Par Pierre-Yves Gomez, économiste et co-initiateur du Courant pour une écologie humaine. Le débat est violent chez les économistes : certains réclament l’effacement partiel de la dette Covid au prétexte qu’elle n’a servi qu’à soutenir l’activité économique durant la crise sanitaire, notamment par création de monnaie ; or nous avons besoin d’investissements productifs pour redémarrer ; il faut retrouver de nouvelles capacités d’emprunt et pour cela se débarrasser du fardeau de dettes inutiles. D’autres économistes s’insurgent contre cette prétention considérant que, quoiqu’il en coûte, il faut assumer la totalité de notre endettement pour maintenir la confiance dans le système économique actuel et ce qu’on appelle avec emphase ou respect « la signature de la France». Chacun brandit ses arguments par tribunes et articles interposés. Doit-on oui ou non rembourser la dette Covid ?

Quand les débats s’enveniment, c’est souvent parce qu’ils touchent à des choses plus profondes que la question posée : par exemple, est-il simplement possible de rembourser l’énorme montant de dettes accumulées non seulement en France mais dans toutes les économies du monde ? La Covid n’a été qu’un épisode supplémentaire dans une escalade d’endettement qui date, en effet, de plusieurs décennies. Entre 2010 et 2020, le stock de dettes des entreprises, des ménages et des États avait déjà doublé.  En 2017, la masse des dettes privées et publiques atteignait 250% du PIB mondial. Aux États-Unis comme en Chine, elle avait dépassé les 300% du PIB.

La douloureuse réalité c’est donc que tous les acteurs de toutes les économies vivent à crédit depuis plus de trente ans. Comment l’expliquer ? Pour les ménages, par l’explosion du prix de l’immobilier et par la course à la consommation; pour les États, par le financement de programmes sociaux destinés à atténuer les effets de la financiarisation sur les inégalités; et pour tous, par la course à l’innovation.

Innover trop vite, c’est s’endetter

Depuis les années 1990, le capitalisme spéculatif a alimenté l’innovation à tout prix. En rendant très rapidement obsolètes les investissements productifs (mais aussi les biens de consommation jadis appelés « durables »), l’innovation a forcé leur remplacement accéléré dans des cycles de plus en plus courts. Certes, il semble que les bouleversements du système économique finissent toujours par créer plus de richesses nouvelles qu’ils en détruisent : c’est la fameuse « destruction créatrice ». Mais cette théorie n’est plausible qu’à une condition : que les transformations ne soient pas si rapides que les investissements nouveaux soient eux-mêmes détruits par de nouvelles innovations avant même qu’ils aient pu compenser la destruction des investissements anciens. Sans quoi, on se trouve comme dans ces dessins animés où le personnage, pour continuer à courir, construit à toute vitesse devant lui le plancher qui s’écroule derrière lui…

Comment sommes-nous arrivés malgré tout à courir après la croissance ? Grâce à l’endettement. C’est sur cette mécanique trompeuse que l’économie spéculative a prospéré depuis trois décennies. La course à l’innovation donnait l’impression d’une économie ultra-dynamique, mais elle reportait sur les générations futures ses conséquences : dette écologique (avec une course à la consommation de ressources et une accumulation de déchets), dette humaine (avec une course à la formation pour acquérir des compétences promues à une obsolescence rapide) et dette financière (l’endettement compense une création de richesses insuffisante pour pallier la destruction continue de capital productif). Ne feignons donc pas de découvrir l’évidence : l’accumulation de dettes, y compris financières, est la conséquence de notre façon de vivre frénétique depuis bientôt un demi-siècle de capitalisme spéculatif.

La crise sanitaire a accentué le phénomène en faisant supporter à la collectivité le coût d’entretien d’un monde frénétique, alors même qu’il s’est subitement arrêté. Selon l’Institute of International Finance (IIF) la dette mondiale atteint début 2021, 277% du PIB (+27 points en un an). La seule dette des États dépasse désormais 100% de leurs PIB en moyenne (120% pour la France) d’après le FMI. L’endettement d’une partie des entreprises a été creusé par le manque d’activités. Seuls les ménages ont accru leur épargne faute de pouvoir consommer.

Que faire donc d’une dette énorme que l’on sait difficilement remboursable ?

