Eric Boël est PDG des Tissages de Charlieu (LTC) dans le département de la Loire. Après une École de commerce, Eric Boël a suivi un parcours « classique » : conseil en marketing puis responsable hôtelier avant de reprendre cette entreprise. Il est également Président de l’union des Industries Textiles Auvergne Rhône-Alpes (UNITEX). Cet article est issu du volume 2 de la Société de Bien Commun « révéler l’humanité, combattre l’inhumanité ».

Quelques chiffres sur les tissages de Charlieu

Les Tissages de Charlieu, tissage jacquard, est une entreprise textile qui produit chaque année 3 millions de mètres, crée 800 nouveaux tissus par mois, emploie 70 personnes dont 12 % de personnes en situation de handicap, distribue 25 % de son résultat avant impôt aux collaborateurs, achète 30 % de ses fils en matières biologiques ou recyclées, ne génère pas de Co2 dans son process industriel (contrat vert avec électricité de Savoie). Notre devise : « Tissons ensemble de jolis liens ». Nos valeurs : « Esprit d’entreprise dans la bienveillance, excellence métier, honnêteté dans la bonne humeur ».

L’homme, finalité de chacun de nos actes

Aristote définit l’esclave comme celui qui ne connaît pas la finalité de son travail. J’ai la conviction que beaucoup des grands maux de notre société sont liés à cette perte de sens : notre travail, nos actions, deviennent insensés car non conduits par une finalité supérieure qui nous guide. Mais quelle peut bien être cette finalité supérieure ? L’homme bien sûr ! Accomplir un travail, une mission qui contribue à aider, servir, faire grandir l’homme. Toute autre finalité n’est-elle pas vaine ?
Notre travail nous aide à devenir des hommes libres et n’a de sens qu’à partir du moment où il nourrit notre coeur. Et ce dernier se nourrit de ce qu’il donne à l’autre. La Société de Bien Commun doit se construire sur cette dynamique.

L’entreprise est une brique essentielle de la société, car elle est l’un des lieux majeurs où l’homme travaille, c’est-à-dire où il détecte, développe et met en oeuvre ses talents au service du bien commun : produire des biens et services qui facilitent la vie de ses clients. Si l’entreprise est réduite à son unique dimension comptable (je vais y travailler uniquement pour percevoir un salaire), le travail devient insensé. Le but de chaque homme est d’épanouir l’ensemble de ses dimensions, en donnant et développant le meilleur de lui-même au service de ceux qui l’entourent. Le salaire est certes indispensable mais il ne devrait pas, loin s’en faut, être le seul but du travail.

Voici comment, au sein des tissages de Charlieu, nous essayons de faire de l’entreprise un support de l’épanouissement des personnes avec lesquelles nous travaillons.

J’ai repris les tissages de Charlieu en 1997, après avoir travaillé en tant que cadre salarié dans l’hôtellerie parisienne. Les trois enfants que nous avons eus en deux ans nous ont décidés à retourner à notre terre natale, estimant que les conditions y seraient meilleures pour une famille nombreuse.

En reprenant les tissages de Charlieu, je réalise vite que ni l’argent ni le statut de dirigeant ne sont mes moteurs dans cette aventure. Alors quoi ? Ce métier de dirigeant d’entreprise a-t-il vraiment du sens ? La réponse est oui, évidemment : il permet de faire vivre des familles de leur travail et de préserver et développer des savoir-faire ancestraux. Deux bonnes raisons pour faire fructifier autant que possible l’entreprise qui m’est confiée.
Passe en 2008 un consultant qui nous aide à obtenir la certification qualité nécessaire pour que nos tissus techniques soient exploitables par l’aéronautique. Il en profite pour nous présenter la notion de développement durable, concept qui, au premier abord, me semble un peu fumeux. Sauf qu’après l’avoir compris dans sa dimension opérationnelle, le développement durable m’apparaît comme une nouvelle manière de voir nos modèles économiques. Le vieux modèle traditionnel du capitalisme décrit par Milton Friedman : « le capitalisme est basé sur l’entreprise, le métier de l’entreprise est de faire du profit avec comme contrainte de respecter la loi. » fait de l’homme un outil au service du profit : je n’arrive donc plus à le considérer comme un chemin viable.
Le modèle économique basé sur le développement durable donne du sens en remettant l’argent à sa place : un moyen de pérennisation du modèle économique (et non pas un but en soi, une finalité qui prévaut sur toutes les autres). Je tente une définition de ce qu’est l’entreprise fondée sur le développement durable : « Le métier de l’entreprise durable est de produire un bien ou un service qui correspond aux besoins de son client, au niveau de prix qu’il est prêt à accepter, avec une marge suffisante pour pérenniser l’entreprise, en étant le plus respectueux possible de l’homme et de l’environnement. »
On comprend aisément que cette approche redonne du sens, étendant l’objet social de l’entreprise à une dimension beaucoup plus large et altruiste.

