Les Gens que l’on appelle les Français – N°2

6 Oct, 2016 | Non classé

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Par Anne Battestini. « Les Gens que l’on appelle les Français » est une étude née d’une série de questionnements sur la recherche de ce qui unit les Français aujourd’hui : les valeurs, les images, les histoires qu’ils partagent…

Des questions telles que :
1. De qui parle-t-on et à qui parle-t-on quand aujourd’hui on évoque les Français ?
2. Comment se construisent-ils ?
3. Quelles sont les représentations auxquelles ils restent attachées et qui donnent sens à leur mode de vie ?

En effet, les classements par sexe, âge, classe sociale ne rendent pas toujours compte de ce qui construit la collectivité identitaire nommée « Les Français » et comment les individus eux-mêmes construisent leur identité culturelle et sociale.
L’intérêt est donc ici de redonner des clés de compréhension de la société actuelle. En sillonnant divers lieux de France (en termes de région, structure de foyer, âge, profession…) pour repérer les invariants de ce qui constitue une forme de cohésion sociale et culturelle, au travers d’entretiens et d’un décodage sémiologique, cette analyse aborde des thématiques comme la manière dont la classe moyenne se représente culturellement, la manière dont ils conçoivent la structure sociale, leur rapport à l’argent, au travail, à la consommation…

 

N°2. Sous le signe du lien, entre complexité individuelle et mixité sociale

Les Français d’aujourd’hui sont plus complexes qu’au siècle dernier. Au sein d’un même foyer, les expériences de vie et les milieux sociaux sont souvent différents. Les deux membres du couple ont des parcours spécifiques et des histoires familiales propres qui créent un premier niveau de « mixité ». Une mixité qui est exprimée comme une valeur et qui est étendue même à sa propre personnalité : intérieurement les personnes se sentent complexes et multiples. Une mixité qui est d’autant plus prégnante que la communication sous toutes ses formes a éclaté en quelques décennies. Ouvrant les frontières mentales sur l’autre, la mixité est une réalité acquise.

L’essor du transfert des connaissances (développement du niveau d’instruction, des moyens technologiques et médiatiques de toutes sortes) a construit des individus conscients et ouverts sur le monde et sa diversité.
La différence est un acquis : entendre des histoires venues d’ailleurs, pour se projeter (et parfois même oublier ce que l’on connaît bien) découvrir une autre part de soi, de ses potentialités, de s’émerveiller… la découverte est devenue pour beaucoup le moteur de leurs loisirs. Néanmoins, le contact avec le monde et sa diversité est également devenu source de danger. Les individus sont confrontés à leurs propres limites et revoient leurs valeurs et priorités. Avec le climat d’insécurité (économique et sécuritaire), les individus sont de plus en plus face à leur propre complexité.

La complexité d’un individu n’est pas conjoncturelle : il n’y a pas que le monde moderne qui rend l’individu complexe. Il est complexe parce pluriel « de naissance ». Il est dit « clivé », c’est-à-dire différent suivant les situations de vie ou de communication. Différent dans sa vie intime, différent en milieu professionnel. Et même si les frontières entre intime et social sont de plus en plus hermétiques, il y a toujours des parts de soi qui restent cachées à certains et d’autres parts révélées à d’autres. Aussi même si certaines personnes parlent librement sur les réseaux sociaux, elles sont conscientes que sur le Net ou même dans la vie courante, elles ne laissent voir qu’une partie d’elles-mêmes. Elles ont conscience de devoir concilier une individualité souvent multi-facettes et un rapport aux autres nécessairement codé et restrictif.

J’ai l’impression qu’au quotidien il faudrait que j’ai un masque qui sourit mais parfois je trouve que c’est dur à porter. Heureusement que j’ai des amitiés fortes qui connaissent les différentes facettes donc ça va…

Par ailleurs, l’individu est en perpétuelle évolution. Parce qu’il a des expériences, des étapes de vie et parce que c’est toujours au contact des autres proches ou étrangers, qu’il se construit. L’enjeu pour lui est de pouvoir construire sa propre légende personnelle, se préserver tout en ayant conscience d’être souvent dans la complexité et la contradiction. Certaines personnes avouent : je me situerai dans la contradiction, Ce qui m’entoure n’est qu’une facette de moi . Elles savent qu’elles sont faites de plusieurs héritages.
Les personnes se sentent complexes car le plus souvent :
• Leur parcours de vie est différent de celui de leurs parents (un parcours des aînés qu’ils perçoivent comme plus linéaire)
• Leurs expériences personnelles et leurs rencontres les ont enrichis : ils se sentent à la fois héritiers d’une éducation familiale, sociale voire régionale mais aussi ouverts sur d’autres réalités que celles de leurs parents.
• Leurs contacts avec « l’étranger » ne serait-ce que par l’école, les media, leurs loisirs, le cadre du travail sont plus étendus que leurs aînés.

