce lien physique, symbole d’affection et de reconnaissance. 

Le touché est d’ailleurs un sens rarement altéré. Même si certaines personnes ont perdu la vue, l’ouïe, la parole ou (comme plus récemment) l’odorat, rares sont celles à perdre intégralement le sens du toucher. 

Le corps humain est d’ailleurs bien conscient de cet atout et mise beaucoup sur ce récepteur physique dans la découverte du monde qui l’entoure. Tout un chacun n’a-t-il pas eu le loisir de l’expérimenter pendant sa petite enfance ? 

À outrance, le « manque » ressenti peut d’ailleurs être fatal pour certains, comme l’évoque le thérapeute, en expliquant que « les bébés privés de contact et de toucher de la part de leurs parents dépriment rapidement, puis ­dépérissent. En d’autres termes, ils se laissent mourir. » 

Un temps mis de côté, ce mal est de plus en plus considéré par les scientifiques. C’est à ce titre que sont nées les expressions anglaises skin hunger et touch starvation (littéralement « faim de peau » et « famine du touché »). 

Une incidence sur les communications humaines ? 

Au-delà du simple manque physique, les distanciations physiques imposées ont également une incidence sur les systèmes de communication et les relations humaines. C’est à ce titre que l’OMS a décidé, en mars 2020, de ne plus parler de « distanciation sociale » mais de « distanciation physique » et souhaite mieux décrire la nécessité de maintenir un espace entre les personnes pour limiter la propagation du virus, mais aucunement inciter à l’isolement social des proches ou de la famille.

Pour autant, l’impact social semble bien présent, induisant pour certains un sentiment d’isolement et de solitude. Ce dernier est d’ailleurs largement accentué par cet accessoire devenu, avec le temps, partie intégrante de notre quotidien : le masque. Et même si son port a été rendu obligatoire dans une grande partie du territoire français, rares sont ceux qui s’en sont réellement accoutumés. 

Ce constat fait écho à une formation que j’ai pu suivre sur « les bases de la communication non-violente ». Cette dernière détaillait les formes de communications et appuyait sur l’importance du physique. Selon notre formateur, 80 % des messages perçus passeraient par ce sens. Pour illustrer cette proportion, nous avions fait un petit exercice de mise en situation. 

L’objectif était, par groupes de deux, de réprimander ou féliciter une personne uniquement avec des mots, sans inclure de communication « physique ». Entre deux exercices, la posture, le ton, le regard, les gestes… devaient être sensiblement les mêmes. 

L’impact fut considérable ! Et pour cause, difficile d’assimiler un compliment quand il vous est dit de manière monocorde, sans sourire ni regard bienveillant. 

Alors, oui : l’homme peut toujours accompagner ses propos de gestes et de regards. Mais les sons demeurent altérés et les sourires emprisonnés par ces masques. La communication est donc plus complexe et moins cordiale qu’elle n’avait coutume de l’être. 

C’est en grande partie pour cela que de nombreux parents se sont opposés au port du masque pour les enfants et que, jusqu’il y a peu, ces derniers avaient pu y échapper. 

Il y a quelques semaines, j’ai eu la chance de pouvoir discuter du sujet avec une amie, mère d’une petite fille de 7 ans et résidant à Monaco. Cette dernière s’offusquait de devoir demander à sa fille de porter un masque chirurgical à l’école et dans la rue. 

Avec un collectif d’autres parents, elle était en train de mener une pétition auprès de l’établissement pour assouplir les règles en place et autoriser les élèves à ne porter leur masque que sur la partie basse du visage, leur permettant de dégager à minima le nez. 

Elle disait que cela permettait de réduire la scission physique pouvant générer un stress sur les enfants. 

N’ayant pas d’enfant à charge, cet argumentaire m’interpella. Mais après quelques minutes de discussion, je compris son point de vue et j’allais jusqu’à le partager, car quand on voit l’impact que peut avoir cette distanciation physique sur l’adulte, comment peut-elle être différente sur les enfants ? 

Un impact sur les relations professionnelles encore plus important ?  

À l’image des écoles primaires et secondaires, les mesures sanitaires mises en place ont une incidence non négligeable sur les relations professionnelles. Tout juste deux ans après le mouvement #MeToo, ce ne sont plus que les relations « Homme / Femme » qui ont évoluées, mais l’ensemble des interactions physiques entre employés. 

Conscients que les lieux de travail sont une source importante de propagation, ces derniers attachent une importance considérable à conserver les 1 mètre 50 de distance recommandés par la communauté scientifique. Pour les rares qui l’auraient oublié, ils ne manqueront pas de se faire rappeler à l’ordre par la signalétique, minutieusement mise en place par l’employeur, soucieux que ses locaux ne se transforment pas en « cluster ». 

C’est d’ailleurs étrange de voir comme ces gestes qui pouvaient être réconfortant peuvent désormais apparaître comme inappropriés. Jusqu’alors, l’homme avait pour usage d’utiliser les contacts physiques pour transmettre un message affectueux et bienveillant. À l’inverse, dans ce contexte sanitaire particulier, toute tentative d’approche est presque vue comme « périlleuse » et parfois même « offensive ». 

Loin de nous l’idée de nous risquer à une bise matinale et chaleureuse au détour d’un couloir. Les plus courageux se risqueront à un check du coude, pour les autres ça restera un « bonjour » cordial, plus ou moins déformé par les masques. 

Comment faire face ?

Le plus important est de s’attacher à conserver une « présence sociale » : favoriser les communications vidéo et audio, porter de l’importance aux regards et à la gestuelle lors des échanges… L’idée étant de garder à l’esprit une évidence : derrière les masques et la distance que nous mettons, il y a toujours un être humain qui est là. 

Et puisque nos masques sont une nécessité pour le moment, quid d’avoir recours à des masques transparents. Dans un premier temps promus par les associations de soutien aux personnes sourdes ou muettes, les bienfaits sont de plus en plus mis en avant par les collectifs scientifiques comme un facteur d’inclusion sociale. 


Sources

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