La charge mentale, dite aussi charge psychique, semble toucher inégalement les hommes et les femmes. Comment expliquer ces inégalités ? Comment y faire face ? Éclairages de Julie Hebting, fondatrice de l’application Maydée et Stéphanie Combe, journaliste en charge des questions familiales à l’hebdomadaire La Vie et auteur d’un livre sur le sujet.

AVERTISSEMENT

Cet article vous semblera probablement imparfait, boboisant, voire caricatural. Il ne correspondra peut-être pas à ce que vous vivez en couple. Peut-être même vous agacera-t-il dans les solutions proposées. Oui, oui ! N’en reste pas moins que la charge mentale existe et qu’elle est lourde à porter pour les personnes qui en pâtissent et pour leur entourage. L’idée est donc de mieux comprendre de quoi il s’agit. Ainsi, seulement, vous sera-t-il possible d’y apporter vos propres solutions, adaptées à votre situation. Bonne lecture !

Qu’entendons-nous par charge mentale

La notion de charge mentale a été introduite pour la première fois dans les années 1970 et concernait surtout les managers qui, même dans leur vie privée, restaient absorbés par leurs soucis professionnels. C’est au milieu des années 1980 que la sociologue Monique Haicault étend ce  concept à la vie domestique. Dans son article « La Gestion ordinaire de la vie à deux », elle explique que de nombreuses femmes, préoccupées par les tâches ménagères et la gestion du foyer, se sentent sujettes à une charge cognitive importante et omniprésente, tant au foyer qu’au sein de leur entreprise. 

Dans  son article « Thinking about the Baby », publié en 1996, Susan Walzer, professeur de sociologie, confirme cette définition en mentionnant la part invisible du travail domestique « du genre qui occupe l’esprit » et en évoquant les inégalités régnant au sein des couples dans la gestion des tâches ménagères. 

Le concept s’est largement amplifié avec l’évolution de la société, des mœurs et de l’idéal féminin qui s’oriente de plus en plus vers le modèle Wonder Woman agissant – et réussissant – sur tous les fronts et dans toutes les sphères : familiale, professionnelle, personnelle, sociale… 

Stéphanie Combe, auteur de Ouf ! Maman part au couventroman qui explique les conséquences sur la famille entière d’une charge mentale trop élevée chez les mères – évoque ainsi le « syndrome du post-it mental ». Et quand cette charge psychique devient trop envahissante, elle génère un stress quotidien qui peut mener à l’épuisement mental, voire au « burn out ». 

Apparition du phénomène

Pourquoi la charge mentale semble-elle plus importante chez la femme que chez l’homme ? Les femmes seraient-elles moins capable de supporter la charge psychique ? 

Notre histoire explique bien des choses : la femme a longtemps géré les tâches domestiques « invisibles » : cuisine, ménage, gestion du linge et des enfants… Ce travail domestique lequel, pour important qu’il soit, est peu valorisé, et, bien entendu, non rémunéré – à moins de l’effectuer au bénéfice d’autres familles. Les femmes entrent officiellement en masse dans la vie active, comme on l’entend aujourd’hui, lors de la première guerre mondiale : le besoin de main d’oeuvre se faisant cruellement sentir, la plupart d’entre elles remplacent les hommes enrôlés dans l’armée, en occupant des emplois civils ou dans des usines de fabrication de munitions. Les femmes ajoutent alors à leur travail domestique, le travail salarié longtemps réservé aux hommes.

L’activité professionnelle hors du foyer de la femme devient de plus en plus commun : en 2019, 68 % des Françaises ont un travail rémunéré contre 52 % en 1975 et, bien que leur salaire soit toujours inférieur à celui des hommes (74 % en 2019), l’écart se réduit. Là où, en 1975, on observait une différence de 30 % entre le pourcentage d’hommes et de femmes actifs, il n’est plus que de 4 % en 2019. 

Pour autant, l’inégalité dans la répartition des tâches ménagères subsiste : selon Amandine Hancewicz, consultante sur l’égalité femmes-hommes pour les collectivités territoriales, 70 % des travaux domestiques sont réalisés par la gente féminine. Ainsi, une femme passe en moyenne 3 heures 26 par jour à la gestion des tâches ménagères contre 2 heures pour son conjoint. 

Détecter avant de subir 

L’analyse transactionnelle a identifié cinq facteurs de motivation, élaborés dans l’enfance, qui pourraient expliquer pourquoi les femmes sont des candidates à la surcharge mentale, selon Stéphanie Combe de l’hebdomadaire La Vie : 

  1. « Dépêche-toi » : vous êtes très réactive, vous faites tout très vite, vous menez tout de front sans toujours hiérarchiser l’urgence des tâches. Autrement dit, la liste n’en finit pas de s’allonger…
  2. « Sois forte » : vous êtes responsable, fiable, vous ne vous plaignez jamais. Et pour cause : vous êtes coupée de vos émotions et de vos besoins. Demander de l’aide serait perçu comme un aveu de faiblesse. 
  3. « Sois parfaite » : vous avez intégré la croyance que, pour être aimée et appréciée, il faut être irréprochable. Vous faites beaucoup de choses à la perfection. Difficile d’accepter de déléguer… 
  4. « Fais plaisir » : vous êtes généreuse, serviable, disponible, empathique. Vous fuyez le conflit et vous considérez au service du bien-être de chacun. Évidemment que vous êtes volontaire pour vous occuper du cadeau collectif, organiser l’anniversaire de votre père, rendre ce service à la voisine, vous investir dans votre paroisse, votre association… Qui vous arrêterait ?
  5. « Fais des efforts » : pas de réussite facile, vous avez besoin de vous donner du mal pour vous sentir légitime, vous valorisez davantage l’effort que le résultat, quitte à compliquer le chemin. Alors cette to-do list vertigineuse, si jamais vous n’en faites qu’une bouchée, vous veillerez à l’allonger. Ce n’est pas vous que l’on surprendra à paresser dans un canapé.

