Si le numérique a des aspects négatifs, comme celui de ne plus être en mesure de lever les yeux de son smartphone et d’individualiser la société, il est également un allier de taille dans la lutte contre l’isolement géographique, social, générationnel et sanitaire… La preuve en mots, via cette sélection d’initiatives citoyennes et gouvernementales.

Le numérique : de la bête à la belle 

Créé pendant la seconde guerre mondiale, développé pendant la guerre froide et largement démocratisé au cours des années 1980, le numérique a longtemps été un creuset de clichés : boutonneux à lunettes derrière leurs ordinateurs, adolescents enfermés dans leur chambre jouant à des jeux vidéos des heures durant, geeks rédigeant des milliers de lignes de codes… bref, une image pas franchement attirante qui sentait un peu le moisi.

Mais avec la démocratisation des réseaux sociaux et des plateformes Internet, le numérique a pris une autre tournure, plus interactive, fun et désirable. Ne pas être connecté devient quasiment un facteur d’exclusion sociale. 

Au cœur des stratégies des territoires

Bien conscient de cette importance grandissante, le gouvernement français a décidé de créer, en 2015, l’Agence du numérique sous la responsabilité du Ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique

Composée de 3 pôles : la Mission Très Haut Débit, la Mission French Tech et la Mission Société Numérique, cette agence est chargée de « l’impulsion, de l’animation et de l’accompagnement des projets et des initiatives numériques développées dans les territoires par les collectivités publiques, les réseaux d’entreprises, les associations et les particuliers ».

Ainsi, après « Ville Fleurie », « Ville amie des enfants », « Villes active et sportive » les Français ont pu voir apparaître un nouveau label à l’entrée de leurs  communes : le label « Ville Internet ». Créé par le ministère de la Culture en 1999, ce label  est désormais sous la responsabilité du ministère de la Cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales avec le soutien actif de ceux de l’Éducation Nationale et de l’Europe et des Affaires étrangères

À travers ce label, l’État français reconnaît la politique « Internet et numérique » mise en place par les collectivités dans leur mission de service public. « Mise à disposition sur le site de la mairie des tableaux des activités périscolaires », « dématérialisation des documents administratifs », « création de la page Facebook de l’office du tourisme », « mise en ligne des plans et du règlement du lotissement communal »… voici quelques exemples d’actions initiées par la commune de Meymac, en Corrèze, grâce auxquelles elle a pu obtenir le label « Ville internet » en 2016. 

Souvent associé à l’innovation technologique et aux métropoles, le numérique joue également un rôle déterminant dans le désenclavement des territoires. C’est ce que La Mission Société Numérique souhaite montrer au travers de sa série documentaire « Hyperlien – L’autre visage de la France numérique ». Actuellement composée de cinq épisodes, disponibles gratuitement sur le site Internet ou la chaîne Youtube de la Mission Société Numérique, cette série montre que le numérique peut être synonyme de lien social, de mise en commun et d’inclusion dans des territoires extrêmement reculés. 

De Amiens, dans la Somme, à Arvieu, en Corrèze, ces reportages nous présentent des collectivités qui ont décidé de plonger dans ce que l’on nomme toujours “les nouvelles technologies” pour lutter contre l’isolement résultant, majoritairement, de leur situation géographique.

Lutter contre toute forme d’isolement

Nombreuses sont les collectivités qui profitent de ces aides pour re-dynamiser leur territoire. 

Brest, chef lieu du Finistère ou littéralement « fin de la terre », a très longtemps souffert de son isolement géographique. Considérée comme l’une des métropoles françaises les plus éloignées, elle a accueilli avec beaucoup d’intérêt l’émergence du numérique et s’est attelée consciencieusement à son déploiement via la création, entre autres, de son réseau de Points d’Accès Publics à Internet, plus communément appelé PAPI. 