Pas de communauté sans dettes

Pour bien comprendre l’enjeu, il faut oublier un instant l’économie pour l’anthropologie sociale. Que signifie qu’une dette est portée collectivement ?

Toute communauté humaine repose sur une dette comme le suggère l’étymologie latine du mot : cum (ensemble) –munus, (le don, la dette, ce qu’on possède en commun). On fait communauté parce qu’on reconnaît que l’on est redevable collectivement que ce soit à des ancêtres, à un dieu, à un passé commun ou… à des créanciers. Ces derniers ne présentent qu’un cas particulier d’un principe anthropologique général : pas de communautés sans dette et donc sans un devoir, quelles que soient les formes que prennent l’une et l’autre.

Il en résulte que la manière de considérer la dette, de l’assumer et de la rembourser ou non définit une communauté qu’elle soit familiale, entrepreneuriale ou nationale. Dit autrement, si l’accumulation de la dette a caractérisé notre société frénétique façonnée par le capitalisme spéculatif, le devoir qu’elle nous impose et donc son remboursement (ou non) caractérisera la société que nous voulons être et le pacte social qui en découlera.

On voit alors pourquoi les débats sur le sujet sont virulents. Loin d’être purement techniques, ils touchent à notre manière de nous penser demain comme communauté nationale. C’est par le pacte social futur qu’il faut aborder la question : Que faire d’une dette énorme que l’on sait difficilement remboursable ? et, son corollaire immédiat : jusqu’à quel point doit-on rembourser la dette Covid ?

Quelle dette pour quelle société : quatre manières de répondre

1️⃣ La première réponse aux questions précédentes est apportée par ceux qui refusent purement et simplement de les considérer. Ils supposent ou ils espèrent que les choses vont revenir comme avant une fois que nous serons sortis de cette malheureuse crise sanitaire et font le pari d’un retour au capitalisme spéculatif. Ils tablent sur une croissance future renouvelée par de nouvelles sources d’innovation et de spéculation et donc de nouvelles courses en perspective : production, consommation, rendements. Celles-ci pourraient être motivées aussi bien par les promesses de productions écologiques, de voitures sans chauffeur que de conquêtes spatiales. La dynamique de la croissance (peut-être décuplée) permettra le remboursement automatique et indolore des dettes, y compris de la dette Covid. La parenthèse de la crise sanitaire étant fermée, la société retrouvera le mouvement de frénésie insouciante de la période 1990-2020 en misant sur de nouvelles raisons d’innover, de croître et… de s’endetter.

2️⃣ La deuxième réponse est moins enthousiaste mais parie aussi sur une forme de retour au « monde d’avant » : elle prend acte que, pendant des décennies, la dette s’est accrue sans que l’économie implose. Pourquoi ne pas continuer ? Certes, les créances du monde sont devenues globalement irrécouvrables ; malgré cela (et même à cause de cela), il est indispensable de maintenir la confiance des créanciers, pour assurer le fonctionnement à l’identique non seulement du système économique mais aussi du système social. Parmi les créanciers, se trouve en effet, une masse d’épargnants dont le patrimoine est lié aux dettes publiques ou privées. Il est essentiel de conserver fut-ce l’illusion que la dette continue d’être remboursable quitte à repousser ce remboursement vers les dates les plus lointaines. En d’autres termes, il faut gagner du temps. Techniquement, cela consisterait à placer la dette Covid dans des structures dites de « défaisance » qui ne l’annulent pas, mais l’isolent et étalent ses échéances sur des décennies (et donc diminuent le poids des annuités). La condition de réussite est que l’économie redémarre lentement pour éviter l’inflation de manière que les taux d’intérêts restent très faibles – et donc le coût de la dette supportable. Scénario de stagnation sur le long terme compatible avec le déclin démographique généralisé. Notre société se sachant lestée d’un endettement colossal sauverait les apparences et son mode de vie confortable en maintenant la confiance quant à sa détermination à la rembourser, fut-ce à très très long terme.

