Gérard Langlois Meurinne, psychiatre et psychothérapeute propose régulièrement une chronique du Mycelium, réflexion axée sur l’écologie humaine. Il est question ici de réenchantement, de beauté et de vivre ensemble.

Le Bel Aujourd’hui est le joli nom d’une librairie rencontrée au fin fond de la Bretagne. C’est aussi le titre d’un poème de Mallarmé, La vierge, le vivace et le bel aujourd’hui, texte à la beauté mystérieuse qui ne livre ses secrets qu’aux amoureux et aux artistes. 

De façon apparemment paradoxale en cette année de crise, j’ai souvent été habité par cette expression Le Bel Aujourd’hui, nommant ainsi en mon for intérieur les temps que nous traversons. Pourtant, je n’oublie pas tous ceux qui souffrent de la pandémie dans leur chair et leur sensibilité ou dans leur vie familiale, professionnelle et économique. Nous n’en sommes pourtant qu’au début, beaucoup de dégâts à long terme sur le plan social étant prévisibles.

Je ne minimise pas non plus l’angoisse collective compréhensible qui, entre autres, alimente toutes sortes de prophéties « collapsologiques » et de thèses complotistes parfois même soutenues par des scientifiques. C’est dire la méfiance immense et les doutes latents réveillés dans cette situation si difficile à maîtriser collectivement : beaucoup cherchent alors des boucs émissaires et, ce faisant, croient ainsi expliquer l’incontrôlable, ce qui semble rassurant… pour un temps limité. Concomitamment, il y a floraison de sauveurs autoproclamés qui se lèvent pour nous préserver des mensonges et des complots. Même si nous les écoutons, revenons les pieds sur terre. 

Pourquoi alors parler d’un Bel Aujourd’hui ?

On peut se réjouir de voir enfin émerger une prise de conscience planétaire remettant en cause nos modes de vie, de consommation et de production. Certaines résistances légitimes commencent à céder. La dure réalité des pollutions, des atteintes à la biodiversité et des effets du réchauffement climatique s’impose peu à peu comme une évidence. Chez beaucoup, la culpabilité qui engendrait souvent le déni et l’indifférence fait place à un nouveau sentiment de « responsabilisation » personnelle et collective. 

Et voilà que la pandémie Covid 19 survient comme un signal d’alarme dans notre monde trop sûr de lui. Ces signes nous invitent à réhabiter autrement notre terre mère. Dans ce sens, les temps actuels me semblent porteurs de deux changements prometteurs pour engager les mutations à venir : (a) nous nous découvrons plus vulnérables que nous ne pensions malgré notre puissance technologique ; (b) nous progressons vers un sentiment d’appartenance à une seule humanité, une seule planète. Nous avons probablement devant nous un long chemin fait d’avancées, d’hésitations et parfois de reculs. L’humanité s’engage lentement sur ce chemin et se trouvera peut-être devant la nécessité d’accélérer. 

Mais pour y aller sans trop tergiverser, n’est-il pas indispensable d’apprendre ou de réapprendre à aimer ce monde imparfait ? 

Car trop d’entre nous vivent notre époque comme « désenchantée » ainsi que le souligne le philosophe Marcel Gauchet. La « sécularisation » dont il parle fait en effet partie d’une longue évolution, en Occident en particulier, qui nous a conduit vers une « culture humaniste moderne » caractérisée par les droits de l’homme, la démocratie, la laïcité, le féminisme, l’antiracisme, la reconnaissance sociale de minorités auparavant stigmatisées, etc. Mais tout progrès culturel et sociétal est voué à entraîner à son tour de nouveaux problèmes complexes, des dérives et quelques impasses. C’est cet aspect qui perturbe aujourd’hui nombre de nos concitoyens. 

Cependant n’oublions pas ce qui caractérise le mouvement de fond de cette nouvelle ère culturelle : on peut nommer ce phénomène majeur un processus de personnalisation : la personne humaine émerge plus en tant qu’entité autonome avec sa valeur unique. Depuis longtemps émancipée de la tribu, la personne s’émancipe aujourd’hui de tous les groupes et des institutions qui perdent leur influence et leur légitimité. 

Mais cette nouvelle liberté implique forcément en corollaire plus de responsabilités à assumer. Et derrière la facilité apparente induite par ce libéralisme sociétal, beaucoup éprouvent des sensations de vertige devant la multiplicité des informations contradictoires, devant la complexité des choix à opérer, devant les incertitudes d’un monde toujours en mouvement sans compter la crainte de l’individualisme et de l’égocentrisme (dérives d’une personnalisation déviée). Nos sociétés riches sont également devant une tentation matérialiste constante facilitée par nos prouesses technico-économiques. De plus, les nouvelles libertés favorisent l’émergence d’un certain relativisme nihiliste (« tout se vaut ») et, paradoxalement son contraire, c’est-à-dire un nouveau moralisme du politiquement correct qui peut aller jusqu’à des condamnations et une censure féroces. 