En 2015, un nouveau déclencheur me permet d’unifier convictions personnelles et quotidien de chef d’entreprise : le livre d’Isaac Getz « liberté et compagnie (1) ». À travers ce recueil d’expériences, je découvre que des dizaines d’entreprises utilisent un management basé sur la confiance et l’autonomie des collaborateurs et ce, avec un grand succès.
Nous pratiquions déjà un peu cette philosophie de la confiance : 12 personnes sur 15 au service création, dont le rôle est de concevoir les nouveaux tissus et dessins, sont en télétravail, en direct avec les clients et en autonomie complète, sans aucun contrôle. Ces créatrices sont bien sûr en lien quotidien entre elles et avec l’entreprise, grâce aux webcams. Elles viennent également à l’usine selon leur besoin. Pour certaines, c’est chaque semaine, pour d’autres, ce n’est qu’une fois tous les deux mois. La seule règle est d’apporter le maximum de créativité à nos clients. Par ailleurs, les chiffres d’affaires de leurs clients sont régulièrement partagés au sein de l’équipe de création et avec l’ensemble de l’entreprise. De cette façon, elles peuvent se soutenir et s’entraider en cas de difficulté.

Émergent également au sein des Tissages de Charlieu des intraentreprises créées par des collaborateurs, de façon autonome. Ces intra-entreprises font aujourd’hui 10 % de notre chiffre d’affaires.

>> La première est Letol, créée il y a six ans par Sophie Badot, technicienne d’armurage n’ayant aucune compétence commerciale. Son intuition était de faire des étoles en coton biologique intégralement conçues, tissées, teintes et confectionnées en local (dans un rayon de 20 km). Aujourd’hui, Sophie a embauché 7 personnes et vend ses étoles dans 450 boutiques et 23 pays !

>> La deuxième est Tonnerre de Belt des ceintures conçues et tissées chez nous, confectionnées dans un ESAT par des personnes handicapées.

>> La troisième est indispensac : des sacs de caisse en fil recyclé, tissé en jacquard (donc pas d’encre d’impression polluante et dessin « ineffaçable » car tissé dans la masse) confectionnés par des personnes handicapées. Ces sacs ont notamment été distribués lors de la COP 21 aux 195 chefs d’états présents ! L’impact Co2 est divisé par 9 par rapport au même sac qui serait produit en Asie, et 20 000 sacs correspondent à une personne handicapée en équivalent temps plein.

>> La quatrième vient de naître : elle s’appelle everweave, lors du tissage, le métier coupe les lisières de chaque côté du tissus, ces lisières sont habituellement jetées. Dans ce projet, elles sont transformées en fil avec une machine inventée par nos équipes et retissées. Les tissus particulièrement originaux qui en sortent ont séduit des marques prestigieuses. C’est de l’Upcycling, c’est-à-dire du recyclage où le produit obtenu est plus haut de gamme que le produit recyclé d’origine.

J’avais peur d’aller plus loin, notamment en production, où les opérateurs sont habitués à un système traditionnel très hiérarchique. Certains cadres me répétaient régulièrement que j’étais trop gentil et que si l’on continuait dans ce sens, tout le monde en profiterait et ce serait l’anarchie… Ce livre de Getz me déverrouille. Il me fait comprendre que l’homme ne peut donner le meilleur de lui-même que lorsqu’il est libre de ses décisions. Libre et responsable… Deux états indissociables : on ne peut être vraiment libre si l’on n’est pas responsable, et on ne peut être responsable si l’on n’est pas libre. Seule la responsabilité de nos actes permet de donner du sens à notre travail, car seule la responsabilité permet de détecter, développer et mettre en oeuvre nos talents. De là, cette conviction profonde : ma mission de chef d’entreprise est, certes, de permettre à des familles de vivre dignement de leur travail, mais aussi de les faire s’épanouir dans leur plénitude d’être humain !

