Depuis toujours, Barbara se désole : elle n’arrive à rien avec les plantes. Avec le temps, ça devient presque légendaire : Barbara n’a décidément pas la main verte ! En dépit de cette réputation qui aurait pu lui faire baisser les bras, elle a pris son courage à deux mains pour créer un potager dans son jardin. Elle raconte son épopée, pas peu fière de s’être attaquée à l’adversité !

“Ah ça, non : je n’ai pas la main verte. Je me souviens de mes 14 ans. Un copain de classe m’offre un mini-rosier estampillé « increvable » pour mon anniversaire. 15 jours après, exit le rosier, et toute confiance en moi pour faire grandir n’importe quoi avec des feuilles. La suite n’a pas inversé le sort et toutes les jolies plantes que j’ai eues entre les mains ont terminé dans le jardin de mamie par mesure de précaution. Même le ficus de jeunesse de mon mari a succombé. Tout pourtant semblait me prédestiner à une brillante carrière de jardinier amateur : arrière-petite-fille de fermiers à l’ancienne, j’ai passé toutes mes vacances entre les rangées de haricots et d’asperges, à admirer l’immense potager familial qui était au centre de l’organisation du quotidien.

Pendant 30 ans, cela ne m’a pas vraiment dérangée, on en a même fait quelques bonnes  « private jokes » entre amis. Mais très vite après la naissance de notre aînée, la conscience de ce que je mets dans mon assiette me rattrape : nous habitons en région parisienne, faisons les courses au marché et même en été, je suis contrainte aux tomates sans saveur qui n’ont pas beaucoup vu ni la terre ni le soleil. Mes melons sont sucrés dès les mois de mai, bien calibrés. Il est où le vrai goût des fruits et des légumes ? Je suis frappée par l’incohérence de la logistique entre le produit frais et ma cocotte, mais je me sens complètement démunie. Alors j’attends les vacances chez mamie. Je fais des conserves de sauce tomates, des confitures, je deviens toquée de cueillette. En 2012, nous déménageons en région toulousaine. Côté tomates, on marque un point. On a la chance d’avoir un immense jardin qui appelle le potager mais voilà : je ne suis pas capable de planter quoique ce soit, et encore moins de le faire pousser, l’expérience me l’a maintes fois prouvé. Manque de talent et de compétences. Et puis en août, on est en vacances alors, à quoi bon ? Sans compter que ce n’est pas difficile de bien s’alimenter par ici : les maraîchers qui font un travail admirable, profondément respectueux de leur terre et de leur produit, sont légion.

Oui mais. Qui suis-je pour croire que mon poivron tombe rouge dans ma marinade ? Pour prendre pour acquise ma ratatouille de dimanche prochain ? C’est un peu facile, je trouve. Un peu arrogant aussi. Je perçois de plus en plus qu’en me cachant derrière ces excuses, je refuse une part de mon humanité, l’héritage de mes ancêtres, un savoir-faire qui a permis à l’Homme de vivre et de s’organiser sur Terre… Je nie le lien fondamental qui m’unit à la nature, or, j’ai besoin d’y retrouver une place plus juste. Je suis consciente aussi de l’incertitude du lendemain : en mon for intérieur, je me dis que mes études de marketing sont bien peu de choses à côté de ces savoirs-là. J’ai besoin de retrouver le sens. De prendre conscience de l’effort et du temps nécessaires pour faire pousser une courgette. D’apprendre et de comprendre pour pouvoir transmettre à mes enfants.

Un jour, il y a deux ans, j’achète un énième plant de basilic. Miracle : ça pousse. Ma salade et ma confiance en moi sont revigorées. Pleine d’espoir, j’investis chez le même maraîcher dans 2 plants de courgettes et 4 plants de tomates. Un gentil voisin me retourne un carré de terre en me donnant ses meilleurs conseils d’arrosage, très efficaces puisque l’on a récolté 2 kilos de courgettes par semaine tout au long du mois de juillet.

J’aurais aimé vous raconter un conte de potager moderne mais non : mon jardin est encore un film à suspense : poussera, poussera pas ? Rougira, rougira pas… ? Je suis très loin du  champ en permaculture et à cent lieues de l’autosuffisance alimentaire. C’est toujours aussi compliqué et aussi peu instinctif pour moi. J’écoute et j’applique les conseils des uns et des autres. L’an dernier, alors que j’avais pris fièrement en photo mon premier bébé tomate, tout a été ravagé par une tempête de grêle dantesque. Mais j’y mets du cœur, je n’abandonne pas. Et puis il faut bien essayer pour y arriver un jour. Tous les matins, je vais regarder mes plants de tomates et j’observe, j’essaye d’écouter et de voir ce dont ils ont besoin pour grandir et porter du fruit. Je travaille ma patience et le lâcher prise, qui ne sont pas nécessairement mes qualités premières quand il s’agit d’aller au bout d’une idée. Quand je prends ce temps-là, le matin, je me sens encore plus vivante, je ressens mon appartenance au cycle du vivant, à quelque chose de bien plus grand que moi. Je m’émerveille de la beauté, de la simplicité complexe, de la force fragile de ce vivant. J’ai aussi le sentiment un peu curieux de faire mon devoir, de réaliser quelque chose de juste.

Au fond, je pense que l’on a tous cet instinct puisqu’il a autorisé notre survie et que si déambuler dans les galeries commerciales nous a fait croire que nous pouvions nous en passer, il nous appartient de le retrouver. Alors, puisque les conditions sont réunies pour moi : oui, en quelque sorte il est de mon devoir de retrouver cet instinct-là, pour mettre mes poivrons dans ma marinade avec toute la conscience que cela requiert à mes yeux.”

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