Nous vivons donc ce passage actuel de l’humanité dans une ambiance de crise, sans doute inévitable. D’où ce sentiment assez répandu de nostalgie par rapport au monde d’hier fantasmé comme « enchanté » et de crainte de plus en plus marquée par rapport au monde de demain.  

Au fond, c’est « comme si » l’humanité, qui est par le passé « sortie de l’enfance », devait maintenant dire « adieu à l’adolescence » et à son « hubris » pour entrer dans l’âge adulte. Dans ce passage complexe, il y a en même temps un bel élan vers du neuf et une sidération liée aux deuils à faire : deuil d’un progrès ininterrompu et sans conséquences néfastes, deuil d’une planète aux ressources illimitées, deuil de l’éradication des maladies, deuil d’une paix perpétuelle universelle, etc. Réalisons pourtant que depuis la nuit des temps notre caravane humaine a traversé bien des épreuves, extérieures comme intérieures.

Ne pourrions-nous donc pas nous appuyer plus sur les forces développées lors de ce long parcours d’humanisation ? En ce début d’âge adulte ne pourrions-nous pas faire plus confiance à ce qui nous a servi de boussole ou de « guide intérieur » lors de ce périple au cours des millénaires ?

Car, ce qui nous attend, ce n’est plus le « progrès » matériel et sociétal qui nous a porté depuis deux cents ans, c’est une autre forme d’avancée qui devra mettre plus l’accent sur nos ressources intérieures pour créer une société en même temps plus juste et nécessairement plus frugale, celle de la « sobriété heureuse » qu’évoque l’agro-écologiste Pierre Rabhi.   

Le Bel Aujourd’hui, n’est-ce pas le temps du réenchantement du monde ?

Nous pouvons tous, selon nos dons uniques et nos moyens, contribuer à ce « faire ensemble » visant un meilleur « vivre ensemble ». Osons amorcer collectivement un nouveau changement culturel sur notre chemin d’humanisation. Ce n’est pas le temps des recettes magiques ou des programmes miracles : laissons d’abord fleurir les élans et les initiatives et inspirons-nous les uns les autres ! 

Pour terminer, voici deux auteurs que je trouve invitants. Écoutons d’abord Pierre Rabhi, prônant avec ferveur l’alliance des hommes et de la terre : S’il est indispensable de comprendre le monde tel que nous l’avons construit politiquement, économiquement et socialement pour prétendre inverser le cours dramatique des choses, il nous faut également revisiter la dimension subjective et poétique qui nous habite. Avant que d’être changé, le monde n’a-t-il pas besoin d’être réenchanté ? N’avons-nous pas besoin de l’aimer et de le contempler pour retrouver l’énergie d’en prendre soin ? C’est cet amour profond que j’appelle la « symphonie de la Terre », qui, au-delà des constats alarmants sur les désastres actuels et à venir, me pousse à œuvrer à la mise en œuvre de solutions. Les paroles de Pierre Rabhi me confortent dans l’intuition que seule peut réussir une « écologie amoureuse » (non culpabilisante, non punitive, non coercitive sauf exception) englobant l’univers, la terre et toute l’humanité.

Et puis Christian Bobin qui parle avec une belle simplicité d’un quotidien à notre portée : « Habiter poétiquement un monde malheureux, c’est très difficile, mais c’est faisable. Ce n’est pas l’apanage de ce qu’on appelle les artistes. C’est une mère qui remet l’ourlet du drap au bord du visage de son enfant endormi, et c’est comme si elle prenait soin de toute la voie étoilée. À la même seconde, le geste de cette mère se double. De la même main, elle couvre son enfant pour qu’il n’ait pas froid et apaise tout le noir qu’il y a entre les étoiles dans le ciel ». 

Sortir de nos doutes et de notre impuissance 

Vous le voyez, réenchanter le monde, c’est tout simplement notre tâche de tous les jours, faisant inlassablement et avec cœur notre part de « colibri ». N’oublions pas le grand secret du colibri de la légende amérindienne : il est heureux de faire sa part, quoi qu’il arrive. 

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Chers lecteurs-lectrices, vous êtes cordialement invités à partager vos réactions et vos questions dans la rubrique « Commentaires » qui suit cette chronique.

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