Victor Larger est médecin gériatre, ancien directeur d’établissement pour personnes âgées, ancien coordonnateur de réseau ville-hôpital pour personnes âgées, docteur en philosophie.
Cet article est issu du livre  « Société de Bien Commun vol.2, révéler l’humanité, combattre l’inhumanité ».

“On ne peut demander à un soignant de se conduire à la manière d’un hygiaphone. Comme on ne peut demander à une personne vivant dans un établissement, dont elle risque de ne pas sortir, de ne pas tisser des liens personnels, voire intimes – il faut s’entendre sur le domaine de l’intime – avec les personnes qu’elle rencontre tous les jours.”

Un boom démographique

C’est dans les années 1980-90 que l’on a pris conscience de l’importante évolution démographique de la population âgée, due au baby-boom d’après-guerre. Un tsunami préparait sa vague dont la phase ascendante a été atteinte après les années 2000. Parallèlement, sous la poussée du développement de la gérontologie et de la gériatrie, la durée de vie s’est allongée. Dès lors, ce n’était plus quelques exceptions mais bien toute une population qui allait atteindre le très grand âge. Un chiffre donne la mesure de ce phénomène : il y avait 100 centenaires en France en 1900. Il y en a 26 512 en 2021. Et d’après les projections démographiques, plus de 100 000 centenaires sont prévus en 2040/2050 et 200 000 juste après 2060. De ces constats sont nées progressivement des solutions de prise en charge, accompagnées de mesures/plans nationaux et de création d’allocations spécifiques.

Grand-âge et dépendance

Quel est le problème spécifique du grand-âge ? La dépendance potentielle.

Le vieillissement, outre la multiplication des maladies, chroniques ou non, que peuvent aggraver des affections aiguës, peut s’accompagner de modifications physiologiques, sources d’une série d’incapacités à produire les actes de la vie courante : faire sa toilette, préparer ses repas, voire même manger, se déplacer, gérer ses affaires, téléphoner… Les maladies qui accompagnent la vieillesse provoquent des états de faiblesse, d’amaigrissement avec fonte musculaire, etc. qui occasionnent une perte de la mobilité, voire de la capacité de se tenir debout.
Le vieillissement peut également s’accompagner de maladies psychiques justifiées par la baisse des capacités d’adaptation à un milieu qui devient subitement hostile : anxiétés multiples, dépressions, délires…
Enfin, le vieillissement peut générer une baisse des capacités intellectuelles qui empêche la personne de se souvenir, de reconnaître, de produire des gestes et des paroles adaptées, de formaliser les processus conduisant à la réalisation d’actes complexes nécessaires à la vie courante.
Ainsi, du fait des nombreuses causes citées ci-dessus, la dépendance fonctionnelle peut apparaître en vieillissant, à un âge variable selon les personnes.

Aménagements nécessaires

Cette dépendance impose d’adopter de nouvelles attitudes. Il devient nécessaire de modifier l’environnement habituel de la personne pour le rendre plus fonctionnel. Cela peut passer par un changement de chambre pour une personne à mobilité réduite, les escaliers et couloirs exigus étant source de chutes et de peurs. L’électricité sera préférée au gaz. Une salle de bains sera dotée d’une douche, la baignoire n’étant plus fonctionnelle…

Le mobilier nécessite également des aménagements. Ainsi, tapis et meubles situés dans les espaces de circulation seront supprimés. Les personnes dont la vision est diminuée seront dotées d’un téléphone à grosses touches et d’un éclairage adapté…
Et quand ces aménagements ne suffisent pas, il pourra devenir nécessaire de changer carrément de logement, voire d’intégrer un établissement spécialisé dont, normalement, tous les équipements sont étudiés pour la population âgée dépendante.

Rester chez soi ?