Pour une majorité, leur univers s’est ouvert à d’autres réalités que leur cadre de naissance : certains venus d’un milieu ouvrier disent s’être ouverts à des milieux plus intellectuels, pour d’autres issus de la bourgeoisie se disent aujourd’hui plus ancrés dans un monde populaire…
Les personnes qui ont été amenées à changer d’emploi, voyager, s’adapter à d’autres cadres de vie, semblent plus disposées à remettre en cause leurs habitudes et modes de pensée.

Quand j’ai eu 18 ans, j’ai quitté la maison. J’ai dormi sur des paliers de porte des immeubles du quartier. J’ai refusé les cadres de la vie bourgeoise de la Haute Bourgeoisie (homme, 59 ans)

Quels que soient l’âge et le niveau d’expérience de vie, la diversité et la confrontation d’opinions sont une nécessité pour se construire. Pour une même découverte d’un monde et de valeurs étrangères, l’individu a la possibilité de l’intégrer différemment dans sa construction. Selon qu’il utilise cette découverte comme une manière de comprendre et se construire des référents de sa réalité, tout en gardant ses propres repères…

Du coup, dans notre société, on est très différent et cela donne des opinions différentes. J’aime bien en parler avec mes parents pour savoir ce qu’ils en pensent. Mes parents, ils font partie de mon éducation. J’aime bien leur façon de voir les choses

Ou selon que cette découverte permettent de rêver et s’évader vers de nouveaux référents : l’imaginaire vers un ailleurs en oubliant le connu :

J’aime beaucoup plus l’étranger, celui qui est porteur d’histoire autre que ce que j’ai dans le quotidien. C’est jubilatoire, ça me fait oublier le temps, je suis désincarnée

Dans leur majorité, les individus ont acquis le goût de la découverte, de la différence et de la confrontation. Ils se savent difficilement cernables pour l’extérieur et même parfois pour eux-mêmes. Ce sont des sauvages civilisés : ils ont besoin des autres et du contact tout comme ils ont la nécessité de se replier en eux-mêmes.
En 2016, l’extérieur, les conflits, bousculent fortement les repères et les territoires personnels où l’individu pouvait se retrouver. Territoire géographique mais surtout territoire de valeurs. Chacun est amené à s’interroger sur ses propres limites en regardant ce qui est de l’ordre du culturel et du conjoncturel, ce qui renforce ses repères, ce qui les modifient, ce à quoi il rêve.

 

Anne BATTESTINI
Docteur en Sciences du Langage, Anne BATTESTINI a été enseignante-chercheure à (Université de Paris III et Paris XII) et directrice conseil au sein d’instituts d’études (Sorgem, A+A Healthcare, Ipsos Media). En 2010, elle a créé une offre d’études et de conseils indépendante : Iconics.biz.
Directement auprès d’annonceurs ou en partenariat avec des instituts d’études, régies publicitaires et agences media, elle conçoit et réalise des investigations qui cherchent à déceler ce qui créé aujourd’hui du sens et révèlent les freins et les leviers à l’adhésion d’un produit, d’un service, d’une marque.
Elle a depuis toujours à cœur de replacer l’humain au centre des problématiques. Ce qu’il ressent, ce qu’il pense, comment il se comporte, comment il se créé des quêtes, comment il se relie aux autres… et de quelles manières se construit son identité personnelle, sociale et culturelle.

En lire plus :

1 – Modèle de vie et légendes personnelles : entre pessimisme collectif et optimisme individuel

2 – sous le signe du lien, entre complexité individuelle et mixité sociale

3 – Le social et le besoin de solitude

4 – La société française sous l’œil des Français, les grands écarts

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