Démocratisé à partir de 2006, ce réseau de « lieux de médiation à Internet et au multimédia dans les lieux publics et associatifs des quartiers » compte aujourd’hui une centaine d’antennes réparties dans 7 quartiers différents. Mise à disposition de postes fixes, d’un accès à Internet ou à des imprimantes, formations aux principes de base du numérique… les services proposés par la métropole sont nombreux et permettent de lutter contre l’isolement spatial ressenti par ses habitants.  

Mais il n’est pas nécessaire d’être éloigné géographiquement pour se sentir isolé. La Creuse est une très bonne illustration : difficile de faire plus central et malgré cela, le département est en pleine diagonale du vide. Peuplée d’un peu moins de 120 000 habitants, soit la taille d’une métropole comme Perpignan ou Orléans, ce département est l’un des moins denses de l’Hexagone avec à peine 21 habitants/km².

La Creuse a du mal à être attractive et en est bien consciente. C’est pourquoi elle a décidé de miser sur des technologies alternatives pour redynamiser son territoire et retisser du lien social sur son territoire. Modèle dans la démocratisation des Tiers-Lieux, la Creuse est devenue, en 2019, le départemental qui en accueille le plus grand nombre. 

L’isolement peut également être inter-générationnel : nombreuses sont les associations, applications, plateformes privées ou publiques, gratuites ou payantes… qui proposent de lutter, via le numérique, contre l’isolement des seniors à l’instar de Familizz, logiciel applicatif de gestion de la communication entre les résidences médicalisées ou les seniors et les familles. 

À travers cette application, les institutions peuvent partager les actualités de leurs structures, les calendriers des activités ou encore des albums photos. Cette plateforme met également à disposition un espace de chat privé permettant aux familles d’organiser des appels téléphoniques ou vidéos avec leur proches en centre. Cette application payante, se présente donc comme un service clefs en main pour lutter contre l’isolement des résidents et augmenter l’implication des familles dans leur vie quotidienne. 

Et le concept pourrait aller encore plus loin : étudiants, écoliers, malades… Le numérique pourrait être au service de bien d’autres secteurs, comme le montre l’émergence d’associations proposant aux malades et à leurs familles des applications de chat privé, telles que ABSL Take Off en Belgique ou Docteur Souris en France. Mais le déploiement de ces concepts a un coût important qui freine grandement leur expansion… 

Ainsi, Docteur Souris était une association à but non lucratif créée en 2003 et présidée par l’ancien directeur général de Microsoft France, Roger Abehassera. En fournissant ordinateurs portables, accès sécurisé à Internet, clouds riches en contenus ludiques et éducatifs (films, dessins animés, jeux, magazines, journaux, contenus scolaires…), l’association proposait de lutter  contre l’isolement des enfants hospitalisés. Malheureusement, après 14 ans de fonctionnement et plus de 100 000 enfants et adolescents équipés dans 35 structures différentes, l’association a dû mettre un terme à son activité, faute de subventions. 

Un outil précieux lors du confinement

La crise sanitaire du COVID-19 a amplifié le phénomène ; via différentes plateformes, médias ou sites Internet, la population française, les collectivités et institutions privées ont redoublé d’intérêt pour le numérique. Voici quelques initiatives mises en placement pendant le confinement : 

