C’est en 2016 que Thibault de Saint Blancard, Guillaumes Desnoës et Clément Saint Olive créent Alenvi, une entreprise d’utilité sociale qui réinvente le secteur de l’accompagnement des personnes âgées. Thibault raconte ce cheminement vers une transformation concrète des métiers du “prendre soin”.

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Bifurquer professionnellement, en trio

Thibault de Saint Blancard, cofondateur d’Alenvi : “Avec Clément et Guillaume, nous nous sommes rencontrés en école de commerce. Après quelques années d’expérience professionnelle – chez Sodexo et Leroy Merlin pour ma part – l’envie de nous investir dans un projet ayant plus de sens est devenue de plus en plus pressante.

Nous avons alors analysé le secteur du prendre soin, secteur qui englobe l’accompagnement des personnes fragiles, qu’elles soient âgées ou en situation de handicap. Pourquoi ce secteur nous attirait-il ? Tout simplement parce qu’il nous rejoint personnellement. Ainsi, l’une de mes sœur est porteuse de handicap ; à sa naissance, je suis devenu très sensible au sujet de la fragilité.

À notre grande stupeur, nos recherches sur les métiers du “prendre soin” ont révélé que nos sociétés prétendument développées traitaient aussi mal nos aînés que les personnels auxquels elles en confient le soin. En en discutant à trois, il nous a paru évident qu’il y avait des choses à faire dans ce secteur… et qu’on avait envie de les faire !

État des lieux du secteur du “prendre soin” en France

Depuis soixante ans, la prise en charge des personnes âgées est devenue une politique publique. Jusqu’alors, la plupart des gens vieillissait chez leurs enfants. Après-guerre, l’espérance de vie a augmenté et, du jour au lendemain, beaucoup de personnes âgées en perte d’autonomie ne pouvaient plus vivre chez elles. Et leurs enfants, pour des raisons d’espace, notamment, ne pouvaient pas leur offrir un toit. Il a fallu trouver une solution.

Maisons de retraite et grosses structures d’aide à domicile ont alors été créées, avec des cahiers de charges très précis en fonction de la mission qui vous incombe en tant qu’aide-soignante, infirmière ou autre ; réponse industrialisée – on pourrait même dire taylorisée – à un besoin profondément humain.

Auxiliaire de vie : un métier du lien à revaloriser

En approfondissant notre connaissance du secteur, notre trio a été particulièrement touché par les auxiliaires de vie. Ni infirmière ni aide-ménagère, elles sont peu valorisées, peu qualifiées et mal payées. On considère que leur quotidien professionnel consiste à enchaîner des gestes simples, voire ingrats.

Quand on interroge une personne dans la rue pour donner une définition de ce métier, les réponses sont évasives. C’est comme si ce métier n’avait pas d’existence propre dans une société qui valorise davantage le secteur du soin (qui agit, guérit, avec des gestes précis). Le secteur du “prendre soin”, lui, accompagne la personne vulnérable, avec des attentions parfois intangibles, impossible à mesurer. 

À dire vrai, que l’on soit infirmière, auxiliaire de vie ou aide-ménagère, la base du métier est d’accompagner des personnes fragiles. L’objectif est de les aider à recouvrer leur autonomie (s’il s’agit d’un accident) ou à la préserver (en cas d’âge avancé). Il va donc falloir créer du lien, un lien singulier, propre à chaque personne accompagnée… Métiers qui replacent l’homme au centre. Voilà pourquoi la première qualité recherchée chez une auxiliaire de vie est l’empathie.

Par ailleurs, être seul avec une personne fragile – âgée ou en situation de handicap – est une responsabilité énorme. De nombreuses décisions sont à prendre, en concertation avec l’accompagnée. Il faut savoir être à l’écoute, savoir s’adapter et décider.

Dans ce secteur, il existe souvent une vraie différence entre le travail prescrit et le travail réel. Des cahiers des charges très précis, truffés de contrôles, sont imposés ; on imagine qu’ainsi le travail sera bien fait. Mais la vraie vie est évidemment bien plus complexe !

prendre soin chez Alenvi

L’aventure se concrétise : création d’Alenvi

Nous avons créé Alenvi à trois, en 2016. Le nom nous est venu spontanément. Il dit bien la philosophie sous-jacente à l’aventure que nous tentons : à l’envie qu’elle suscite en nous, à l’envie que nous avons de nous sentir utiles.

