Pour qui sonne le glas ? Nos librairies ?

Emmanuel aime lire. Beaucoup. Voilà pourquoi lorsqu’il découvre qu’une des nombreuses librairies dans lesquelles il aime flâner a des difficultés, il s’insurge. Tribune d’un guerrier de la culture humanisée.

OeilEcoute1

« Je marche sereinement vers une brasserie parisienne où j’ai un rendez-vous à déjeuner, ayant 5 minutes d’avance j’entre presque machinalement dans une librairie située à Montparnasse non loin de mon bureau, l’Œil Ecoute, il y aurait beaucoup à dire sur cette librairie, elle fait partie de ces librairies spacieuses où les livres sont chez eux ce que j’affectionne, mais surtout sa spécificité ce sont ses horaires d’ouverture.

L’Œil Ecoute ouvre jusqu’à 22h45 (23h45 le samedi) et offre un lieu d’attente bien pratique (surtout quand il pleut) avant les séances des nombreux cinémas des alentours, occasions de découvrir des nouveautés ou de redécouvrir des classiques.

Librairie

Bref donc, j’entre dans cette librairie, je musarde un peu, feuillette une revue, regarde quelques quatrièmes de couverture, et bon finalement je me dis que mon avance est en train de fondre et que mon rendez-vous va finir par m’attendre, idée qui me fait frémir n’aimant rien moins qu’être en retard.

Ni une, ni deux, je sors de la librairie… et là… je vois ce panneau… je le lis une fois, je le relis…

Et oui, à l’entrée de la librairie, quelques feuilles format A4 sur un panneau expliquent aux passants que la librairie rencontre actuellement des difficultés et a donc décidé de lancer une campagne de financement participatif visant à lui éviter la fermeture.

Il y a des précédents, et non des moindres, par exemple la librairie Del Duca boulevard des Italiens en 2012.

À chaque fois qu’une librairie tire son rideau c’est un déchirement. J’aime lire, depuis tout petit autant que je me souvienne, j’ai dévoré des livres dans les bibliothèques municipales, dans les librairies, des livres de toute sorte, des BD, des revues, des romans, de la philosophie ; je marche en lisant, ce qui m’a valu quelques chocs avec le mobilier urbain ; j’ai adoré flâner dans les librairies, parler à des libraires de leurs découvertes, de nos auteurs favoris communs ou pas ; je suis allé à la rencontre d’auteurs ; j’ai débattu avec un vendeur de la FNAC sur un « coup de cœur du libraire » que j’ai détesté à un point tel que je suis allé mettre un commentaire sur le site internet dudit distributeur disant à quel point je trouvais ce livre affligeant ; parfois quand j’écoute un CD je me rappelle du livre que j’ai lu en écoutant cette musique ; quand j’ai déménagé mes amis ont détesté chez moi cet amour des livres en voyant des piles de petits cartons bien lourds ; bref « j’aime lire », comme le nom de cette revue que je lisais enfant, promesse faite aux parents que leur progéniture attraperait le virus de la lecture, sésame pour une vie scolaire, et une vie tout court, réussie.

Alors oui, ça me fait bien mal de voir une librairie fermer. J’avais constaté avec effroi cette tendance lors d’un voyage aux US en 2007 où j’avais eu bien du mal à trouver des librairies à New York, les grandes chaînes de magasins culturels fermant les unes après les autres. Certes, me direz-vous, nul besoin de librairie pour lire, comme il n’est pas besoin d’agences de voyages physiques pour voyager, on peut lire sur une tablette une série de signes sur un écran, ou passer par un site en ligne cela fait tout aussi bien l’affaire, oui et bien pas tout à fait…

D’abord, il y a la question de l’apprentissage de la lecture, car la lecture s’apprend, oui j’ai eu une maîtresse qui s’est servie de ma classe comme cobayes pour enseigner la méthode globale, ce qui fait que je n’ai maîtrisé la lecture qu’en Juillet, après le CP, grâce aux leçons estivales de mon frère de 2 ans mon aîné, jeune mais brillant pédagogue qui, en 2 semaines, avait comblé les lacunes d’une année bien brouillonne. Bref la lecture s’apprend, et le plaisir de la lecture se découvre. Et ce plaisir, il est indissociable de ces librairies, de ces bibliothèques où il fallait parler à voix basse, tant ce qui se joue là est affaire sérieuse presque sacrée. Sans ces lieux ouverts au public, comment les enfants de demain pourront-ils se douter qu’il y a quelque chose de magique dans ces séries de signes qui viennent titiller nos imaginations et vont parfois jusqu’à nous faire perdre le sommeil ?

