chut_articlePar Anne Battestini. « Les Gens que l’on appelle les Français » est une étude née d’une série de questionnements sur la recherche de ce qui unit les Français aujourd’hui : les valeurs, les images, les histoires qu’ils partagent…

Des questions telles que :
1. De qui parle-t-on et à qui parle-t-on quand aujourd’hui on évoque les Français ?
2. Comment se construisent-ils ?
3. Quelles sont les représentations auxquelles ils restent attachées et qui donnent sens à leur mode de vie ?

En effet, les classements par sexe, âge, classe sociale ne rendent pas toujours compte de ce qui construit la collectivité identitaire nommée « Les Français » et comment les individus eux-mêmes construisent leur identité culturelle et sociale.
L’intérêt est donc ici de redonner des clés de compréhension de la société actuelle. En sillonnant divers lieux de France (en termes de région, structure de foyer, âge, profession…) pour repérer les invariants de ce qui constitue une forme de cohésion sociale et culturelle, au travers d’entretiens et d’un décodage sémiologique, cette analyse aborde des thématiques comme la manière dont la classe moyenne se représente culturellement, la manière dont ils conçoivent la structure sociale, leur rapport à l’argent, au travail, à la consommation…

 

N° 10. la part du silence

Une société de communication mais pas une communication ouverte.

Les individus sont de plus en plus réservés dans leur mode d’expression. Ils préfèrent souvent rester silencieux alors qu’ils disent apprécier les débats et les échanges…

Au printemps 2011, et encore aujourd’hui, ils n’ont pas trouvé de paroles fédératrices, aucune force politique distinctive, pas d’image d’un échiquier d’idées… Ils craignent les dérapages, les récupérations, la manipulation des propos. Surtout quand ils se sentent dans une position de fragilité sociale et/ou économique. Souvent certains préfèrent le silence…, l’abstention.

« Chacun doit inventer, on est des créateurs plus que des créatures. C’est important de rester là-dedans. après on a une vie difficile donc il faut aussi rester les pieds sur terre. Je pense à des trucs impensables et je fais aussi des choses concrètes. »

 

Ils ont besoin de nouveaux repères et d’un nouvel imaginaire :

  • Rechercher de nouvelles formes d’esprit et de courage d’action
  • Echapper à l’asphyxie, changer soi-même
  • Revisiter ses ambitions et ses valeurs
  • Retrouver des espaces de confiance

Ils doutent voire rejettent tout ce qui est perçu comme obsolète

  • Les formes de pouvoir autoritaire
  • Les idées toutes faites, les stéréotypes qui ne résistent pas au temps

 

Ils revendiquent un collectif à réinventer… sans pour autant qu’il les enferme

  • Une collectivité réduite pour une communication facilitée

« Une communauté à petite échelle, le bouche-à-oreille fonctionnerait. Une ville qui vit en autarcie qui communique avec une autre ville. Pas forcément de lois, mais basée sur le respect de l’autre. » 

  • Une parole politique qui parle de cohérence sociale versus la confrontation des classes

« Un minimum de solidarité entre les gens et les générations. Ça existe ça devrait se développer un peu plus. On voudra croire un peu plus en la politique  »

  • Un ancrage à dimension humaine préservant les cultures

« Le monde universel, je ne peux plus. Il y a une espèce d’étendue dans laquelle on se perd où l’on a l’impression que tout doit devenir uniforme… »

  • Une diversité source et vecteur de richesses

« J’ose espérer qu’il y a des cultures différentes, c’est ce qui fait la richesse.»

 

Le silence comme nouveau mode d’expression se concrétise dans l’abstention mais pas seulement électorale. La plupart des personnes rencontrées lors des études sociétales et d’opinion se disent vigilantes et sur la réserve quand ils parlent d’eux et de leurs opinions. Ils craignent des dérapages, des raccourcis rapides, de la manipulation de leurs propos.

Plusieurs profils d’individus se rencontrent…

Il y a les résistants silencieux ou les agissants. Ils ne luttent plus contre les moulins à vent. Ils sont réalistes et des idéalistes pragmatiques. « Avoir les pieds sur terre et la tête dans les nuages » est une formule qui leur convient à merveille. Ils aiment les talents propres et subtils. Ce sont des esthètes de la modernité. Ils s’investissent à leur manière dans des projets individuels, le plus souvent dans leur travail… en toute discrétion. Ils mettent en place des projets et modèles leur mode de vie.