Alenvi relève du champ de l’Économie Sociale et Solidaire. Assez rapidement, nous avons été agréés Entreprise Solidaire à Utilité Sociale (ESUS). Peu après la Loi PACTE, nous avons adopté le statut dentreprise à mission et levé des fonds auprès d’organismes à impact social comme Phitrust – qui a été un partenaire de la première heure.

La raison d’être de l’entreprise a été rédigée avec les fondateurs, les actionnaires et les auxiliaires de vie. Elle est assez longue mais elle englobe tout ce que l’on a envie de faire ensemble : humaniser l’accompagnement de personnes qui ont besoin d’aide et de soins, en valorisant les professionnels et en réconciliant les enjeux économiques et humains du secteur.
Définir une raison d’être a ceci de vertueux qu’elle dépasse les intérêts particuliers. C’est une ambition que nous avons pour le projet plutôt que pour nos personnes.

Buurtzorg : une intarissable source d’inspiration

Nous nous sommes inspirés d’une initiative née aux Pays-Bas, les “équipes de quartiers” Buurtzorg. Cette fabuleuse histoire se déroule en 2006.

Jos de Blok, infirmier Hollandais, a l’habitude de faire ses tournées chez patients sur la base du modèle taylorisé que l’on connait : tout est chronométré, du temps de trajet à la durée de l’intervention. Il réalise assez vite que ce système n’est épanouissant ni pour les patients, ni pour les professionnels, renvoyés à une posture d’exécutants. Repartant de la philosophie initiale de ces métiers, il décide de créer des équipes autonomes d’infirmiers (ce qui correspond aux métiers d’infirmiers et d’aides-soignants en France) dans les quartiers (proximité géographique).

Concrètement, au lieu d’avoir une personne dans un lointain bureau qui décide du planning et de la façon de travailler des agents sur le terrain, c’est l’équipe elle-même qui se fixe la durée des interventions en fonction des besoin de chaque patient, élabore ses plannings, etc.
L’objectif ? Redonner de l’autonomie aux patients et créer du lien avec ces derniers. Chaque intervention commence par un rituel simple : un échange humain autour d’un café. Et après, seulement, on passe aux soins. Là où l’efficacité primait, le modèle Buurtzorg met la proximité et l’humanité au centre. Et ça fonctionne ! Tant patients que soignants retrouvent l’autonomie… une grande bouffée d’air frais.

Le quotidien d’Alenvi : user au mieux de la subsidiarité

Aujourd’hui, nous comptons 80 “auxiliaires d’envie” – c’est ainsi que nous les appelons – des femmes, pour la plupart. Elles travaillent par groupes de 6 à 8 personnes. Au-delà, les membres de l’équipe connaîtront moins bien leurs collègues et les personnes qu’ils accompagnent.

Les auxiliaires sont autonomes. Elles connaissent les bénéficiaires, leurs compétences et leurs degrés d’autonomie. Une partie de leur temps de travail est dédiée à la vie d’équipe : elles gèrent recrutements, plannings, organisation des visites chez les bénéficiaires… Elles se forment, prennent des décisions et passent du temps ensemble. Néanmoins, elles ne décident pas de tout, la charge mentale serait trop lourde.

Nous avons deux coachs “facilitatrices” pour les aider à la prise de décision et les éclairer sur le champ des possibles, sans toutefois décider à leur place. On peut observer qu’une vraie confiance se crée et une dignité se déploie lorsque l’on dit à quelqu’un qu’il est capable de prendre une décision.

Nous ne cherchons pas devenir une entreprise libérée parce que c’est à la mode. Les équipes autonomes sont un moyen et non une fin. Elles permettent d’engager les auxiliaires dans la durée et, par là même, de mieux accompagner les personnes fragiles. C’est ce que l’on appelle le principe de subsidiarité.

Regarder en face les difficultés et les surmonter

Ce métier a beau être passionnant, il demeure exigeant, physiquement fatigant, avec des horaires très étendus. Face à ces lourdeurs, des auxiliaires de vie abandonnent le métier. Le fait de proposer un cadre de travail différent permet de rendre ce secteur à nouveau attractif. Cette question du sens que l’on remet en exergue touche les candidates qui se présentent. C’est pour cela qu’elles viennent et s’investissent sur le long terme chez Alenvi.

