Cette « chronique du Mycelium » est proposée par Gérard Langlois Meurinne, psychiatre, psychothérapeute et membre du Courant pour une écologie humaine. Cette tribune (régulière) sur l’écologie humaine a pour objet, cette fois-ci, le temps de l’histoire qui génère notre humanisation.
Mycelium_Article

Dans ma dernière chronique, je vous parlais d’une étape de « personnalisation » dans ce long processus, reprenant le mot d’Emmanuel Mounier employé avant-guerre. Il s’agit en effet d’un mouvement, d’une marche, loin d’être terminés. Il a été identifié et nommé par plusieurs chercheurs en humanité, chacun à sa façon : citons entre autres, au XXème siècle, Henri Bergson (« L’évolution créatrice »), Carl Gustav Jung (qui proposait de le nommer « individuation »), Pierre Teilhard de Chardin (« Le phénomène humain »), Paul Diel (« Psychologie de la motivation ») et André Rochais (fondateur de PRH – Personnalité et Relations Humaines). Vous vous rappelez que je citais aussi des hommes appartenant à des cultures et des époques bien différentes : Confucius, Saint Augustin et Gandhi, comme des phares de l’humanité ayant prôné le perfectionnement collectif… initié par un indispensable perfectionnement individuel.

Aujourd’hui, nous aborderons cette « humanisation » à la lumière de recherches récentes. Après avoir lu le passionnant « Sapiens, une brève histoire de l’humanité » de Yuval Noah Harari, auteur éclairant quoiqu’un peu simplificateur et partisan, j’ai passé un long moment en compagnie d’Abdennour Bidar avec son « Histoire de l’humanisme en Occident », somme historico-philosophique qui retrace l’évolution de notre humanisme occidental depuis l’antiquité grecque en passant par le Christianisme, la Renaissance, les Lumières et la société des Droits de l’Homme. Continuité d’un mouvement remarquable qui a besoin néanmoins, périodiquement, de se renouveler et de se compléter. Sensation d’une quête collective qui se poursuit car jamais complètement satisfaite. Cette quête est le produit d’une époque et, à son tour, appelle et prépare l’époque suivante. Livre passionnant pour tous ceux qui veulent mieux saisir nos racines et comprendre le chemin parcouru et s’engager à leur tour à porter leurs fruits dans le temps présent. Un simple regret : l’auteur s’arrête au mouvement moderne des droits de l’homme, doutant quelque peu qu’il puisse se prolonger. On a envie de lui dire : « Mais Abdennour, vous qui avez vu et suivi ce « courant » qui a porté nos sociétés, vous pouvez, sans garantie certes, vous fier à ce même courant pour l’avenir. Il n’est pas épuisé. Si nous parlons actuellement d’une « étape de personnalisation » c’est que nous sommes plusieurs à voir l’humanité avancer encore sur son chemin d’humanisation qui sera bien évidemment semé d’embûches ».

À l’avenir, je crois intuitivement que ce processus de « personnalisation » fera plus encore appel à nos ressources intérieures. Ce sera aussi un chemin d’intériorisation rendue nécessaire face aux défis nouveaux (par exemple :  plus de discernement, plus de solidarité, resacralisation de l’univers et de la nature, etc.). Il y aura bien sûr des dérives (tentation de toute-puissance grâce à la technique, tentation d’inventer un homme nouveau, nihilisme, matérialisme béat) et aussi comme toujours des résistances, compréhensibles, au changement (« nous allons dans le mur, revenons en arrière, c’était mieux avant ! »).

Et puis, je suis passé à une lecture que j’ai trouvée remarquable : il s’agit de « La part d’ange en nous, histoire de la violence et de son déclin » de Steven Pinker, professeur de psychologie cognitive et évolutionniste à Harvard, livre sorti récemment en France. Pinker, fort de trente années de recherche, montre à quel point la violence a baissé au cours de l’histoire et comment ce déclin s’est accéléré depuis la fin de la dernière guerre. Mais attention… je sens chez certains d’entre vous des moues sceptiques car beaucoup sont persuadés que nous vivons dans l’époque la plus dangereuse et anxiogène qui soit. Qu’en est-il, si nous acceptons de lever notre nez du guidon et de prendre du recul ? Voici un exemple cité par Pinker : aujourd’hui en France les risques que nous ayons de périr par homicide (toutes causes confondues) sont 40 fois moins élevées qu’au Moyen-Âge ; pour une femme, les risques d’être violée sont 25 fois moins élevées et pour un nouveau-né, les risques de subir un infanticide sont 2000 fois moins élevées. Les victimes du terrorisme sont partout moins nombreuses que les morts par piqûres de guêpe. Ce phénomène, particulièrement spectaculaire en Europe occidentale, est aussi à l’oeuvre, malgré un décalage, aux États-Unis et dans des cultures aussi différentes que le Brésil, la Chine ou l’Inde.

