Peut-on se passer de vertu ?

Cyrille Krebs est chercheur en philosophie et banquier. Cet article est issu du livre « Société de Bien Commun, pour changer la donne à hauteur d’homme ».

« Selon Aristote, l’homme doit vivre dans la cité pour atteindre l’autonomie. Un homme accompli l’est dans une cité accomplie. L’homme, dit Aristote, est « un animal politique » autrement dit, un être de relation. Ce qui est spécifique à l’homme, c’est l’intelligence ; et le langage en est le signe. Seul celui par qui l’intelligence peut « manifester l’avantageux et le nuisible, et par suite aussi le juste et l’injuste », « le bien et le mal », peut vivre en famille, dans une cité.

Le propre du politique, c’est la justice, et elle est le fruit d’une capacité humaine. La justice ne repose pas d’abord sur la loi mais avant tout sur la capacité des hommes à découvrir la loi qui leur convient et à l’intérioriser pour y conformer leurs actes et leurs comportements. Moins c’est le cas et plus il devient nécessaire de recourir à une autorité. La répétition des actes justes produit en nous l’habitus, la vertu se conforte et nous permet d’extérioriser notre personnalité d’une manière singulière, unique et irremplaçable. L’amitié est le fruit des vertus. C’est pour cela qu’Aristote affirmait que les amis n’avaient pas besoin de loi pour vivre ensemble le bien commun dans la cité. L’amitié devrait être le tissu de la société et nos élites devraient être ces phares qui nous illumineraient par leurs vertus rendues visibles par leurs actes, car pour assumer l’autorité, il nous faut cette sagesse pratique qu’on appelle prudence et qui présuppose toutes les vertus morales.

C’est difficile mais pas impossible. Difficile, c’est pourquoi il faut instaurer des lois fondées, en vérité, dans la nature des choses. C’est à chacun, tout en suivant son « désir de liberté intérieure et spirituelle », d’intérioriser la loi et ainsi de rejoindre l’autre. « Cette liberté est liée à la vie sociale et touche aux racines de celle-ci. Car la société est « naturelle » à l’homme en un sens qui ne se rapporte pas seulement à sa nature animale ou instinctive, mais à sa nature humaine, c’est-à-dire à la raison et à la liberté. Si l’Homme est un animal naturellement politique, cela signifie que la société, exigée par la nature, s’accomplit par le libre consentement, et que la personne humaine demande les communications de la vie sociale en raison de l’ouverture et de la générosité propres à l’intelligence et à l’amour, comme en raison des besoins d’un individu qui naît dépourvu de tout ».

Le bien commun doit reposer sur ce fait : l’homme a une finalité par nature. À lui de découvrir les contours de cette nature et le principe de son dynamisme. La finalité de toute personne humaine, c’est d’atteindre le bien qui lui convient parfaitement. Cela ne lui dit pas comment vivre dans la singularité des situations toujours nouvelles à affronter mais cela lui indique le chemin du bonheur de toute personne humaine qui est celui de son accomplissement par l’épanouissement de ses facultés dans les relations tissées avec les autres. Tout repose sur la « nature humaine » perçue comme étant une aptitude à développer les capacités physiologiques, psychologiques et spirituelles qui la caractérise et à atteindre les vertus (justice, prudence, force,…). Par l’acquisition de ces vertus, je parviens à m’accomplir en tant qu’homme dans la cité d’une manière unique. Si je reçois cette détermination de ma nature, ma liberté grandit, si je ne le fais pas elle décroît. Cela suppose « l’accueil et l’acceptation de ce qui est tel qu’il est donné ». Ce premier consentement à notre être est décisif pour l’élaboration du bien commun conformément à la nature humaine.

QUELLE EST L’URGENCE D’AUJOURD’HUI ?

Nous devons nous tourner vers les jeunes générations. Nous avons une grande responsabilité en tant que parents, en tant qu’éducateurs vis-à-vis des jeunes. « Nous vivons dans une société de l’information qui nous sature sans discernement de données, toutes au même niveau, et qui finit par nous conduire à une terrible superficialité au moment d’aborder les questions morales. En conséquence, une éducation qui enseigne à penser de manière critique et qui offre un parcours de maturation dans les valeurs est devenue nécessaire ». Il y a une nécessité à intérioriser les valeurs morales immanentes à l’homme dans une démarche personnelle et critique de recherche de la vérité et du bien à partir du réel. Une démarche « d’accomplissement de soi par le bien » qui se traduit très concrètement dans nos actes.

Nous devons éclairer les jeunes, leur faire prendre conscience de la beauté et de la grandeur de la nature humaine en même temps que du caractère singulier, unique, irremplaçable de leur propre existence. Ils sont eux-même le principal agent de leur éducation. Leur liberté est à conquérir et ils ont à se construire avec créativité à travers l’épanouissement de leurs facultés d’une manière qui leur est propre et à nul autre pareil. Nous devons être exemplaires pour leur montrer le chemin d’un véritable épanouissement et particulièrement en ce qui concerne l’épanouissement des vertus car « l’objet de l’éducation c’est de guider l’homme dans le développement dynamique au cours duquel il se forme en tant que personne humaine, pourvue des armes de la connaissance, de la force du jugement, et des vertus morales… ».

Il est nécessaire de développer leur confiance dans les capacités de connaître et d’aimer en vérité. Créer les conditions qui leur permettront de chercher la vérité avant tout en sachant qu’ils en ont les capacités. Leur faire découvrir que la vérité surgit dans la confrontation de leur esprit avec la réalité, par « l’accueil et l’acceptation de ce qui est tel qu’il est donné », qu’il est possible de saisir suffisamment la vérité sur les choses à découvrir et les actes à poser pour mettre de l’ordre dans sa vie et l’ordonner par la sagesse vers sa finalité. Les aider à développer l’amour de la vérité et aussi l’amour du bien et de la justice en créant les lieux et l’environnement qui faciliteront pour eux l’acquisition des vertus. Leur apprendre à aller jusqu’au bout et développer en eux le goût de la recherche et du travail. Leur donner accès par l’éducation aux valeurs morales incontournables pour l’homme.

Qu’est-ce que les valeurs morales sinon les jalons de notre chemin singulier qui peut conduire chacun de nous au bonheur ? Leur permettre de découvrir que c’est dans la relation, par l’amour, la mise en commun de leur aspiration au bien, et donc la réalisation du bien commun qu’ils pourront se perfectionner et se trouver. Il n’y a pas d’autre chemin. »

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Comment faire advenir une Société de Bien Commun ? Cette question passionne le Courant pour une écologie humaine, qui lance le premier volume d’une collection dédiée à la recherche des conditions et des moyens nécessaires pour faire émerger cette société. Pour changer la donne, à hauteur d’homme.

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Courant pour une écologie Humaine

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