Il est de notoriété publique que les personnes aspirent à demeurer le plus longtemps possible chez elles, voire à y demeurer jusqu’à leur mort dont elles souhaiteraient qu’elle survienne à domicile pour plus de 80 % d’entre elles. C’est d’autant plus le cas aujourd’hui : des résistances fortes des personnes concernées à entrer en maison de retraite sont apparues. Après un important effort de développement des structures d’accueil de personnes âgées dépendantes, les décideurs publics se sont vus contraints, par lesdites résistances et devant la croissance de la population âgée, d’infléchir la politique d’aides en prenant en compte un regain d’intérêt pour le
domicile. Des propositions à plusieurs étages ont été formulées.
Des interventions de personnes à domicile, avec des aménagements de toute sorte, à l’intégration de structures assurant la sécurité des personnes âgées, mettant à leur disposition des locaux adaptés où il est possible de mener sa vie à son rythme dans un environnement non médicalisé (logements-foyers, résidences-services ou béguinages) ou une institutionnalisation : chaque situation humaine peut trouver sa solution idoine qui lui laisse un maximum d’autonomie.
Deux points jouent sur la qualité des solutions existantes : l’adaptation de l’environnement à la fragilité de la personne âgée et le professionnalisme et l’humanité des personnes apportant leur soutien.

Les aidants

Qui intervient auprès des personnes âgées ? Ce sont tout d’abord les conjoints et les enfants qui, lorsqu’ils existent, sont indispensables et apparaissent très souvent mobilisés (contrairement aux idées répandues dans les milieux para-professionnels, notamment). On trouve ensuite les voisins et amis qui sont fréquemment de bonne volonté. Il y a aussi les commerçants, ceux que fréquentent quotidiennement les personnes âgées. Et, bien sûr, les professionnels du soin les plus familiers : médecins traitants et pharmaciens.

Et quand les situations se complexifient, des personnes formées aux soins des personnes âgées sont appelées en renfort.
Dans sa période de vie adulte et autonome, chacun évolue dans une famille, auprès d’amis, dans un milieu de travail, appuyé sur des rapports standardisés avec des professionnels de toute spécialité liés à la multitude de ses besoins. À un âge plus avancé, lorsque la dépendance arrive, son entourage est vite tourné vers le service de la personne et doit souvent faire appel à des professionnels spécifiques, soit pour soigner soit pour pallier aux nécessités de la vie courante. La question est donc celle de l’adaptation des moyens, notamment les moyens humains, développés spécifiquement pour les personnes de grand-âge dépendantes.

Le luxe (ou pas) des moyens humains et matériels

En ce qui concerne les moyens matériels, un effort considérable a été fait pour concevoir, adapter et construire des structures pouvant accueillir des personnes âgées dépendantes. C’est le grand mouvement de la création des EHPAD. En 2018, il existait en France environ 10 000 établissements pour personnes âgées sous différents régimes d’administration. Tous ont fait l’objet d’une mise aux normes dont le nombre augmente sans cesse pour réduire les risques – sur la sécurité en cas d’incendie, par exemple – et faciliter l’accessibilité des lieux, et donc la mobilité des personnes. Une bonne part de ces travaux était nécessaire.
Une part non négligeable de ces règles est aussi, souvent, osons le dire, issue de la culture du luxe. Les dépenses en matière de vieillesse, dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes notamment, ont été autant utiles qu’excessives dans un certain nombre de domaines. L’exemple des baignoires de bien-être, bien souvent inutilisées, dans des locaux très vastes qui servent au final, dans la plupart des cas, à entreposer fauteuils roulants et autres déambulateurs est, à ce sujet, très parlant.
Pour ce qui est des moyens humains, de multiples métiers sont mobilisés autour des personnes âgées : des médecins aux ergothérapeutes, des administratifs aux techniciens d’entretien, des fonctionnaires aux libéraux, des membres de la famille aux professionnels de toute sorte…
Ces expertises sont importantes : il a été démontré que la multi-pluridisciplinarité coordonnée est nécessaire à une prise en charge adaptée des personnes âgées. Ces compétences diverses, pour bien agir, doivent avoir une démarche pensée et organisée.
Une personne âgée transférée aux urgences hospitalière risque fort de pâtir d’une prise en charge identique à celle de patients plus jeunes (temps d’attente inconfortable, milieu déstabilisant, aiguillage vers des services inadaptés…). C’est pourquoi un certain nombre de services d’urgence se dotent de médecins gériatres, attentifs aux manières spécifiquement gériatriques d’appréhender la pathologie des personnes de grand âge.
Dans le même ordre d’idées, la vision technique des médecins et infirmières est heureusement compensée par l’approche simplement humaine de personnels, comme les aides-soignants et les aides médicopsychologiques, plus ancrées dans la gestion des besoins quotidiens, parfois triviaux.

