Ça n’allait pas si mal en mars, à l’annonce d’un confinement historique, et ça allait encore mieux cet été à la faveur d’une trêve nécessaire. Mais cette entrée dans l’automne, accompagnée, dans certaines zones, d’un retour de mesures anti-Covid restrictives, semble plonger les Français dans une profonde déprime.

Covid : entre crise économique et crainte collective

Pierre-Yves Gomez, économiste, professeur à EM Lyon et auteur de « l’Esprit malin du capitalisme » (éditions DDB), voit dans la dépression collective actuelle l’expression d’une phase de transition inévitable vers un « nouveau monde ». Concernant l’impact du Covid-19 sur le corps social, on pensait que le plus dur, et donc la déprime, était derrière nous. Alors pourquoi sent-on monter un sentiment général de lassitude, d’angoisse et de morosité chez les Français ?

D’abord, parce que le confinement avait quelque chose de nouveau et de temporaire. C’était aussi le printemps. Il y avait alors, chez certains, un sentiment de vacances anticipées, étranges. Avec la rentrée de septembre, l’activité aurait dû reprendre. Or, c’est plus lent que prévu. L’économie et la vie sociale sont contraintes par les mesures anti-Covid et par l’inertie de la consommation. Or une société vit de coutumes et d’habitudes collectives, comme la rentrée, la reprise, les vacances communes… Le fait que les choses ne reprennent pas « comme d’habitude » est déroutant. La société semble perdre ses repères.

C’est donc juste une question d’habitudes chamboulées ? Pas seulement. Le contexte reste terriblement morbide. Il est question de morts, de danger, d’un virus présenté comme impalpable et retors. Après le confinement, il n’y a pas eu cette libération attendue qui aurait remis les compteurs à zéro. Le danger du virus est resté intact, dans l’attente de la fameuse deuxième vague. Même si la maladie n’est dangereuse, voire mortelle, que pour 5 % à 10 % des patients atteints, l’atmosphère générale est à la crainte. Cette expérience marquera les esprits. Un peu comme la « drôle de guerre », c’est une sorte de « drôle d’épidémie », à l’incertitude menaçante de laquelle tout est suspendu.

Du « toujours plus » frénétique à l’immobilisation forcée

Cette mise à l’arrêt n’est-elle pas aussi bien enclenchée par la pandémie que par les politiques mises en place pour y faire face ? C’est vrai. Au-delà de cette ambiance morbide, s’est mis en place un extraordinaire contrôle des individus par les gouvernements et les gestionnaires. Un contrôle dont je ne discute pas ici la nécessité, mais dont je relève les effets sur les esprits. Depuis quelques mois, nous sommes comme des enfants pris en charge par les autorités. On nous a appris à nous laver les mains, à porter un masque, à éternuer dans notre coude, à fréquenter un nombre restreint de personnes, à rester enfermés… Avec le recul, on trouvera cela incroyable. Cette infantilisation empêche l’expression de la vie et de la santé, qui se manifestent quand on se sent autonome. L’escalade gestionnaire nous donne le sentiment d’être soumis à un contrôle indispensable. Ce qui empêche l’énergie de se déployer en chacun de nous et contribue, à sa manière, à ce sentiment de dépression, ou en tout cas de soumission fataliste à des contraintes nécessaires.

Nous souffrons donc d’être freinés dans notre élan ? Tout à fait. La crise du Covid a cassé la dynamique frénétique qui était la nôtre ces dernières années. Nous étions dans une logique du mouvement pour le mouvement, du « toujours plus ». Ce que définissait le sociologue Hartmut Rosa dans son ouvrage « Accélération », dont on parlait d’ailleurs beaucoup avant cette crise. La frénésie d’hier semblait vitale, libidinale. Elle s’est brisée avec le confinement. Lors duquel nous avons fait l’expérience de tout le contraire : une société arrêtée, immobilisée, dans un espace réduit. La crise qui dure prolonge cet effet : on se déplace moins, on n’organise plus autant de réunions, de voyages, on ne considère plus l’agitation comme un comportement positif. L’expérience d’immobilité a fait prendre conscience que l’agitation était souvent inutile et qu’elle pouvait servir la vacuité de certaines activités, de certains postes. Si la question des bullshit jobs n’est pas nouvelle, elle est devenue évidente. Ceux qui n’ont pas d’activité avec un résultat ou intérêt évident comme les médecins, les techniciens de surface ou le personnel hospitalier ont beaucoup plus de mal à retrouver un sens à leurs occupations. Je le vois bien dans les entreprises où il n’est pas toujours facile de remettre les collaborateurs au travail depuis septembre.