Chacun de ces vecteurs contribue de manière spécifique à la charge mentale féminine. En prendre conscience permettrait donc de s’en libérer. Même si la démarche semble ardue, elle peut être réellement salvatrice !

Plein phare sur le sujet 

Ces dernières années, ce syndrome de charge psychique a été le sujet de nombreuses études scientifiques et n’a épargné aucun média : roman, essais, reportages, documentaires, bandes dessinées… 

L’un des plus célèbres est certainement la bande dessinée de Emma : Fallait demander (édition Massot). Numéro 1 des ventes Amazon pendant plusieurs semaines et partagé sur les réseaux sociaux plus de 25 000 fois en moins d’une nuit, cet essai graphique a largement participé à la démocratisation de la notion de charge mentale.

Les récents faits d’actualité ont remis le sujet de charge mentale au centre des attentions. Elle a été abordée à de nombreuses reprises pendant la récente crise sanitaire liée au COVID-19 via des articles de presse, des podcasts, des blogs, des posts d’internautes sur les réseaux sociaux… et parfois même sans le vouloir, comme dans cette vidéo du chanteur Raphaël dans laquelle on peut entendre sa compagne, Mélanie Thierry, enrager de ne pouvoir préparer le repas sous prétexte qu’il monopolise la cuisine au mauvais moment pour son enregistrement live. 

Les statistiques de l’INSEE ont montré une nette augmentation du temps passé à s’occuper des enfants : 50 % des femmes en télétravail déclarent y avoir consacré 4 heures de plus quotidiennement, contre 25 % pour les hommes. La charge devenant parfois trop importante, 21 % des Françaises, contre 12 % des Français, ont décidé de renoncer à leur activité professionnelle. 

Et pourtant, les femmes représentant 70 % du personnel médical, 90 % du personnel de caisse et 67 % du personnel d’entretien, elles ont largement fait partie de ce que l’on a appelé la « première ligne » pendant  la crise. 

Pour ces dernières, il a donc fallu jongler entre vie professionnelle plus intense qu’à l’accoutumée, d’un durcissement des mesures d’hygiène, d’une augmentation considérable du nombre de patients, d’une vie personnelle plus exigeante du fait de la présence quotidienne des enfants à la maison, le tout surmonté d’un stress lié au risque sanitaire…

Trouver des solutions 

De nombreuses initiatives émergent, à l’image de l’association Maydée et de sa toute récente Progressive Web Application (PWA), disponible depuis mars dernier. Cette application permet aux utilisateurs de comptabiliser le temps passé aux tâches ménagères, soit sur la base du déclaratif, soit d’un chronométrage en temps réel. 

L’objectif est de permettre au couple d’avoir un regard factuel et critique sur la répartition des tâches, tant en volume horaire qu’en intérêt et en densité de charge mentale associée. Car selon l’association, toutes les tâches ne se valent pas : une heure passée à jouer avec ses enfants aux Lego ne “vaut” pas une heure passée à les emmener chez le médecin ou à l’anniversaire d’un camarade. 

L’association a été créée en 2016 par Julie Hebting suite à la naissance de son premier enfant. Si la question de la répartition des tâches ménagères au sein de son couple n’était pas nouvelle, elle a été soudainement amplifiée pendant son congé maternité, jusqu’à en devenir insupportable. Convaincue qu’un constat factuel des travaux réalisés par les deux membres du ménage serait une bonne option pour rétablir un équilibre au sein de son couple, Julie a cherché des applications facilitant cette démarche. 

Sa recherche se révélant infructueuse, Julie Hebting décide de monter l’association Maydée avec l’aide de 8 bénévoles. Grâce au soutien financier de la région Ile-de-France, du Secrétariat d’état chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre les discrimination et des dons de particuliers, l’association peut proposer gratuitement son application. Plus de 10 000 comptes ont été créés depuis mars 2020 et l’association a reçu de nombreux retours encourageants des internautes. À tester, donc, si vous estimez intéressant de toucher du doigt concrètement la répartissions réelles des tâches ménagères dans votre couple !

Prévenir le phénomène 

Stéphanie Combe propose quelques conseils pour faire face à sa charge mentale : 

« De petits pas pour un grand changement : tout commence par une pratique intensive de la bienveillance… en commençant par soi ! N’ayons pas peur d’être nous-mêmes, d’exprimer nos limites et nos besoins, de placer la barre un peu moins haut. Ce lâcher prise sera bénéfique pour tout le monde. 

Savoir dire non suppose de se libérer du regard des autres et cesser de vouloir correspondre à leurs attentes. Dur, dur de renoncer à être parfaite, à être cette mère de famille géniale, épouse au top, collègue efficace, amie fidèle et inventive. Là encore, le meilleur moyen pour y arriver, c’est de commencer ! Vous verrez que la terre ne s’arrête pas de tourner parce que vous déclinez une invitation, si votre sac n’est pas assorti à vos chaussures, si vous ne proposez qu’un plat de légumes ou lieu de votre habituel duo. 

Cette indulgence éclaboussera ensuite notre conjoint, nos enfants, à qui nous mettons bien souvent la pression. Alors, nous accepterons (enfin !) lorsqu’ils proposent de nous donner un coup de main. Et tant pis si le linge mouillé n’est pas aussi bien étendu que lorsque vous vous en occupez. L’essentiel est ailleurs, dans cette sérénité retrouvée qui autorise à savourer les petites joies du quotidien ».


Sources

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