Ils apprécient toujours de la France son côté gouailleur, son sens de la répartie, la force de ses rhétoriques. La langue française est pour eux une manière élégante d’être à soi, aux autres et au monde. Elle est l’un des véhicules qui parle le mieux de ce que c’est que d’être Français dans la diversité de ses cultures et de son territoire. Mais au travers de la pauvreté des débats politiques et des discours médiatiques d’information, quand le discours semble trop consensuel, ou trop caricatural, ils se sentent comme atteints dans leur intelligence.

 

Il y a aussi les conservateurs autarciques ou stoïciens. Ils sont attachés à des repères comme des refuges. Sensibles aux effets de la crise même s’ils ne sont pas touchés directement ou indirectement, ils choisissent de s’échapper le plus souvent de la réalité sociale et ce, de façon réelle ou imaginaire. Ils attendent des repères rassurants pour agir. Ils préfèrent arrêter le temps que de discourir sur les faits de société. Le foyer est leur repli privilégié.

 

Les jouisseurs paisibles ou épicuriens, qu’ils soient en activité professionnelle ou non, se distancient de plus en plus de leurs environnements social et culturel. Ils sont très volubiles, critiques voire révolutionnaires dans leurs propos sans pour autant vouloir s’impliquer. La dimension sociale est pour eux illusoire. En revanche, l’intégration dans le monde au large sens du monde leur convient : la planète et sa préservation. Ils sortent du jeu social et s’investissent au coup par coup dans des projets qui leur procurent du plaisir où ils ont le sentiment d’avoir plus de concrétisation de leur action. Ils ont remplacé le sentiment d’impuissance par un investissement dans leurs plaisirs propres. Ils prennent les plaisirs du moment, s’investissent dans la création, les rencontres. Ils profitent.

 

Enfin, les sensibles inquiets (ou isolés contraints) recherchent une voie, un lieu d’investissement mais se sentent dépassés dans leurs moyens et propres capacités d’action. Ils se sentent distanciés par le monde environnant. Ils préfèrent ne pas trop se poser de questions. Le quotidien prend le pas sur la dimension aspirationnelle. Ils sont peu sensibles aux symboles conceptuels. Ils ont besoin de concret. Ils sont dans une phase de transition dans leur vie ou attendent d’y voir plus clair pour agir.

 

Chacun d’entre nous peut appartenir en tout ou en partie à l’un de ses profils, selon les étapes et moments de vie. L’individu est toujours en évolution. Ce qui frappe dans ces attitudes est l’importance que prend la part de silence comme nous avons pu le voir dans les Nuits Debout : des jeunes qui décident de ne pas avoir de porte-paroles, le refus de parler aux medias mais des journalistes professionnels qui agissent sous couverts d’anonymat pour fonder une radio retransmettant les informations… une visibilité de ce silence qui amène à se demander s’il s’agissait d’un épiphénomène ou, à l’instar de tous ces mouvements émergents, comme le Courant pour une écologie humaine, le haut d’un iceberg dont la base n’est pas encore repérée ?

 

Anne BATTESTINI
Docteur en Sciences du Langage, Anne BATTESTINI a été enseignante-chercheure à (Université de Paris III et Paris XII) et directrice conseil au sein d’instituts d’études (Sorgem, A+A Healthcare, Ipsos Media). En 2010, elle a créé une offre d’études et de conseils indépendante : Iconics.biz.
Directement auprès d’annonceurs ou en partenariat avec des instituts d’études, régies publicitaires et agences media, elle conçoit et réalise des investigations qui cherchent à déceler ce qui créé aujourd’hui du sens et révèlent les freins et les leviers à l’adhésion d’un produit, d’un service, d’une marque.
Elle a depuis toujours à cœur de replacer l’humain au centre des problématiques. Ce qu’il ressent, ce qu’il pense, comment il se comporte, comment il se créé des quêtes, comment il se relie aux autres… et de quelles manières se construit son identité personnelle, sociale et culturelle.

En lire plus :

1 – Modèle de vie et légendes personnelles : entre pessimisme collectif et optimisme individuel

2 – sous le signe du lien, entre complexité individuelle et mixité sociale

3 – Le social et le besoin de solitude

4 – La société française sous l’œil des Français, les grands écarts

5 – Ce que les 24-35 ans apportent comme enseignements sur l’époque

6 – Trouver sa place ou la prendre

7 – Media, savoirs et connaissances

8 – La liberté existe-t-elle encore ?

9 – Quels engagements possibles ?