Dépression ou changement positif ?

Cette dépression peut être vue comme un mal nécessaire. Il nous fallait sortir de cet ancien monde agité, surconsommateur d’énergie tant humaine que physique. Cette déprime, c’est aussi le symptôme d’une prise de conscience. Nous avons été sous pression, intense, depuis, je dirais, les années 1990 et tout d’un coup ça s’arrête : c’est alors la « dépression ». C’est plutôt une bonne chose, vu sous cet angle… En effet, ce que l’on prend pour de la dépression, n’est peut-être que la fin d’un effort violent, qui était jusque-là requis pour se maintenir à niveau, dans la course, dans la compétition, dans l’hyperconsommation. Mais avant d’arriver à une nouvelle réalité, nous passons par une phase de transition. Pour faire image, c’est comme l’enfant qui devient adulte : l’adolescence est une crise, pénible, parfois déprimante. C’est un peu ce que nous vivons avec cette sorte de « coup de blues » collectif. La culture de l’agitation est derrière nous, mais nous n’en avons pas encore intégré une nouvelle.

Ce qui est déprimant, au fond, c’est de ne pas parvenir à positiver le changement en cours. On voit ce qui s’arrête, on ne voit pas encore clairement la société dans laquelle nous entrons et dont on sent qu’elle ne sera plus celle de l’agitation. Ce qui peut générer une angoisse, précisément celle que le mouvement continuel nous masquait. C’est d’ailleurs pourquoi beaucoup seront alors tentés de redémarrer « comme avant », pour ne pas se poser la question du sens. Mais je crois que c’est en vain. Il va falloir accepter une société plus lente, dans laquelle nous consommerons et travaillerons différemment, en cohérence avec les transformations nécessitées par l’environnement. On trouvera des compensations nouvelles, dans l’amitié, la collaboration, un travail utile, une consommation intelligente, la famille… Après la dépression et plus qu’une simple déprime, s’amorce un redémarrage collectif à un niveau de bruit plus faible. Il ne faut pas passer à côté. Mieux, il faut enchanter ce moment.

Comment traverser cette « crise d’adolescence » commune ? Pour accompagner le changement, il faut ne pas se concentrer sur ce que l’on perd, le monde frénétique d’hier. Il faut rendre la nouveauté du monde désirable, appétissante. On n’assiste pas à l’effondrement du monde d’avant – d’ailleurs beaucoup de choses vont perdurer – mais à l’émergence de comportements nouveaux et intéressants. A ce que nous ferons des occasions qui nous sont offertes. Si on ne voit que ce qui disparaît, comme s’il n’y avait pas d’avenir, on ne peut qu’entretenir la déprime.

Le gouvernement du monde d’après

Pensez-vous que le gouvernement français puisse incarner ce « nouveau monde » ? Plutôt frénétique, énergique, entrepreneurial, il pourrait déjà sembler has been… Il y a peu de temps encore, ce qu’on appelait le nouveau monde, c’était l’ancien monde, mais en plus rapide, en plus turbulent. C’est un peu ce que voulaient représenter Emmanuel Macron et sa « start-up nation ». C’est ironique, mais, cela a pris en quelques mois un gros coup de vieux. Le Covid-19 a été le révélateur d’un changement, un peu comme la crise du pétrole l’avait fait en 1973 : soudain, par un événement inattendu et massif, la transformation économique et sociale latente a été mise en évidence pour le grand public. Mais cette transformation était déjà amorcée depuis des années. Et elle conduit inexorablement à une nouvelle société et à une nouvelle économie, pas de manière volontariste ni idéalisée, mais simplement par la force des choses, du fait des expériences que nous venons de connaître et qui confirment les attentes confuses mais certaines, pour un changement d’art de vivre.


Propos recueillis par Barbara Krief. Article publié par l’Obs en date du 14 octobre 2020.

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