3️⃣ La troisième réponse est la plus radicale : elle conduit à refuser unilatéralement d’honorer tout ou partie de nos dettes. Régulièrement dans l’Histoire, des transformations révolutionnaires, des guerres civiles ou nationales ou toute autre forme de bouleversements violents invitent la société qui émerge à ne plus assumer les dettes de la société qu’elle remplace. Ainsi en fut-il d’une part de la dette publique après la Révolution française ou des emprunts russes après la Révolution soviétique. Dans cette configuration, le nouveau régime ne se sent pas solidaire des engagements financiers pris par l’ancien ou, mieux, il se définit comme « en rupture » précisément parce qu’il refuse d’assumer les engagements de « l’ancien monde » : le bouleversement de la communauté modifie les devoirs et les dettes collectives. Aujourd’hui, l’extinction unilatérale de la dette Covid pourrait s’inscrire dans un scénario de crise sociale forte obligeant les politiques à marquer un divorce avec le passé afin de pouvoir financer un autre avenir.

4️⃣ Enfin la quatrième réponse consiste à discuter raisonnablement de la part d’endettement qui grève notre futur, de notre capacité réelle à l’honorer et des accommodements nécessaires pour maintenir la confiance tout en nous exemptant d’une partie du remboursement. Il semble de bon sens, en effet, d’envisager que nous aurons besoin de financements supplémentaires pour affronter les défis sociaux et écologiques qui se présentent, surtout si la croissance économique reste faible. Il nous faut donc trouver les moyens de donner aux Etats et aux entreprises un peu plus de marges de manœuvre. C’est dans cette perspective que des économistes plaident pour un effacement partiel de la dette Covid détenue par les banques centrales : aux États-Unis, la Réserve fédérale en porte 21%, la Banque of Japan 43 % et les Banques centrales des pays européens 25%. Les citoyens des pays endettés étant simultanément les créanciers et les débiteurs, une telle opération supposerait un pacte social et politique renouvelé par des accommodements raisonnables négociés y compris avec les épargnants et y compris en laissant filer l’inflation. C’est la réponse médiane entre le retour au « monde d’avant » et la rupture sociale brutale.

La loi du plus fort gagne

On voit donc que le remboursement de la dette Covid pose moins une question économique que politique parce qu’elle renvoie aux principes de l’anthropologie sociale : quelle que soit la solution, notre communauté nationale sera marquée par ce que nous ferons de l’endettement qui nous accable et des « devoirs » que nous nous fixerons.  C’est pourquoi le débat ne peut être cantonné aux supposés experts comme s’il s’agissait de n’avancer que des arguments techniques. Car il est, au fond, l’un des plus décisifs pour l’avenir de notre société.

D’autant plus que le pouvoir d’agir des nations est inégal face à leurs créanciers (comme le sont d’ailleurs toutes les communautés humaines qui ont des dettes). Les pays faibles, pauvres ou dépendants ont peu de marge de manœuvre : leurs créanciers peuvent facilement les asphyxier en leur coupant purement et simplement le recours à de nouveaux financements s’ils ne remboursent pas rubis sur l’ongle les précédents. C’est ce que la malheureuse Grèce a expérimenté lorsqu’en 2015, elle a tenté de ne pas souscrire aux exigences du FMI visant à garantir le paiement de ses échéances, elle fut accusée de forfaiture, acculée à la faillite par l’ordre financier mondial et remise à sa place de petit pays subalterne par ses propres partenaires européens. Malgré un référendum et des élections démocratiques portant au pouvoir un parti opposé à une telle politique, la société grecque choisit, bon gré mal gré, de se soumettre.

A contrario, les États-Unis vivent depuis près d’un siècle à crédit du monde entier et leur dette colossale est garantie par la puissance et la vitalité impériale de leur économie. Le plan Biden se propose d’injecter encore 2000 milliards de dollars dans son économie, la plus grande relance économique depuis la Deuxième guerre mondiale alors même que l’endettement américain atteint des sommets historiques (hors Seconde guerre mondiale). Qu’importe, les prêteurs applaudissent cette politique et se pressent déjà pour acheter des emprunts d’État. Là comme ailleurs, « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »

La capacité d’une communauté nationale comme la nôtre à ne pas rembourser une partie de sa dette tout en maintenant la confiance de ses créanciers ouvre finalement à une question plus grave et qu’on a peine à aborder sans inquiétude quant à la réponse : dans le monde d’aujourd’hui, sommes-nous considérés comme puissant ou misérable ?


Source de l’article : blog de Pierre-Yves Gomez