Laure a 34 ans. L’hiver, elle est infirmière aux urgences de Pau. L’été, elle est salariée agricole à 1400 mètres d’altitude, en vallée d’Aspe, dans les Pyrénées, et gère un troupeau de 300 brebis. Vie extraordinaire que celle-ci, gorgée de liberté et d’action, dont le fil rouge est le soin du vivant.

Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir infirmière ?

Laure : « J’ai fait un bac littéraire à Pau, ce qui n’est pas la filière la plus classique pour se lancer dans des études d’infirmière. J’ai choisi ces études parce qu’elles étaient courtes, concrètes et utiles, dans un secteur où l’on trouve facilement du travail, en France et à l’international. J’ai pratiqué immédiatement après l’obtention de mon diplôme ce métier qui m’a tout de suite plu. C’est challengeant, aucun jour ne se ressemble, on doit toujours s’adapter. Et puis, le métier d’infirmière c’est un métier où l’on se rend utile, où l’on prend soin des autres… et ça, j’aime bien ! »

… et bergère ?

« Je me suis vite rendue compte qu’une chose me manquait dans le métier d’infirmière : la vie au grand air. Il se trouve que j’ai passé mon brevet d’escalade en même temps que mon concours d’infirmière. C’est un sport que je pratique beaucoup, comme la randonnée, le ski, bref, tout ce qui peut se faire en montagne !

Après trois premières années d’exercice aux urgences de Pau, je démissionne pour vivre un autre projet. Le hasard a bien fait les choses : mon départ s’est produit juste avant d’obtenir le statut de fonctionnaire (obtention automatique après un certain temps de service). C’est ce qui me permet aujourd’hui de bénéficier de CDD lorsque je me représente aux urgences de Pau. Avec un statut de fonctionnaire, les contrats auraient été beaucoup moins flexibles.

J’ai fait alors des saisons comme monitrice d’escalade et de canyoning. C’est comme ça que j’ai découvert la vallée d’Aspe. Là-bas, par l’intermédiaire d’un ami, j’ai pu suivre une transhumance : la montée des troupeaux dans les estives pour l’été. Ça se passe généralement aux alentours de juin, quand l’herbe a repoussé dans la montagne. Cette expérience m’a beaucoup plu, tellement que je me suis formée au métier de pâtre sur mes jours de congés ! »

C’est quoi la journée type d’une bergère ?

« Il faut s’imaginer une vie en pleine montagne. Il y a la cabane, les pics et le ciel. Le matin, qu’il pleuve ou fasse grand beau temps, je me lève vers 6h. Je fais la traite, à la main, d’à peu près la moitié du troupeau : 150 bêtes. Le reste du troupeau est soit trop jeune soit trop vieux pour produire du lait. Et j’assure les soins nécessaires. Il y en a toujours. Puis, je guide le troupeau vers la zone que je pense adaptée pour la journée et l’y laisse. Mon choix se fait en fonction de l’état des brebis et du type d’herbe qu’il est préférable qu’elles consomment. Je retourne à la cabane pour produire le fromage avec le lait de la traite du matin et de la veille au soir.

Nuit et jour, les brebis sont protégées par deux grands chiens blancs, des patous, qui sont élevés avec le troupeau depuis leur tendre enfance. D’excellents protecteurs, contre les ours, notamment. Une fois le fromage mis sous presse, je rejoins le troupeau vers 13h et le rassemble si les bêtes sont un peu éparpillées. Jusqu’à 18h ou 19h, nous faisons tout un circuit dans la montagne. Je marche avec elles, les guide et contemple cet espace magnifique qu’est la montagne. Et puis nous redescendons pour la deuxième traite. Et je vaque à d’autres occupations. 

Une chose à savoir : ça n’est pas mon troupeau et je ne m’occupe donc pas des bêtes une fois qu’elles sont redescendues dans la vallée. Là, c’est une tout autre vie qui attend l’éleveur. »

Vous êtes toute seule, dans les estives ?

« Ça dépend des années. Parfois, j’accueille des stagiaires en école d’agriculture. En 2020, on a refait la cabane. Elle est plus spacieuse, ce qui fait que j’ai dorénavant un colocataire berger. Mais il est vrai que quand on est avec le troupeau dans la journée, on est seul. La solitude ne m’attire pas particulièrement mais elle ne me gêne pas non plus. Les journées sont bien chargées. Et il y a du passage : l’éleveur qui passe voir l’état de son troupeau, la muletière qui récupère les fromages affinés, les amis qui passent me voir… Et j’ai ma chienne Loca, un border collie qui m’aide à diriger le troupeau. »

Qu’est-ce qui change, quand on vit en montagne ?

« Pour commencer, contrairement aux idées reçues, je ne me sens coupée du monde. J’ai la radio et les journaux. En fait, c’est un peu comme si on prenait un bateau pour un voyage au long court. Le rapport au temps change. Les tâches quotidiennes, un peu répétitives, rythment le temps qui se déroule alors différemment. Et puis mon rapport à la montagne est aussi différent de quand j’étais monitrice d’escalade. Avec les animaux, j’ai un impact direct sur mon environnement. J’en prends soin. Je travaille certaines zones un jour puis d’autres, le lendemain. C’est une manière de redécouvrir la montagne sous un tout autre aspect. Je participe à en assurer l’entretien. »

Vous restez l’été dans les sommets puis vous redescendez à Pau ?

« Oui, tout à fait, je suis bergère 4 mois durant puis je retourne aux urgences, pour un CDD de six mois. Ce qui me laisse beaucoup de temps pour développer d’autres passions, dont l’escalade, et passer du temps avec mes amis ! »

Est-ce que le métier d’infirmière vous aide dans votre vie de bergère ?

« Être infirmière m’aide beaucoup là-haut, en effet. Je peux administrer les premiers soins rapidement si une brebis est blessée. Il y a quand même pas mal de soins à réaliser, surtout au niveau des pattes, où il y a la majorité des blessures. À l’inverse, je sais que je peux être performante dans mon métier d’infirmière parce que ma vie est équilibrée et que quatre mois de l’année, je respire un autre air. Ça me permet de garder intacte ma motivation ! »

Trouver un équilibre financier n’est pas trop compliqué ?

« Non, ce sont deux secteurs d’activités qui sont toujours en quête de main d’œuvre. Par ailleurs, depuis que j’enchaîne les contrats courts sans avoir à démissionner, je peux avoir accès au chômage, ce qui est une sécurité. Après, ce mode de vie implique que je fais une croix sur les augmentations de salaire dues à l’ancienneté, par exemple. Typiquement, j’exerce le métier d’infirmière depuis 15 ans et je suis toujours payée comme une jeune diplômée. C’est un choix. Personnellement, cette existence me convient : j’ai trouvé mon équilibre. »

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