Focus sur les aides-soignants

La véritable cheville ouvrière de l’organisation professionnelle au service de ces personnes est constituée par les aides-soignants. Il s’agit de professionnels formés en milieu médical (hospitalier), c’est-à-dire « initiés » aux terribles réalités de l’intervention sur des hommes souffrant des maux les plus pénibles et les plus bouleversants. Ils sont chargés de l’accompagnement des personnes dépendantes dans les actes de leur vie quotidienne : toilette, habillage, éliminations (selles et urines) et repas, pour les plus marquants. Ce métier est particulièrement engageant pour ces professionnels du soin.
Les actes qui sont de leur ressort ne sont pas des opérations « techniques » à proprement parler, mais des interventions empreintes d’un savoir-faire très particulier qu’il convient de reconnaître et de valoriser. Ce savoir-faire est celui de l’aide la plus humble qui soit. Il s’agit d’accompagner, avant de devoir faire à sa place, des gestes qui sont l’apanage de chaque homme. Il faut en même temps en respecter la charge, savoir s’effacer et donner l’aide appropriée, c’est-à-dire ni insuffisante ni envahissante, tant dans l’intention que dans l’intensité.
Parfois, on entend dire de la part de personnes responsables dans le secteur médico-social que le principal moteur de l’activité des aides-soignantes est pécuniaire. Il s’agit d’un jugement méprisant sans aucun fondement. À l’inverse de ces opinions excessives, on peut, si l’on s’y intéresse, constater que ces professionnels sont très motivés par leur travail et plus encore par les personnes dont ils s’occupent. La pire « punition » que l’on puisse infliger à un aide-soignant est de l’obliger à « faire » une toilette dans un temps trop court ou comme à la chaîne. Tous, sans exception, se plaignent alors de faire un sale boulot, qu’ils n’aiment pas dans ces conditions. Cette plainte, ils la formulent avant tout pour les personnes dont ils voudraient s’occuper avec l’attention et le respect requis. Le personnel d’hôtellerie et de ménage partagent souvent cet élan, même sans la valorisation du titre ou de la place d’aide-soignant. L’expérience montre d’ailleurs qu’une personne non motivée, qui n’aime pas les personnes de grand âge, ne tient pas longtemps à ces postes. La rémunération, des plus basses qui soient pour des personnes auxquelles on délègue les tâches que l’on ne veut pas faire soi-même, n’est pas un mobile suffisant pour justifier l’intérêt de ces professionnels.

Des liens humains forts, à préserver

Avec la croissance de la population vieillissante, une bonne partie des aides-soignants trouvent à s’occuper de personnes âgées dans différentes situations : à domicile, en hospitalisation, en EHPAD… Ils sont présents dans tous les endroits où vivent des personnes de grand âge. Une des particularités de cet accompagnement des uns par les autres est que les relations qui s’y tissent sont durables. Ce n’est pas comme dans un service hospitalier où les malades restent le temps minimum de l’intervention médicale ou chirurgicale. En établissement d’hébergement comme à domicile, le personnel, et particulièrement le personnel de soin, vit quotidiennement dans une grande proximité avec les personnes âgées, souvent plusieurs années de suite. Des liens forts se créent, qu’il est, à mon avis, inutile et nuisible de nier, de chercher à faire disparaître ou d’influencer.

Les managers, s’ils prêtent attention au vécu du personnel, recueillent très souvent des manifestations d’intérêt, de compassion, d’amitié même, envers les personnes âgées qu’elles soignent et dont les maux les touchent non par identification mais par intérêt pour l’autre. Ces liens qui se créent sont parfaitement naturels. Ils sont le creuset de l’investissement du personnel et le soutien des résidents.
On ne peut demander à un soignant de se conduire à la manière d’un hygiaphone. Comme on ne peut demander à une personne vivant dans un établissement, dont elle risque de ne pas sortir, de ne pas tisser des liens personnels, voire intimes – il faut s’entendre sur le domaine de l’intime – avec les personnes qu’elle rencontre tous les jours pour les acte les plus personnels qui soient. C’est comme cela que j’ai pu observer, dans un établissement où était organisé un adieu public à une personne récemment décédée, la grande affluence du personnel, qui revenait même de son temps de repos pour assister à la cérémonie. L’émotion y était forte. La profondeur de la relation humaine entre ces professionnels dévoués et les personnes âgées était alors révélée. C’est précisément cette (ré)humanisation de la fin de vie que les responsables d’établissements sont appelés à aider par une attention à chacun : des professionnels aux « bénéficiaires », en passant par les familles, les voisins et les amis.

