Didier Grojsman est le co-fondateur du CRÉA, un lieu de formation et de ressources dédié à la pratique vocale et scénique de haut niveau, accessible à tous, à Aulnay-sous-Bois (93), dont la marraine est Natalie Dessay.
Cet article est issu de l’ouvrage « Société de Bien Commun vol. 3, vers une humanité intégrale ».

L’art, une vocation

Je suis né passionné de musique et de théâtre. Je me souviens d’avoir monté à 8 ans ma première troupe. J’écrivais des pièces musicales, que l’on jouait avec les enfants du quartier aux Lilas, en Seine-Saint-Denis. Aujourd’hui, à 62 ans, j’avance toujours au centre de cette voie lactée de l’art, grâce à laquelle j’ai croisé nombre d’étoiles, brillantes et sereines, qui m’ont porté et révélé.
J’ai croisé ma première étoile à 6 ans. Elle s’appelait Dorothée Bliaska, dite Dolly. C’était une grande dame, une pianiste hors pair formée au Conservatoire national supérieur de Paris dirigé à l’époque par Gabriel Fauré, elle était dans la même classe qu’Olivier Messiaen ! Dolly m’a guidé artistiquement et humainement jusqu’à ses 101 ans. C’est elle, notamment, qui m’a enseigné, en plus de la musique, à mettre l’humain au centre des projets artistiques que je choisirais de porter dans ma vie.
Au collège, toujours aux Lilas, j’ai été sélectionné pour le tournage de deux téléfilms et j’ai également créé une troupe de marionnettes. La pédagogie,
la transmission, l’éducation me tenaient à cœur. Issu d’un milieu populaire, j’avais tendance à dénoter dans ma famille : mon amour pour la musique et l’art grandissait à la mesure de l’étonnement de mon père et de mes frères, qui ne parlaient souvent que de sport et de lutte gréco-romaine !
À 18 ans, j’ai eu mon bac. C’est aussi l’année où je suis devenu père de ma première fille. Oui, 17 ans et demi, c’est un peu tôt pour prendre
en charge une famille. Mais c’était le fruit de la deuxième sublime rencontre de ma vie : ma femme, docteur en psychopédagogie. Je ne pouvais raisonnablement envisager une carrière artistique avec cette nouvelle responsabilité. Je suis donc entré à l’École normale et, pendant cinq ans, j’ai
enseigné en maternelle et primaire.
Cinq années durant lesquelles j’ai évidemment mis en place des spectacles ! Impossible de faire autrement car je pars du principe que l’art est une matière fondamentale : toutes les autres disciplines, de la lecture aux mathématiques, en dépendent. Hervé Platel, célèbre professeur de neuropsychologie, a pu l’observer de près : « La musique engage le cerveau dans sa globalité, elle le sollicite dans des zones qui ont des fonctions beaucoup plus larges (ndlr : que le simple hémisphère droit, celui de l’art). »
Je suis resté instituteur jusqu’à mes 24 ans, âge auquel j’ai passé le concours qui m’a propulsé plus jeune conseiller pédagogique en éducation
musicale (CPEM) de France. Nous étions quatre en Seine-Saint-Denis en 1982. Mon rôle : former les instituteurs à l’éducation artistique. Mon
objectif : remettre la voix au cœur de l’enseignement pédagogique, en articulant la création musicale autour d’un poète ou d’une thématique. Dans mon secteur, toute velléité de création artistique ressemblant de près ou de loin à une « fête en papier crépon » était nulle et non avenue : un enfant, pour grandir, doit pouvoir être encadré de personnes compétentes, passionnées et exigeantes ; on peut toujours faire mieux, voir plus loin. J’ai donc sillonné la Seine-Saint-Denis, que je n’aurai jamais quitté de toute ma carrière, pour déclencher des rencontres entre artistes et écoles et, évidemment, créer des spectacles. Et c’est en montant celui sur Jacques Prévert, que l’histoire du CRÉA a commencé…