De tous les échanges que j’ai eu au sein de LTC ainsi que mes lectures, je retiens cinq conditions pour que les collaborateurs s’épanouissent dans leur travail :

  • être autonome et responsable,
  • être reconnu,
  • être utile,
  • trouver du sens à son action,
  • avoir du plaisir à co-construire et à vivre avec les autres personnes de l’entreprise.

Getz décrit deux grands types d’entreprise :

  • Les entreprises « comment » : les process sont inventés par les cadres et appliqués par les opérateurs, le dysfonctionnement entraîne une procédure, système fortement hiérarchisé et sans autonomie des opérateurs qui exécutent process et procédures.
  • Les entreprises « pourquoi » : considèrent que l’opérateur connaît son travail et qu’on lui indique pourquoi faire le travail et non comment, charge à lui de mettre en oeuvre son intelligence manuelle, technique, créative, commerciale, etc. pour atteindre ce pourquoi. C’est un système basé sur une hiérarchie la plus plate possible et qui laisse à chacun l’opportunité de révéler ses talents. Cela nous conduit à une vision collective de l’entreprise, dans laquelle :
    ★ Nous nous faisons réellement confiance.
    ★ Où le lien humain n’est pas toujours basé sur une contrepartie.
    ★ Où nous nous aidons mutuellement à détecter et à mettre en oeuvre nos talents respectifs.
    ★ Où nous n’avons pas peur d’exposer nos fragilités car nous avons confiance dans la bienveillance des autres et que nos fragilités sont constitutives de notre humanité,
    qui est la base de notre fraternité et donc du vivre ensemble.
    ★ Où nous avons le sentiment profond d’être acteurs du bien commun : servir une cause qui vaut la peine, c’est-à-dire servir l’homme (qui est la seule cause qui vaille la peine !).
    ★ Où nous sommes capables de nous pardonner les uns les autres.
    ★ Où nous sommes tous convaincus que construire ensemble révèle le meilleur chez l’homme.
    ★ Où chacun est profondément attentif à l’autre, collaborateur, client ou fournisseur.

Cela semble sans doute idyllique, mais n’est-ce pas nous qui décidons et co-construisons le monde dans lequel nous vivons ? Est-ce qu’une entreprise, acteur économique majeur de la nation, dont la première richesse est celle des talents des personnes qui la composent et de leur capacité à travailler ensemble pour un objectif commun, n’a pas intérêt à mettre cela en oeuvre ? Il est évident que l’entreprise dans laquelle chacun est responsable, autonome, motivé et attentif à son client et à ses collègues sera plus performante qu’une entreprise où la majorité des salariés se lèvent avec la boule au ventre à l’idée d’aller travailler. Ainsi, l’une de nos salariés, fortement dépressive à la suite d’un divorce, ayant subi plusieurs mois d’arrêt maladie, nous a dit récemment que c’est l’entreprise qui l’avait sauvée en lui redonnant goût à la vie. J’en arrive donc à la conclusion que le devoir du chef d’entreprise, devoir humain d’abord et économique ensuite, est de tout mettre en oeuvre pour favoriser l’épanouissement de ses collaborateurs. Ce chemin conduit l’entreprise à être de plus en plus agile et responsable, donc capable de comprendre et d’anticiper les besoins du marché et de ses clients. Le coeur et le business ne sont pas incompatibles, au contraire, ils se nourrissent l’un l’autre. C’est comme cela qu’une technicienne d’armurage est devenue « patronne » d’une intra-entreprise et a pu donner toute la dimension de ses talents de visionnaire et déployer sa capacité à sentir les réponses à donner au marché. Comme hommes et comme entrepreneurs, nous voulons contribuer à bâtir une société qui a du sens. La première cellule de la Société de Bien Commun est la famille, mais l’entreprise peut également être un deuxième lieu propice à son développement, si nous le décidons.

>> Pour approfondir cette réflexion sur la Société de Bien Commun, cliquer ici. <<

Ce livre est un appel lancé aux femmes et aux hommes d’ici et d’aujourd’hui : les idées pour humaniser le monde se trouvent dans la vie de tous les jours ! Nous sommes tous de potentiels acteurs de cette conversion positive. Pourquoi pas vous ?

 


1. Brian Carney et Isaac Getz, Liberté & Cie : quand la liberté des salariés fait le bonheur des entreprises, Éditions Clés des champs, 2016.