Manager avec bienveillance

À ces professionnels du soin de proximité que sont les aides-soignants, il faut manifester la reconnaissance et le respect dû à leur engagement pour les personnes vieillissantes et inviter les personnes qui les dirigent à entrer dans un encadrement exigeant, certes, car les erreurs relationnelles sont aisées, mais véritablement bienveillant. Le management est autre chose qu’une manière de se conformer aux exigences de l’administration ou que la recherche de subventions et d’aides pour équilibrer les comptes. Il est beaucoup plus que la gestion du conflit social larvé que l’on peut rencontrer dans le cadre du travail. Dans une atmosphère ordonnée à la régulation administrative, on n’identifie pas le maillon indispensable de la prise en charge des personnes âgées, on n’en connait pas les motivations, pas plus qu’on ne fréquente les « bénéficiaires » autrement que pour les faire entrer dans les cases des enquêtes et grilles d’évaluation qui feront obtenir des tutelles administratives les subsides nécessaires à la survie de la structure. Le peu de temps accordé aux soignants pour exercer qualitativement leur métier les prive de l’opportunité de laisser s’installer une relation réelle et préservée avec leurs « protégés » dont, de fait, ils sont les plus proches.
Un des enjeux de la prise en charge actuelle est donc l’instauration d’un management nouveau et moderne. Il s’agit de faire conduire l’équipe par des personnes qui connaissent réellement les peines et les joies de la profession de soignant, qui apprécient ces professionnels, tout en restant exigeants sur la qualité d’une prestation qu’ils savent évaluer. Les problèmes d’intendance doivent être soumis aux impératifs du soin et de l’humanisation. Ainsi, le management doit être assuré par des professionnels du soin, médecins en particulier, formés aux relations humaines en équipe, soucieux avant tout des personnes. Des managers qui acceptent de descendre du piédestal de leur gloire médicale pour se confronter aux réalités d’un terrain trop délaissé. Il est, bien entendu, souhaitable que ces managers aient une formation en gestion, mais ce n’est pas l’essentiel. Le manager doit pouvoir prendre le temps de mesurer la charge de travail que supporte l’équipe, son niveau d’engagement, l’impact des situations pénibles et bouleversantes qui ne manquent pas de se manifester… Une altercation entre résidents, une accusation de vol, un décès douloureux, une famille en difficulté, une personne âgée égarée, un différend dans l’équipe sont quelques-unes des multiples situations possibles de souffrance du personnel, qui peuvent le rendre moins disponible envers les personnes qu’il soigne, situations qu’il revient à un encadrement attentif d’aider à métaboliser.
Au fond, la conduite d’une équipe dans une structure orientée vers l’accompagnement de la vie de personnes âgées dépendantes est un soin en soi. C’est l’attention à la personne qui doit être le moteur premier de l’action de ceux à qui il incombe de le concevoir et de le réaliser par la conduite d’une équipe.
Grâce à un management humanisé, on soigne des personnes à travers le soin d’une équipe. L’engagement des soignants de proximité est tel qu’il retentit immanquablement sur leur vie personnelle. Il s’agit donc de bien prendre soin de la vie professionnelle des soignants et de prendre en compte son retentissement dans
leur vie personnelle. Cela n’est vraiment possible que pour quelqu’un qui connaît l’importance de ces deux piliers de l’exercice du soin dans les endroits de vie des personnes âgées dépendantes.
On le voit, le travail en équipe autour des personnes âgées nécessite un concours de plusieurs compétences et engagements. L’équipe qui se constitue auprès de la personne âgée dépendante doit être coordonnée et conduite dans un esprit de soin bienveillant et humanisant. Le soin des uns rejaillissant sur le bien-être des autres, aucun des maillons de la chaîne d’entraide mutuelle n’est à négliger. Au fond, c’est comme cela que nous pouvons faire émerger la Société de Bien Commun : en prenant conscience qu’elle est dépendante du bien de chacun et que chacun dépend du bien de tous.


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Ce livre est un appel lancé aux femmes et aux hommes d’ici et d’aujourd’hui : les idées pour humaniser le monde se trouvent dans la vie de tous les jours ! Nous sommes tous de potentiels acteurs de cette conversion positive. Pourquoi pas vous ?