Yves Langlois-Meurinne est agriculteur, avec son frère, sur une ferme familiale de grandes cultures depuis 15 ans dans le Compiègnois. Ensemble, ils cultivent principalement du blé, des betteraves, de l’orge de printemps et d’hiver, du colza et du maïs. Suite au “forum la création” qui s’est tenu en octobre 2019 dans l’Oise, où Yves a participé à un atelier « quelles agricultures pour faire vivre notre territoire ? », il a pris le temps d’observer l’évolution du modèle agricole et sa place dans la société, en s’inspirant notamment d’exemples issus de sa ferme.

1. Évolution des agricultures et contribution à la vie du territoire

L’agriculture du début du XX° siècle jusqu’à la seconde guerre mondiale

L’agriculture est traditionnelle. La traction est assurée par des bœufs et des chevaux ; la mécanisation commence à arriver à la fin de cette période. Les fermes font partie intégrante de la vie des villages et les nombreux métiers et commerces vivent surtout de l’agriculture. Les agriculteurs sont impliqués dans la vie locale et une part importante de la population travaille dans les fermes. La population active agricole représente plus du tiers de la population active totale. Mon arrière-grand-père Maurice Langlois-Meurinne a hérité de la ferme du Quesnoy en 1902. Il est impliqué dans la vie locale ; Il est conseiller général et sénateur de l’Oise. Impliqué également dans les organisations agricoles : vice-président de la Fédération des Sociétés d’Agriculture de l’Oise, membre de l’Académie d’Agriculture. Il a la charge de l’école du village et construit un dispensaire avant la 1ère guerre mondiale.

En 1920, il crée avec d’autres agriculteurs un syndicat d’électricité à Compiègne pour électrifier les territoires ruraux du département ; à l’époque, les sociétés privées privilégient les villes. Cette société d’intérêt collectif agricole d’électricité (SICAE) remplit toujours sa mission de distribution de l’électricité sur une grande partie de l’Oise aujourd’hui.

En 1942, la ville de Chevrières compte 25 exploitations agricoles pour 1000 habitants.

La ferme du Quesnoy emploie plus de 30 salariés permanents et de nombreux saisonniers pour les travaux à la tâche (foins, moissons, confection des meules, démariage et arrachage des betteraves, épandage du fumier, de la marne…). La traction est assurée par 30 bœufs, 18 chevaux et 2 petits tracteurs. Les fermes produisent leur carburant via l’avoine pour les chevaux, la pulpe de betteraves pour les bœufs et la luzerne. Il y a beaucoup d’industries : une sucrerie et une féculerie à Chevrières, une à Verberie, village voisin. La moisson se termine par la fête du bouquet de moisson en présence de tout le personnel.

1945-1992 : de la pénurie aux excédents agricoles

Au lendemain de la seconde guerre, la production agricole a chuté, le rationnement est en place jusqu’en 1949. Cette pénurie marque la conscience collective et a orienté la politique agricole jusqu’à la fin des années 1990 vers une forte productivité pour garantir notre sécurité alimentaire. Les plans Monnet et Marshall ont permis la reconstruction de l’appareil de production et une accélération de la modernisation.

La modernisation résulte de la combinaison de plusieurs facteurs : la mécanisation, l’utilisation des engrais et des amendements, la sélection des animaux et des végétaux et la présence d’une jeunesse nombreuse formée par la J.A.C. (Jeunesse agricole catholique) et l’enseignement agricole. Tous les efforts vont converger vers la productivité, et l’autosuffisance alimentaire est atteinte dès 1960.

En 1962 la PAC (Politique Agricole Commune) est créée au sein de la Communauté économique européenne (C.E.E.).
Depuis cette date, l’agriculture française s’est insérée dans le marché européen. La PAC a trois objectifs principaux :

  • Accroître la productivité agricole ;
  •  Élever le niveau de vie de la population agricole ;
  • Garantir la sécurité alimentaire de L’Europe.

Dès les années 70, l’auto-suffisance alimentaire est atteinte en Europe, grâce aux soutiens des produits agricoles, en fonction des quantités produites.

Entre 1945 et 1995 environ, le rendement moyen des blés français a connu une hausse continue, passant de 15 q/ha à 70 q/ha. Cette progression considérable est attribuable à la génétique qui bénéficie d’un emploi cohérent des fertilisants, des produits de protection (herbicides, fongicides et régulateurs en particulier) et du perfectionnement des méthodes de travail du sol, de semis ou de moisson.

Sur ce plan, c’est une réussite, la balance commerciale agro-alimentaire est excédentaire de 6 à 10Md€ pour un déficit global de 50Md€. Sur la ferme, un bon rendement était de 40 quintaux en blé dans les années 1945. Je me souviens que mon père, dans les années 90, faisait partie du club des 100 quintaux.

1992 à aujourd’hui : prise en compte de l’environnement et attentes sociétales

Les exportations ne suffisent pas à absorber tous les excédents et une limitation des productions est mise en œuvre, notamment avec les quotas laitiers et la mise en jachères de terres au niveau des cultures végétales.

Ensuite, plusieurs réformes successives de la Politique Agricole Commune (PAC), en 1999 et 2013 notamment, introduisent des critères environnementaux comme le maintien des prairies, 7% de la surface en surface d’intérêt environnemental (hais, surfaces en herbe, cultures légumineuses…), la diversification des assolements. Les attentes sociétales en France sont fortes : des fermes à taille humaine, utilisant peu ou pas d’intrants, une volonté de consommer local.