Et puis il y a évidemment le conseil, certains m’objecteront que les sites internet peuvent, sur la base des recommandations des autres lecteurs, vous dire quels livres vous devriez aimer en fonction des dernières commandes passées : « dis-moi ce que tu as aimé, je te dirai ce que tu aimeras ». Certes. Mais c’est là justement où le génie du libraire est de recommander tantôt un livre dans la continuité de ce qu’on aime, tantôt de risquer un changement de style, d’auteurs et ou d’époques de prédilection pour vous amener à découvrir l’inattendu (pas toujours avec succès cf. plus haut.

Bref, la librairie, c’est le lieu d’une rencontre humaine, où l’on peut confronter ses opinions.

Ensuite il y a une raison toute bête : pour moi, la librairie, c’est le lieu par excellence de la flânerie. Je pense à une librairie aux puces de St Ouen, tenue par un vieux monsieur, pas toujours très aimable avec ses clients, qui regorgeait de vieux trésors, et où j’aimais passer des heures. Mine de rien, des lieux où l’on aime déambuler, où l’on rencontre des gens par hasard, c’est important. Et je n’ai jamais entendu quelqu’un me dire, avec la voix chargée d’émotion, avoir déambulé avec plaisir sur les sites de commandes en ligne de livres tels Amazon ou autre…. cela viendra peut-être, mais j’en doute !

Si certains fantasment sur Amazon, et son modèle, je leur recommande la lecture de cette tribune du syndicat de la librairie française (SFL) lors de la visite du président Macron pour l’inauguration d’un centre logistique d’Amazon.

Loin de toute polémique partisane, reconnaissons que les emplois dans les librairies, chacun peut les voir et on n’a jamais entendu que Bruxelles ait eu besoin de menacer les libraires d’amendes records pour des montages fiscaux douteux.

J’avoue avoir parfois commandé des ouvrages sur de tels sites, livres qui n’étaient plus édités ou difficiles à trouver. C’est toujours resté l’exception pour que nos libraires puissent continuer à vivre de leur travail.

Alors j’en entends me dire : » mais oui mais c’est pratique, je commande sur Amazon et hop le lendemain j’ai tout dans ma boîte aux lettres ». J’en appelle à la raison : si toutes nos actions étaient dictées par l’aspect pratique des choses, quelle saveur aurait notre vie ? On ne déjeunerait plus, on prendrait des comprimés contenant les apports journaliers recommandés en diverses substances et sels minéraux, on s’habillerait en uniforme, plus à se casser la tête à vérifier si tel habit va avec tel autre, on bannirait la politesse, pure perte de temps, on privilégierait la routine, on éviterait les surprises, les émotions, les coups de tête et les coups de folies, bref la vie serait terne, grise et aseptisée mais TELLEMENT PRATIQUE… comme bientôt nos centres villes si on supprime les commerces de proximité et en particulier ce commerce à vocation culturelle.

Alors si toi aussi tu es révolté, rassure-toi il y a une solution, va chez ton libraire, parle-lui, achète un livre, ouvre-le, respire l’odeur du papier et commence ta lecture… quitte heureux cet écran sur lequel tu viens de lire cet article :)

 

 

PS :  si vous souhaitez participer à la campagne pour aider la librairie c’est ici, sur ulule »

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À propos de l'auteur

Courant pour une écologie Humaine

Vos réactions

2 personnes ont donné leur avis pour "Pour qui sonne le glas ? Nos librairies ?"

  1. Blaison dit :

    D’accord à 200% et depuis toujours !
    Mais devinez quel bandeau publicitaire au-dessus de la tribune du SFL à laquelle l’auteur de l’article nous renvoie ? Tout est écrit…

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