Saype, graffeur de 31 ans, est l’un des pionniers du Land Art. Connu entre autres pour ses fresques gigantesques de mains entrelacées, ses œuvres questionnent l’homme sur son rapport au temps, à l’espace mais surtout à la nature… autant de sujets chers au Courant pour une écologie humaine ! Voilà pourquoi on a décidé de vous en dire plus.

L’art est beau quand la main, la tête et le cœur travaillent ensemble.

John Ruskin

Franche-Comté, le territoire où tout a commencé

Guillaume Legros est né dans la banlieue de Belfort, en 1989. À 14 ans, il découvre le Street Art et devient graphiste urbain à ses heures perdues. 

Plutôt réfractaire à l’idée de poursuivre sa scolarité – il souhaite concentrer ses efforts sur sa carrière d’artiste – il se laisse convaincre par ses parents et entreprend des études d’infirmier. 

Diplôme en poche, il exerce pendant 6 ans, en France puis en Suisse, où il vit actuellement avec son épouse. Vous vous en doutez : il n’abandonne pas l’art pour autant !  

Gardes de nuits, services de 12 heures, expositions en galeries, conférences de presse, participations à des forums… un balai incessant d’événements qui s’enchaînent et se multiplient. 

Soucieux de ne pas causer un impair potentiellement fatal en tant que soignant et las de ce rythme effréné, il décide, avec le soutien de sa compagne, de quitter son poste d’infirmier pour se lancer à corps perdu dans le Street Art. Depuis 4 ans et demi, Guillaume Legros est donc Saype, graffeur urbain et pionnier du Land Art

Du Street Art au Land Art

Après avoir exploré le Street Art et exposé en galeries, Saype décide de sortir des sentiers battus. En quête continue de nouveautés et de sources d’inspiration, il choisit de s’orienter vers le Land Art. Après plusieurs mois de recherche, il réussit à mettre au point une peinture totalement biodégradable, réalisée à partir de caséine, la protéine du lait. 

Dès 2012, armé de ce nouvel outil, il réalise des peintures sur herbe. Deux amis de longue date, avec qui il avait pris plaisir à graffer sur les murs de son village d’enfance, l’accompagnent dans cette démarche . Médiatisé pour la première fois en 2015 pour avoir peint la plus grande fresque de Land Art jamais réalisée dans la nature (1400 m²) sur les Collines de La Cluzac, au Col des Aravis (Alpes Françaises), Saype enchaine les projets. 

« Un Grand Homme » à Leysin (Suisse), « Story of the Future » aux Rochers de Naye (Suisse), chaque fresque est un nouveau défi mais surtout un nouveau succès, vivement salué par les critiques et les amateurs d’art. 

Une volonté d’indépendance

Quand on le questionne plus spécifiquement sur ses motivations et ses ambitions, Saype explique qu’il souhaite conserver une dimension humaine et une certaine indépendance dans son travail. 

Il attache donc une importance particulière au choix de ses lieux d’exposition et à l’auto-financement de la grande majorité de ses projets grâce aux revenus engendrés par la vente de ses œuvres photographiques. 

Ce n’est pourtant pas chose facile ! Les demandes d’autorisation sont souvent complexes à obtenir et impliquent de longues négociations avec les administrations. 

Pour les faciliter, Saype fait appel à des connaissances intermédiaires et n’hésite pas à user de tous les canaux possibles. À titre d’exemple, la réalisation de son projet hommage aux 30 ans de la Chute du Mur de Berlin : Beyond Walls Berlin – Step 4 prend plusieurs mois. Faute de trouver le bon interlocuteur, l’artiste finit par contacter directement par mail la préfecture du Land et, de fil en aiguille, réussit à obtenir un rendez-vous avec le préfet. Finalement convaincu, ce dernier se laisse rapidement enrôler dans le projet. Comme quoi, en persévérant, on arrive à tout ! 

On peut aisément comprendre la frilosité des institutions, vu l’envergure d’un tel projet. Qui n’aurait pas, comme la maire de Paris, Anne Hidalgo, émit une certaine réserve à la présentation du projet Beyond the Wall Parus – Step 1 dont la réalisation obligeait la fermeture du Champs de Mars pendant 10 jours, la mise en place de plus de 2 km de barrières pour empêcher l’accès au site, le déploiement d’équipes de sécurité avec pas moins de 9 maîtres chiens… ?
Et pourtant, quelle réussite : plus de 500 millions de visiteurs sur la courte période d’exposition, 3 couvertures du Guardian, une mention dans tous les plus grands périodiques du monde et une retombée économique pour la capitale estimée à plus de 30 millions d’euros !

Un alliage d’esthétique et d’éthique 

Saype attache beaucoup d’importance au message émanant de ses œuvres. Il s’attache depuis plusieurs années à lier ses œuvres à des combats humanitaires et politiques, à l’image de sa campagne Beyond the Wall dont l’optique est de réaliser une gigantesque chaîne humaine, dans plus de 30 métropoles à l’échelle internationale, en faveur d’actions humanitaires et humaines.