  • « Une lettre, un sourire » est une démarche initiée par 10 cousins et cousines pendant la récente crise sanitaire, et au travers de laquelle les internautes peuvent écrire une lettre à une personne âgée d’un des 1 275 EPAH recensés en France, en Belgique et au Luxembourg. 
    Après cinq mois de fonctionnement, on peut dire que ce concept fut un réel succès avec près de 450 000 contributions. Ces dernières ont permis aux résidents des maisons de retraites ou EPAH, se voyant privés des visites de leurs proches et de toute sorte d’activités rythmant habituellement leurs journées, de maintenir un contact humain. Le succès est tel que la plateforme n’a pas prévu de s’arrêter, bien que le confinement soit terminé et que les visites soient de nouveau autorisées dans la majorité des maisons pour seniors.
  • À l’image de la plateforme Familizz, le Conseil Départemental de Haute Garonne a décidé de mettre à disposition gratuitement une plateforme : Ammy31 – Bien vivre en Haute-Garonne qui, sous des airs de réseaux sociaux, propose aux résidents de centres médicalisés ou résidences seniors de participer à des ateliers et des événements proches de chez eux, relaie des articles et des actualités, et leur permet d’échanger des contenus (photos, vidéos, messages,..) ou des services. 
  • Les institutions privées ont également proposé des initiatives similaires telles que #Gardons le lien
    Mise en oeuvre pendant le confinement par la fondation Simplon et l’association Collectif d’entreprises et composée d’entreprises comme le groupe Darty/Fnac, Amazon, Alstom, Orange… cette plateforme permet aux entreprises privées d’offrir du matériel informatique neuf ou usagé et de collecter des fonds via la plateforme Helloasso pour acheter des tablettes, à destination  des personnes isolées.  
  • Mais le numérique n’a pas uniquement été utilisé par les séniors et les malades. Privés du contact physique et social, nombreux sont ceux qui se sont orientés vers les réseaux sociaux et autres plateformes sociales. 
    Les plateformes ont pu noter une augmentation considérable du taux de fréquentation : de 51 % en France à 76 % en Espagne pour WhatsApp, 37 % pour Facebook, 23 % pour Twitter. 
    Conscientes de l’effet de cette crise sur leur démocratisation, les plateformes ont redoublé d’efforts pour lutter contre la saturation du réseau et améliorer leurs services avec, entre autres, la tant attendue augmentation du nombre de participants à un appel vidéo sur WhatsApp annoncée en juin dernier. 
  • La période de confinement s’est également associée à une augmentation considérable de la fréquentation des plateformes de jeux vidéos et de société en ligne. 
    Entre amis autour de l’apéro le vendredi soir, en famille le dimanche après-midi ou même entre collègues, nombreux se sont orientés vers ces plateformes souvent méconnues. 
    Les entreprises privées et publiques ont elles aussi pris  le pas avec l’organisation par les comités d’entreprise (ou CSE) de pauses repas ou de soirées jeux via ces plateformes Internet. 
    À titre d’exemple, la plateforme Board Game Arena, créée dans les années 2010 par Grégory Isabelli, informaticien à la RATP, a vu son nombre de visiteurs multiplié par dix en quelques semaines. En plus de voir sa communauté s’agrandir, la plateforme, recensant 175 jeux de société en ligne, l’a vu se diversifier : petits enfants/grands parents, parents séparés/enfants ont rejoint les trentenaires habitués. 

    Finalement, les plateformes de jeux vidéos n’ont-elles pas elles aussi joué un rôle déterminant pendant cette crise sanitaire ? 
    Sous motif d’être violent, abrutissant, chronophage… les jeux vidéos sont très souvent diabolisés et décriés par les parents. Pour autant, via des communications vidéos, audios ou par messagerie instantanée, ils ont permis aux enfants, adolescents et étudiants de préserver un lien social primordial avec leurs pairs malgré l’isolement géographique dont ils ont dû faire preuve avec la fermeture des écoles, collèges, lycées et universités. 

Les risques pour les territoires ?

À force de vouloir lutter contre l’isolement via le « tout numérique », le ministère de la Cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales n’agit que très peu sur les autres aspects du problème, pourtant déterminants dans la lutte contre le désenclavement des territoires. 

Car l’isolement des territoires se poursuit  : réduction du nombre de structures publiques d’accueil, diminution de la responsabilité des collectivités dans les activités territoriales au profit de syndicats, d’associations ou de communautés de communes, désertification médicale… les signes ne manquent pas. 

Ainsi, le numérique semble être une alternative intéressante pour le désenclavement des territoires, mais il ne doit évidemment pas être le seul moyen mis en oeuvre pour pallier à leur isolement. Pourquoi ? Pour des raisons techniques, bien entendu, mais pas que ! De nombreuses régions n’ont pas encore accès à un réseau de qualité, l’impact écologique du numérique est important et surtout le numérique ne pourra jamais remplacer le contact humain, ça, c’est certain !


Sources

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