Mais plus passionnante encore que cette évolution statistique dans tous les domaines (y compris dans les taux de violence faite aux femmes, aux enfants, aux minorités sexuelles et même dans les taux d’avortement) est l’analyse des causes de ce déclin de la violence. Autrement dit, le déclin de la violence, indicateur important parmi d’autres de notre « niveau de civilisation », dépend de nombreux facteurs culturels et sociétaux ayant évolué dans le bon sens. C’est l’évolution de ces facteurs qui est remarquable. Le livre de Pinker raconte le travail des chercheurs, examinant toutes les hypothèses, qu’elles soient politiques, économiques, sociologiques, psychologiques, en un mot anthropologiques. Et aujourd’hui, ils peuvent nous livrer une histoire crédible que les sceptiques auront du mal à admettre : histoire de lente pacification (depuis les tribus de chasseurs-cueilleurs jusqu’aux états de droit moderne) et d’humanisation (avec la part prise par les religions, les normes morales, les lois, les idées philosophiques, les utopies, l’évolution de la place de la femme dans la société, etc., sans compter d’autres facteurs comme le « doux commerce » qui rend la guerre de moins en moins attrayante). Il s’agit bien pour ces chercheurs d’un processus de « civilisation », plus ou moins lent selon les périodes et les cultures, avec parfois des retours en arrière (ainsi les années 60-80 aux États-Unis avec la drogue et la contre-culture), mais dans l’ensemble il s’agit d’une avancée inexorable et qui tend à se mondialiser de plus en plus. Les spécialistes parlent ainsi de la « longue paix » régnant depuis 70 ans.

Je vous fais un résumé un peu simpliste de ce livre qui peut vous faire croire que le chemin a été idyllique, ce qui n’est pas le cas. Un seul exemple : dans les sociétés qui étaient récemment encore des chasseurs-cueilleurs (Bornéo, Inuits, Indiens d’Amazonie), la violence inter-tribale (tueries sauvages des femmes et des enfants) pouvait aller crescendo pendant de longues périodes jusqu’au moment où elle s’arrêtait brusquement du fait de cette horreur même : le prix à payer (attaque, rétorsion) devenait trop élevé pour tous. On peut faire une analogie jusqu’à un certain point avec l’arme nucléaire dans notre monde moderne : un arsenal, même non utilisé, devient dissuasif pour toutes les parties : la paix devient alors probable, sans être pourtant certaine.

Pourquoi sommes-nous si sceptiques devant ce progrès lent mais remarquable ? Les chercheurs parlent d’un « biais cognitif » qui nous a servi depuis des milliers d’années pour survivre :  dans une perspective évolutionniste, nous sommes en effet plus sensibles aux dangers qu’aux événements positifs (la paix par exemple) afin de rester en alerte et de mieux nous défendre. Ce biais cognitif est instrumentalisé par les media modernes, qui lui donnent une immense résonance.

Une des grandes leçons de ce livre est encourageante : contrairement à une idée reçue, les peuples apprennent de leurs erreurs/horreurs mais cela prend du temps, parfois beaucoup de temps, car il faut plusieurs fois se tromper avant de comprendre, intégrer et transmettre (pensez à l’exemple de la tragédie de la Shoah et de son impact sur vos parents, sur vous puis sur vos enfants).

Restons lucides : l’indicateur de violence en déclin dont parle Pinker concerne d’abord les violences physiques, qui sont mesurables. Il ne tient pas encore compte des violences « morales », qu’elles soient affectives, sensibles ou psychologiques (exemples : inégalités marquées, pressions migratoires, exploitation de certains par d’autres, « violence ordinaire » faites aux enfants, stigmatisation de certaines minorités, etc.). Cependant les facteurs ayant fait baisser spectaculairement les violences physiques sont à l’évidence les mêmes qui sont et seront  à l’oeuvre pour réduire les violences « morales ». Ce qui est très encourageant, à condition que nous nous y mettions tous et que nous n’attendions pas que cela se fasse tout seul.

Je peux donc utiliser ce mot qui m’est cher ; il y a bien une « croissance » collective de l’humanité dont les effets et les causes sont en train d’être validés scientifiquement. Bien sûr, rien n’est acquis car nous avons à accepter que toute avancée humaine et toute solution entraînent de nouveaux problèmes. Cela semble une loi de la vie. Ne nous endormons pas !

Pour terminer, je vous livre une légende amérindienne qui n’est pas celle du colibri. Cette fois-ci, il s’agit d’un mythe fondateur qui m’a toujours parlé : « Au début, Dieu a créé le monde et le contemple. Alors il se dit dans son for intérieur que ce monde est parfait. Et puis non, finalement, il sent qu’il manque quelque chose. Dieu décide alors de rajouter quelques imperfections : il peut enfin faire cadeau à l’humanité de ce monde imparfait parfait ».

 

***

Chers lecteurs et lectrices, vous êtes cordialement invités à partager vos réactions et vos questions dans la rubrique « Commentaires » qui suit cette chronique.

Dernières chroniques du Mycelium :

 

dolor venenatis, Nullam ut diam fringilla felis elementum id mattis