Certaines personnes arrivent chez nous avec un capital confiance au plus bas. Il n’est pas rare d’entendre dire lors des recrutements : Je ne vais pas être capable de le faire !
L’enjeu est de leur faire prendre conscience qu’elles ont toutes les aptitudes pour monter en autonomie… ce n’est pas toujours simple.

Il arrive également assez souvent que nos bénéficiaires – les personnes âgées, notamment – arrivent avec une perte de confiance en eux. Au début, nous allons donc les aider à faire leur toilette par exemple. Et, au fur et à mesure, la personne va se rendre compte qu’elle est encore capable de réaliser ces gestes. C’est hyper valorisant tant pour l’auxiliaire que pour la personne accompagnée de voir que l’accompagnement évolue.

L’humain d’abord… et c’est la joie

Nous avons découvert rapidement que d’autres structures s’inspiraient de l’initiative Buurtzorg. Nous nous sommes réunis et, ensemble, avons décidé de créer le collectif L’Humain d’abord. Nous avons entamé un tour de France auprès de structures qui ne connaissent pas ce mode d’organisation ou qui s’interrogent sur la pertinence de donner autant d’autonomie aux auxiliaires. Le but n’est pas de convaincre mais de partager et témoigner de ce que l’on vit.

À chaque rencontre, nous donnons la parole aux auxiliaires de vie. Sans brief préalable, elles racontent les choses telles qu’elles les vivent, les joies et les histoires plus difficiles.

Lors d’une rencontre, après le confinement, j’ai invité Lou à témoigner. Elle est chez nous depuis 5 ans. À son arrivée, elle connaissait le métier mais savait à peine lire et écrire. Elle ne pensait pas être capable de travailler avec les moyens que nous proposons, qui demandent une certaine maîtrise de la langue et des codes qu’elle n’avait pas du tout. Après une longue hésitation, elle a décidé d’intégrer la structure. Sa marraine chez nous, Fabienne, n’a pas cessé de l’encourager. Elle l’a coachée, jusqu’à ce qu’elle soit plus aguerrie sur les outils. Peu à peu, Lou a gagné en responsabilité. Aujourd’hui, c’est elle qui fait les plannings de son équipe. Elle s’est prouvée à elle-même qu’elle pouvait y arriver. 

Pendant son témoignage, certains des dirigeants présents – qui avaient des croyances sur ce que pouvait faire, ou ne pas faire, une auxiliaire – pleuraient. C’était très émouvant.

La société du lien, pour un monde heureux

Il y a deux raisons qui nous ont donné envie d’écrire La Société du Lien.

  • La première est de témoigner de ce que l’on a vécu chez Alenvi et au sein du collectif L’Humain d’abord.
  • La deuxième raison est une réaction : en 2020, alors que nous sortions du premier confinement, certaines décisions ont été prises à très haut niveau concernant notre secteur et les auxiliaires de vie. Bien que nous concernant directement, elles ont été prises sans aucune concertation avec les acteurs de terrain. Nous avons trouvé cela profondément injuste.

Dans le secteur du prendre soin, les gens attendent souvent plus de moyens, de lois, etc. Si nous les obtenons, c’est bien. Si une loi qui répond au bon sens et qui encadre à bon escient notre activité est mise en place, c’est mieux. Mais avec Guillaume et Clément, nous pensons qu’il est possible de changer le monde sans lois et sans moyens supplémentaires.

Nous croyons beaucoup en la société du lien car le lien est un besoin fondamental. Avec la pyramide de Maslow, on constate qu’à partir du moment où les besoins de base sont comblés, soit la personne voudra toujours plus, sans jamais être satisfaite, soit elle va créer du lien et faire ce qui a du sens pour elle, en tendant vers la “sobriété heureuse”.

Créer la société du lien, notre rôle à tous

Nous avons tous un rôle à jouer pour contribuer à l’émergence d’une société du lien, dans nos vies personnelles et professionnelles.

Il peut s’agir de très petites actions locales, de celles que personne ne voit : quels liens je cultive avec mes voisins ? Est-ce que je les connais ? Ai-je envie de les connaître ? Ce sont des choses assez simples à mettre en place, dès lors qu’on y accorde de l’attention.”


Découvrez le témoignage d’Armelle sur ce thème du “prendre soin” : Prendre soin : entre fragilité et force