Et ces projets ne sont pas sans répercussions. À titre d’exemple, la campagne Message for the Future, réalisée sur les pelouses du parc de La Perle du Lac, à Genève, a permis aux Suisses de prendre conscience de la détresse dans laquelle se trouve la flotte de l’association SOS Méditerranée. Le succès de l’opération fut tel que le pays a décidé de créer un pavillon dédié pour traiter ce problème. en parallèle, l’affluence des dons a permis à l’association d’aide aux migrants de rénover une partie de ses cargos. 

Un art qui questionne sur le temps et l’espace

Le Land Art de Saype questionne aussi l’homme sur sa relation avec le temps – ne serait-ce que par le côté éphémère de ces oeuvres. Si l’on souhaite découvrir le projet, il est nécessaire de s’y rendre avant la fin de l’exposition ; une fois terminée, l’oeuvre ne sera plus jamais observable en direct ! L’art de Saype n’est contemplable qu’une seule fois, à un seul moment et un seul endroit donné. 

Par ailleurs, à l’exception de Beyond the Wall Paris – Step 1, dont une vue à grande échelle était possible du sommet de la Tour Eiffel, les oeuvres de Saype sont rarement entièrement contemplable à l’oeil nu par le spectateur. 

Ainsi, même si ce dernier se rend sur le lieu d’exposition, il ne pourra en apprécier intégralement la beauté. Il devra nécessairement avoir recours à des vues aériennes pour en cerner toute la grandeur. 

Les oeuvres de Saype présentent donc une dualité : elles sont accessibles au plus grand nombre car réalisées en pleine nature et visibles sans droit d’entrée et en même temps, inaccessibles faute de pouvoir les contempler physiquement dans leur ensemble. 

Saype est bien conscient de cette antinomie et s’en satisfait. Il voit en elle un enrichissement et une une source d’innovation. Il attache cependant une attention particulière à l’intégration de son spectateur en disposant sur les sites panneaux et affiches présentant l’oeuvre dans son ensemble, par exemple.

Une incidence sur la nature maîtrisée

Quand il réalise Beyond the Wall Paris – Step 1, Saype doit monter un dossier conséquent avec, entre autres, une étude détaillée de l’impact potentiel sur la faune et la flore des pelouses du Champs de Mars. À l’inverse, quelques mois plus tard, pour son projet sur les collines Alpines – ô combien riches en biodiversité – les démarches sont rapides et aucune investigation particulière n’est demandée. Pour l’artiste, cette situation montre l’incohérence de certaines actions humaines, qui concentrent leurs efforts environnementaux sur des points à moindre enjeu. 

À travers la création de sa peinture biodégradable, Saype a eu le temps de penser à notre impact sur la nature. Une réflexion originale en est sortie.

Quand on lui demande : “êtes-vous convaincu que votre art n’a pas d’incidence sur l’environnement ?”, il répond que rien n’est jamais sans incidence. Sa seule motivation est d’essayer de limiter les impacts. Ainsi, bien qu’il ait pu confirmer, par des études en laboratoire, que ses peintures n’impactent pas l’acidité des sols ni la biodiversité, un léger impact persiste.

Saype a pour habitude de dire que ses oeuvres ont un effet comparable à la tonte des pâturages par des moutons. Certains se diront qu’il n’y a rien de plus naturel que le broutage de ruminants dans les prairies. Pourtant, il suffit que la tonte soit trop courte ou faite à la mauvaise saison pour qu’elle détruise irrémédiablement les essences présentes… 

Cela questionne sur la définition que nous donnons au concept “d’impact sur l’environnement”. 

Ce qui nous plaît particulièrement chez Saype

En conclusion, voici quelques raisons qui nous font apprécier le Land Art que propose Saype : 

  • Il nous questionne sur l’importance que nous associons à la préservation de la nature avec cet exemple de l’importance que nous attachons aux pelouses du Champs de Mars vs. les pâturages alpins.
  • Il met en avant une forme de bénévolat différent : Saype ne reverse pas de bénéfices monétaires, mais en proposant ces réalisations au nom d’une cause, il permet à cette dernière de gagner en popularité/dégager des bénéfices.
  • Il nous questionne sur notre rapport au temps : les œuvres étant vouées à disparaître, nous sommes contraints, si nous souhaitons les voir sans filtre numérique, de nous rendre sur site pendant une période donnée.
  • Il nous interroge sur les rapports d’échelle, car, du fait de leur taille, nous n’avons quasiment jamais la possibilité de voir les œuvres d’un bout à l’autre 
  • Pour finir, nous avons particulièrement été séduits par les enjeux que Saype entrevoit dans son art, cette “quasi-absence d’impact” qu’il illustre très bien par son analogie aux moutons. La majorité des personnes auraient dit “Non, je n’ai aucun impact”, Saype l’appréhende d’une manière différente, moins prétentieuse et toujours en respect de la nature.  

Vous voulez en savoir plus sur les oeuvres de Saype ? Pas moins de 10 chantiers sont prévus pour la seule année 2021… ce qui vous laisse l’opportunité de trouver le site et le projet qui parle le plus à votre cœur !


Sources