Le mois de mars est marqué par la journée internationale du droit des femmes. Pour marquer le coup, Alexis Milcent, fondateur de La Fontaine & Cie, propose une analyse de Conseil aux femmes écrit par Constance de Théis, la muse de la raison.

“Un second outrage est un crime, un premier peut être une erreur.”

Constance de Théis, Conseil aux femmes
Constance de Théis

Constance de Théis, “Conseil aux femmes”, 1797

“L’amour pour vous est une affaire, 
L’amour pour l’homme est un plaisir ; 
S’il est jaloux par caractère, 
Il est volage par désir : 
Imitez-le, lorsqu’il s’envole ; 
Dès qu’il s’irrite, osez le fuir ; 
Quand de sa perte on se console, 
Il est prompt à reconquérir.

Quelque transport qui vous agite, 
Ne pardonnez qu’avec effort : 
Un pardon accordé trop vite 
Semble permettre un nouveau tort. 
Que le mépris seul vous anime, 
Si l’on blesse encor votre cœur ; 
Un second outrage est un crime, 
Un premier peut être une erreur.”

Quelques questions business soulevées par Constance de Théis

« L’amour pour vous est une affaire »

On a déjà vu combien le langage amoureux et le vocabulaire de la vente peuvent parfois utiliser les mêmes mots (voir cet extrait éloquent de Dom Juan) : conquête, fidélisation… ne parle-t-on pas d’un “commerce amoureux” ? L’assimilation est ici d’autant plus troublante que “L’amour (…) est une affaire” – comme l’on dirait “j’ai une affaire de vente de livres personnalisés” par exemple. Il y a donc à écouter le message premier du texte (Conseil aux femmes dit le titre) sans jamais en émousser le tranchant, mais également à élargir le propos sur cette “affaire”. Que devient le texte, et que deviennent ces conseils, si l’amour est une affaire, si l’amour dont il est question ici est une entreprise, s’il se confond finalement avec le travail, avec le business ?

« L’amour pour l’homme est un plaisir »

Constance de Théis met proprement la femme (“vous”) et l’homme sur un pied – une syllabe – d’égalité. L’une et l’autre sont exactement à la même place. Ils sont ainsi distincts et identiques, dans un double mouvement porté par la similitude des deux vers. Tout surgit d’un amour identique (“L’amour pour”), puis le fond et la forme se différencient dans le féminin et le masculin (“vous est une affaire” : rime féminine sur un sujet féminin ; “l’homme est un plaisir” : rime masculine sur un sujet masculin), pour revenir sur une unité (la mesure et l’organisation des vers). Plutôt que d’opposer, ces deux vers liminaires exposent une dualité contenue dans une même unité. Le mot “homme” a un caractère universel et ce “vous” peut être une lectrice ou bien un lecteur. Et ce dialogue entre les deux polarités fait le poème. La création (poîesis) surgit dans la danse de ces deux-là. Où en sommes-nous dans cet équilibre entre le Yin et le Yang dans nos organisations ? Aux niveaux personnel et collectif, sommes-nous vigilants à cette double expression ? 

« S’il est jaloux par caractère »

Encore une fois, écoutons ces Conseils aux femmes au pied de la lettre. Mais enrichissons la lecture en s’interrogeant sur ce il énigmatique. Constance de Théis évoque-t-elle l’homme – simple complément dans le vers précédent – ou bien L’amour – qui en est le sujet ? À proprement parler, c’est l’amour qui est “jaloux”, ou “volage”. Ici également, on a une figure de la confusion entre le sujet et l’objet, comme nous l’avions entre la femme et l’homme. D’ailleurs, en tête de nos emails aussi, le sujet se confond avec l’objet. Mais qu’en est-il dans nos réunions ? Sommes-nous au clair sur ce que doit être objet et sujet ? Les personnes restent-elles constamment des sujets ?