Aujourd’hui, les actifs agricoles ne représentent plus que 3% des actifs et 3.5% du PIB. Chevrières compte 3 exploitations agricoles pour 2000 habitants. Si je prends l’exemple de notre ferme (moi et mon frère), nous sommes aujourd’hui 2.5 équivalents temps plein alors qu’il y en avait 8 dans les années 80 et une cinquantaine dans les années 40.

2. Les différentes agricultures et les difficultés du modèle dominant

La diversification de la proposition de valeur est une caractéristique historique des exploitations agricoles françaises. Elle correspond à une multiplicité de productions (lait, viande, céréales, fourrages…) qui permettait à l’exploitation agricole de diversifier les sources de revenus et d’être relativement autonome dans les intrants nécessaires à la production. Cette proposition est typique de la ferme en polyculture-élevage qui a traversé les générations et qui est mise en difficulté depuis plusieurs années. Elles ne sont pas aussi performantes que les exploitations spécialisées, de plus grande taille, alors qu’elles sont sur le même marché. Les exploitants sont souvent seuls, la main d’œuvre familiale est souvent non rémunérée et la charge de travail est importante.

Les fermes spécialisées peuvent être également mises en difficulté pour différentes raisons :

  • Leur revenu est dépendant de cours mondiaux fluctuants,
  • Un certain nombre de leurs concurrents ont des avantages comparatifs : exploitations des grandes plaines céréalières d’Ukraine, d’Allemagne de l’Est, fermes laitières d’Allemagne et de Hollande, main d’œuvre moins chère dans le maraîchage (tomates Espagne, légumes Allemagne) feed loot brésilien (CETA),
  • Des règles et normes qui créent des distorsions de concurrence : intrants, aides… ,
  • Une pression forte de la société pour des changements de pratique,
  • Leur durabilité est mise en cause,
  • Mauvaise image : recrutement difficile, agribashing,
  • Perte du lien avec le consommateur,
  • Uniformisation des pratiques : création de résistances.

3. Les pistes de réflexion

Il y a un changement de paradigme, les agriculteurs doivent prendre des directions nouvelles. Parmi celles-ci, on peut citer :

Évolution vers l’agriculture numérique

  • Agriculture de précision pour ajuster les doses d’intrants à l’hétérogénéité des sols,
  • Utilisation du traitement des données pour aider au pilotage de l’exploitation (capteurs, drones, modèles agro-climatiques),
  • Robotique et intelligence artificielle (détection des mauvaises herbes, bineuse autonome),

Évolution vers l’agriculture agro-écologique

Agriculture de conservation qui repose sur 3 piliers :

  • le non travail du sol avec un semis direct,
  • un sol toujours couvert,
  • une rotation des cultures.

On associe des cultures pour répondre à des problématiques complémentaires (exemple : le colza est associé à de la féverole, une légumineuse, qui a un  double effet positif : elle apporte de l’azote nécessaire au colza et a un effet repoussant pour les altises, insectes nuisibles pour le colza). Il y a un risque glyphosate : on en a besoin pour la destruction des couverts lorsqu’on n’a pas pu les détruire mécaniquement en les roulant lors des gelées hivernales.

Évolution vers l’agriculture biologique

  • Moindre utilisation de produits phytosanitaires,
  • Réponse à la demande du consommateur,
  • Risque de baisse des prix avec l’arrivée de produits en provenance des pays de l’Est notamment.

Autres exemples

  • La vente directe qui recrée du lien et de la convivialité (plutôt en élevage et maraîchage),
  • La méthanisation des déchets agricoles qui permet de créer de la matière organique tout en valorisant le méthane (versus pollution par l’élevage),
  • Le cofarming,
  • Partage d’expérience : tour de moissonneuse, fermes ouvertes,
  • Fermes urbaines (Gally à Saint Denis),
  • Bio contrôle.

Exemple de notre ferme 

Depuis les années 2000, notre ferme s’est spécialisée sur les grandes cultures (nous avons arrêté les moutons et les asperges), s’est associée avec deux autres fermes pour mettre le matériel en commun (dont une ferme que nous gérons de A à Z) = spécialisation.

Nous avons diversifié en produisant de l’électricité photovoltaïque sur nos hangars, nous sommes en train de commencer une transition vers l’agriculture de conservation et nous introduisons des cultures de semences et des cultures à plus bas niveaux d’intrants. Nous dégageons du temps pour des activités complémentaires : rénovation et construction d’habitats locatifs, installations photovoltaïques.

4. Avantages et inconvénients

Il y a des oppositions (l’agriculture bio : travail du sol et peu de produits phytosanitaires versus agriculture de conservation : non travail du sol et besoin de plus de produits phytosanitaires). On voit qu’aucun système ne répond positivement à tous les critères.

L’agriculture conventionnelle reste le modèle dominant et doit continuer à évoluer vers des pratiques plus vertueuses. Une des voies possibles est une agriculture hybride ou agriculture du vivant qui intègre le meilleur de de chaque système en partant des piliers de l’agriculture de conservation et en intégrant d’autres aspects pour réduire l’usage de produits phytosanitaires, notamment avec l’aide de la sélection génétique, d’outils d’aide à la décision, de plantes associées…

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