Accéder au beau pour s’épanouir

La seule salle que l’on me propose pour ce spectacle est miteuse : impossible d’éduquer des enfants au beau dans un tel cadre. Il est indispensable de pouvoir se produire sur une vraie scène dans des conditions professionnelles. C’est comme cela que l’on respecte pleinement les enfants. Je me mets donc à faire du porte à porte auprès de tous les théâtres du département. Et c’est le théâtre Jacques Prévert d’Aulnay-sous-Bois, sous la direction de Christian Landy, qui m’ouvre ses portes, pour une collaboration qui s’avèrera beaucoup plus longue que prévue ! On y monte le spectacle sur Jacques Prévert et, quelques mois plus tard, en septembre 1987, y naît le CRÉA. Je réalise alors que je crée la structure que j’aurais aimé trouver dans mon quartier populaire plus jeune…
Le CRÉA est unique en France ; c’est une bulle appelée à se multiplier, où l’enfant se construit artistiquement et humainement en confiance, entouré exclusivement par des professionnels.
Le CRÉA est un révélateur, par le biais de la création vocale et scénique, de personnes libres et épanouies. Pas d’audition, la pratique du chant, du théâtre et de la danse doit être accessible à tous.
En trente ans, nous avons accueilli plus de trois mille enfants dans les chœurs du CRÉA ; débutants ou confirmés de la région parisienne, élèves de primaire, collégiens, étudiants, jeunes actifs. Tous sont portés par la passion du chant ; la plupart restent pendant de nombreuses années !
L’accès à la musique pour tous n’est pas une devise ; la philosophie d’éducation reste la même depuis le début de l’aventure. Il n’y a pas d’audition certes, mais plusieurs engagements sont pris entre les deux parties : l’enseignement artistique est réalisé dans le respect mutuel et l’exigence. On a le devoir de réussir, le dépassement de soi est motivé par une saine émulation et non la compétition. Chacun trouve sa place sans différenciation de niveau ou d’aptitude musicale. Le plus vulnérable sera aidé par un parrain ou une marraine, voire deux. Et c’est ainsi, dans ce travail collectif, qu’il renforcera la justesse de sa voix, sa présence sur un plateau, sa confiance en lui. Pour les vingt ans du CRÉA, Albert Jacquard, biologiste, généticien et essayiste français, avait donné une conférence où il reprenait l’idée qu’une société qui cherche un gagnant fabrique des perdants. Il avait reconnu dans le CRÉA un lieu où l’individu se construit grâce à l’autre.
Et grâce au parrainage, il se passe des choses magiques. Le parrain ou la marraine n’est pas un simple « tuteur » artistique, il devient un pilier, un ami sur lequel l’enfant peut s’appuyer, notamment pour son cursus scolaire. Je pense à l’un de nos jeunes interprètes brillantissime en mathématiques. Je l’ai vu aider spontanément son filleul mais également plus d’un camarade en offrant un soutien scolaire fidèle et exigeant.
Attention, nous ne sommes pas là pour assister les personnes que nous accueillons, pour les porter à bout de bras. Nous sommes là pour les épanouir
et en faire des acteurs de leur propre vie ! Avec cette activité artistique de haut niveau, on dépasse le simple cadre de création artistique, on touche à la transmission de valeurs de fond comme les valeurs d’écoute, de respect, d’intérêt que l’on porte à l’autre. C’est en sachant regarder et écouter l’autre que notre projet, quel qu’il soit, sera encore meilleur…
Sur la scène du théâtre Jacques-Prévert, nous avons le plaisir et la chance de rassembler et fédérer un flot continu d’enfants et de jeunes très différents, issus de tous les milieux, qui se rencontrent, échangent et se lient d’amitié. On est dans l’ouverture, l’accueil de l’autre : si la voix déraille, pas de moqueries ; le droit à l’erreur est reconnu comme processus de progression. À travers l’exigence du chant et de la scène, l’enfant se construit, il gagne en confiance ; à travers l’art, il s’épanouit, à travers la création et grâce aux artistes professionnels qu’il rencontre, il se transcende !
Soixante-dix ouvrages lyriques ont été créés sur la scène du théâtre Jacques-Prévert d’Aulnay-sous-Bois puis repris dans de nouvelles productions par
d’autres structures en province. Qui aurait pu dire, il y plus de trente ans, que l’on retrouverait toutes ces générations de jeunes « amateurs » sur les scènes d’institutions aussi prestigieuses que l’Opéra de Paris, de Vichy, de Bordeaux, le théâtre du Châtelet, le Grand Théâtre d’Aix-en-Provence et bien d’autres ?

Sur le terrain

J’ai toujours été un homme de terrain et j’ai depuis le début souhaité que cette démarche soit proposée avec la même exigence de qualité à un maximum de personnes sur le territoire. Aujourd’hui, au CRÉA, avec une équipe de musiciennes intervenantes et cheffes de chœurs, nous développons des projets auprès de plus de mille personnes par semaine.
Nous intervenons en partenariat dans une quarantaine de classes, de la maternelle au lycée mais également auprès des centres de Loisirs, les centres
sociaux. Nous menons des actions en conservatoire, en milieu hospitalier auprès de personnes atteintes de troubles autistiques. Nous avons également développé de belles aventures humaines et artistiques avec les structures d’accueil ouvertes aux séniors.
Une anecdote arrivée récemment : lors d’une sensibilisation en foyer-club, une dame âgée de plus de 90 ans, qui ne parlait plus depuis son arrivée dans la structure, s’est mise à chanter un tube des années 1930, avec une voix magnifique ! Les aides-soignantes étaient en pleurs et se demandaient par quel miracle c’était possible…
Ça me fait également penser à Paulette…
Pendant plusieurs années, nous avons construit des projets intergénérationnels qui regroupaient enfants, adultes et séniors. Un but social sous-tendait cette initiative : le vivre ensemble. Comment dédramatiser les relations entre les personnes du troisième âge et les jeunes écoliers d’Aulnay-sous-Bois ? Le projet mêlait – comme bon nombre de nos actions – des ateliers et rencontres hebdomadaires dans les écoles, sur scène mais également des séjours artistiques en province. Sur le projet mené en 2012, le groupe constitué de jeunes élèves, des équipes pédagogiques et des
séniors, est parti une semaine en séjour artistique en Normandie… Et voilà que Paulette, 87 ans, se met à discuter avec nos jeunes écoliers de la guerre à Aulnay-sous-Bois. Des relations incroyables se mettent en place. Une force renaît. Depuis, Paulette est devenue en quelque sorte une grand-mère de coeur pour ces jeunes. Elle les invite régulièrement chez elle pour des crêpes party ! C’est en vivant ces moments-là que l’on mesure la portée de ces aventures humaines et artistiques. Là, on se dit, le pari est gagné !
Au-delà des interventions hebdomadaires dans les quarante classes, nous avons mis en place depuis 2016, un dispositif départemental d’accès à l’éducation artistique. Depuis son lancement, plus de mille enfants d’écoles primaires de la Seine-Saint-Denis, pour la plupart situé en Zone d’éducation prioritaire, ont participé au programme. Un volet important est évidemment consacré à la création avec une restitution en fin
de saison sur la grande scène du théâtre Jacques-Prévert. Là encore, un tel dispositif intégré au projet pédagogique de l’école représente un formidable outil propice au vivre ensemble et à la réussite scolaire !

 

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