« Dès qu’il s’irrite, osez le fuir »

Ce qui donc est “volage” et “jaloux”, ce qui “s’envole” et “s’irrite”, ce peut être notre “affaire”, notre travail, notre entreprise. Sommes-nous à l’écoute de ces mouvements d’humeur ? Sommes-nous à la juste distance (“Quand de sa perte on se console, Il est prompt à reconquérir”) ? Pour danser, pour être dans cette dualité féconde, il est nécessaire d’être à distance, dans un ajustement constant pour trouver le juste équilibre. Constance de Théis semble décrire deux aimants plutôt que deux amants. Savons-nous évaluer notre positionnement par rapport à notre engagement professionnel ? Savons-nous équilibrer notre quotidien de manière dynamique ?

« Quelque transport qui vous agite, Ne pardonnez qu’avec effort »

Ces deux vers synthétisent une autre dualité qui parcourt tout l’extrait : raison et émotions. Parcourons le texte un crayon à la main et soulignons, besogneux, les champs lexicaux de l’acte raisonné (“Imitez-le”, “osez”, “pardonnez”, “effort”…) et de la passion (“console”, “transport”, “agite”, “coeur”)… Et Constance de Théis recommande de jouer sur les deux registres : il faut écouter son coeur et agir avec calcul. Elle ne caricature pas la voix féminine à un récital d’émotion. Au contraire, elle conseille finalement à chacun de faire part égale entre sentiments et raison. Quelle est la part des émotions dans nos décisions professionnelles ? Utilisons-nous la danse de nos deux intelligences pour créer notre feuille de route ?

« Un second outrage est un crime, Un premier peut être une erreur »

Voilà peut-être la clé pour maintenir ces dualités en équilibre : un processus itératif. Il suppose une conscience éveillée (compter – “un premier”, “un second”), une évaluation constante (“erreur”, “crime”), une prise de décision (“le mépris” et non la tristesse ou toute autre attitude qui ne serait pas délibérée). Constance de Théis – qui décrit ici finalement son prénom – en vient donc à définir des outils opérationnels pour notre quotidien : sommes-nous éveillés ou subissons-nous ? Sommes-nous à même de soupeser les situations ? Sommes-nous dans l’ajustement dynamique ?

L’analyse

La Fontaine & Cie vous invite à construire votre propre lecture business. L’analyse qui suit n’est qu’à des fins de fertilisation croisée !

Sans aucun doute, Constance de Théis fait du conseil, et du conseil de haute volée. Elle est de ces consultantes qui amènent leurs clients à devenir pleinement autonomes. Sous des dehors apparemment faciles, elle nous met en mouvement et nous fait faire des choses que nous ne soupçonnions pas.

Dans le texte, elle révèle trois niveaux de dualité qui doivent s’équilibrer pour amener à la co-création (car il n’y a pas de poète sans lecteur : en cela, elle s’adresse directement à lui) :

  • la dualité Masculin / Féminin : Constance nous montre combien ces modalités sont sur un pied d’égalité et se combinent en un seul ensemble (le poème).
  • la dualité Objet / Sujet : c’est une distinction ardue mais elle permet de rappeler que l’objet doit être respecté et le sujet responsabilisé, toujours dans un équilibre subtil.
  • la dualité Raison / Émotion : le bon comportement est une alchimie entre ces deux modes d’appréhension. En première lecture, et dans un paradoxe qui confirme le premier point, l’homme n’est qu’émotion (“plaisir”, “jaloux”, “désir”, “irrite”) : on voit combien cela le mène à sa perdition. Constance recommande une approche beaucoup plus combinée de la Raison et des Sentiments.

Ce n’est pas simple car ces équilibres sont subtils quand notre contexte ne va pas à la nuance. Alors comment faire ? Constance consultante nous donne trois leviers :

  • travailler son niveau de conscience : regarder les événements, prendre du recul aussi régulièrement que possible.
  • évaluer les faits et ses propres actions : Constance de Théis introduit des métriques (“premier”, “second” / “erreur”, “crime” / le temps est également compté “trop vite”).
  • prendre des décisions : il convient de s’ajuster aux situations ainsi captées et évaluées. On est sur du test & learn à l’échelle individuelle mais sur un champ très grandement élargi à une humanité “duale”. 

Oui, c’est épuisant. Mais tel est notre “affaire”, et notre “plaisir”.


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